Juliet

Lec­ture du dernier vol­ume paru du jour­nal de Charles Juli­et, Apaise­ment. Voilà dix ans que je fréquente l’au­teur. Il demeure pour moi un mys­tère. La trans­parence de la voix dans L’an­née de l’éveil m’avait intriguée. Ce que racon­tait le texte était sans intérêt. Sorte de Bil­dungsro­man, dans une forme  désuète. Puis les notes du jour­nal, pris­es de la même plume, m’avaient retenu. Au pays du long nuage blanc, recueil de notes liées à une rési­dence à Weel­ing­ton m’avait paru vain, d’au­tant plus que la Nou­velle-Zélande est à mes yeux le pays vain entre tous. Je retrou­ve mes doutes à la lec­ture de ce nou­veau vol­ume du jour­nal. Ecri­t­ure d’un écol­i­er, pro­pos naïfs qui ne le sont pas qu’à moitié puisque l’au­teur, plus d’une fois, remar­que: on va dire que je suis naïf… et ici et là, notes niais­es. A la lim­ite, le lecteur se demande si Juli­et, âgé, porté par un cer­tain suc­cès de librairie, ne fait pas son pen­sum sur la demande de l’édi­teur P.O.L., s’as­treignant à couch­er sur le papi­er quelques lignes chaque jour. Puis une note relance la lec­ture et on se prend à vouloir con­naître la suite. Ou alors, ce que je juge niais est l’empreinte sur cet esprit d’un chris­tian­isme fonci­er, un peu moral­isant mais sincère? Il y a égale­ment cette intéri­or­ité dont ne cesse de par­ler Juli­et, et ce depuis le début de l’oeu­vre. Elle ne devient jamais sub­stance, rap­port plein, elle flotte, crée des états, un peu comme les ros­es de Berthe Morisot. Or, Juli­et s’en fait toute une reli­gion. Qui, si cela se trou­ve, n’indique qu’un seul dieu, l’écriture.

Larsen

L’au­tomne dernier, je lisais Larsen de Jean-jacques Bon­vin, réc­it d’un séjour chez des amis vivant d’ex­pé­di­ents, de drogue et d’idées quelque part en Cal­i­fornie. Texte dur, à la syn­taxe ser­rée, comme il est cou­tume chez Bon­vin, et qui m’a lais­sé un goût amer, ou plutôt, inqui­et. Or cette nuit, toute la vérité de cet univers m’est apparue dans un rêve où, par delà l’oeu­vre lit­téraire, m’é­tait révélée la justesse pro­fonde de cette entre­prise de vie com­mu­nau­taire. D’ailleurs, je voy­ais le livre, et je voy­ais la com­mu­nauté, et  ils for­maient à eux deux une sorte de matrice, un habita­cle sou­ple, à chaleur con­stante, où cir­cu­laient les per­son­nages et le esprits, le tout s’of­frant comme un remède évi­dent à la civil­i­sa­tion mécanique et proche de l’a­bat­toir qu’or­gan­isent les sec­ta­teurs de l’ar­gent. Et je crois com­pren­dre que si telle per­cep­tion, en quelque sorte explica­tive, a pu avoir lieu, c’est qu’a­vant de me couch­er, j’ai regardé ce film excep­tion­nel de l’Aus­tralien Ray Lawrence, Jind­abyne, qui mon­tre de la façon la plus réal­iste qu’il se peut la vie d’une com­mu­nauté de quelques indi­vidus dans la Nou­velle Galle du Sud, aux envi­rons des années 1990. De même que les ambiances des films de Cas­savestes, par leur intim­ité et la prox­im­ité qu’ils étab­lis­sent entre le spec­ta­teur et les per­son­nages de la fic­tion, per­me­t­tent de retrou­ver les traces de ce par­adis per­du que devait être la société partagée ou, pour le nom­mer ain­si, de la société de amis, Jind­abyen sus­cite chez le spec­ta­teur une empathie qui vaut com­préhen­sion du monde. C’est prob­a­ble­ment cette alchimie qui m’a per­mis de réin­ter­prété de façon pos­i­tive Larsen que je n’avais d’abord perçu que d’un point de vue extérieur. 

Assurance

Y a‑t-il un rap­port entre l’as­sur­ance, j’en­tends la con­fi­ance en soi, et l’in­sécu­rité? J’en suis per­suadé. L’in­di­vid­u­al­isme out­ranci­er, qui met en avant un lib­erté toute hypothé­tique et au vrai, la conçoit comme un efface­ment des repères tra­di­tion­nels et un déni des valeurs est une morale pour les forts qui crée chez la plu­part des indi­vidus un sen­ti­ment de vide et de désori­en­ta­tion dont le symp­tôme est l’in­sécu­rité (et qui, par là-même, con­tribue à l’insécurité).

Tempête

Mon­a­mi me trans­met une alerte de tem­pête solaire, ce qui veut dire: ne pas pren­dre d’avion, s’at­ten­dre au pire en cas de dérè­gle­ment des dis­posi­tifs nucléaires. Il pré­cise: pru­dence jusqu’à lun­di, au moins. Relié à un cen­tre d’ob­ser­va­tion, il suit l’évo­lu­tion des tem­pêtes solaires minute après minute, toute l’année.

Sans un mot

Hier j’en­voie le Trip­tyque à un ami ancien. Dans la nuit, m’ap­pa­raît sa femme, que je con­nais de même, depuis de longues années, incar­na­tion de cette bour­geoisie qui priv­ilégie la forme sur le fond et préfère la réus­site à la vie. Or, je tombe. Est-ce d’un avion ou à tra­vers une trappe, j’ai dans tous les cas, un sen­ti­ment d’aspi­ra­tion comme on en ressent dans les rêves qui tour­nent au cauchemar. Je tire alors de ma poche un sac de super­marché, le sai­sis par le poignées et le place au-dessus de ma tête pour en faire un para­chute. Quelque peu ralen­ti, je me pose dans le salon de mes amis. La femme est là. Son pre­mier geste est de s’as­sure par un regard cir­cu­laire qu’elle veut dis­cret que per­son­ne n’a remar­qué mon intru­sion, puis sans un mot, elle lève le bras et m’indique la sortie.

Electricité

Quand on songe que le savoir a d’abord pour util­ité d’ori­en­ter l’ac­tion, on se demande com­ment des per­son­nes aux intérêts aus­si con­traires qu’un voy­ou, une soeur, un grand patron, un paci­fiste, un bâton­nier, un clochard, un vio­loniste, un guru, un syn­di­cal­iste, un mil­i­taire parvi­en­nent par l’af­fron­te­ment et la médi­a­tion à con­stru­ire un monde dont l’air ne soit que par­tielle­ment sat­uré d’électricité. 

Lukàcs

A Budapest, pen­dant les trois années où je pas­sais du temps dans cette ville, une vit­rine exhibait face à la gare un vol­ume pous­siéreux de l’Esthé­tique de Györ­gy Lukàcs. Le quarti­er n’est pas touris­tique. Le Danube est loin, nous sommes près d’un car­refour encom­bré de bus, de camions etau-dessus d’un trot­toir ser­ré où les pas­sants ne s’at­tar­dent pas. D’ailleurs je n’ai jamais su si une librairie se cachait der­rière cette vit­rine. Je ne me le suis pas demandé. M’in­ter­roger sur la présence d’un vol­ume de Lukàcs en ce lieu me suff­i­sait. Qui l’avait mis là? A en juger par son état, il repo­sait dans cette vit­rine depuis des années. Et pourquoi seul? En face, les trains à l’ar­rêt, der­rière la façade de la gare, tout en verre opaque et poutrelles métalliques. Je me sou­viens de la com­mu­ni­ca­tion la même année de la sta­tis­tique des sui­cides. La Hon­grie était le pays où l’on se sui­cidait le plus au monde. A cet endroit, entre la vit­rine et la gare, cela me parais­sait évident.

Variations

Vari­a­tions sur un thème. Au bout de com­bi­en de vari­a­tions le thème est-il com­plet? Le devient-il jamais? Mais alors pourquoi l’œuvre meurt-elle? Pourquoi les vari­a­tions s’ef­fac­eraient-elles au prof­it du thème si ce n’est parce qu’elles on per­mis d’y aboutir et qu’il s’ex­prime franche­ment. Etan me fai­sait remar­quer que le cœur des hommes bat chez chaque indi­vidu un nom­bre iden­tique de coups. C’est ce qu’on dit. Et quand l’homme a trou­vé son thème, il disparaît.

Fille

Dans les couloirs de la gare de Genève, je crois une fille habil­lée d’un veste noire, por­tant un sac à main. L’air con­cen­tre, elle marche dans la foule. Soudain elle me saute au cou. C’est ma fille.

Qualité et défaut

La rage est une qual­ité. Elle est aus­si une forme du dés­espoir. Tout argu­ment, toute dis­cus­sion, échouant devant le mur du réel, survient la rage. Ici, rage sec­ondaire, tout sauf prim­i­tive. Que s’en­suit-il? Les juge­ments qui demeurent sains sont con­tag­iés. La rage les per­ver­tit, les emporte, les sim­pli­fie, en fait de la rage. Ain­si, qui veut bien s’ac­corder avec sa rage, ou du moins la tolér­er en soi, trou­ve bien­tôt son esprit néga­tive­ment dis­posé, délivrant des juge­ments qui tirent au noir.  Inver­sons la donne; ce mal qui ronge et phago­cyte, rem­plaçons-le par la bien­veil­lance. Le même phénomène se pro­duit. Les juge­ments se dis­ten­dent sous son effet, leurs élé­ments per­dent tout rap­port au réel, entre soi tout rap­port mécanique. Dans un cas comme dans l’autre, le sen­ti­ment pro­duit la déraison.