La critique porte sur ce qui est aisé à comprendre. Ce qui est complexe, ceux qui le comprennent s’abstiennent de le critiquer. L’effort distingue. Or, l’homme est peu enclin à critiquer ce qui le distingue.
Se couper
Si, n’usant plus de la boisson pour me couper de moi-même, j’écrivais tout le jour, la réalité s’effondrerait. Le monde que l’écriture suscite prendrait sa place. Substitution redoutable de la folie à la raison, de l’imagination au réel. Mais pour R. qui a franchi il y a plus de dix ans ce cap, la question se pose autrement: il use de la boisson pour se couper de la folie.
Hip-hop
Un musicien classique dans un monde que le rock envahit. Un musicien, même médiocre, dans une monde que le hip-hop envahit. Lorsqu’on est passé du latin classique au latin vulgaire sous l’influence de la rue, on est passé de cinq cas à deux cas. Puis sont venues les langues romandes. En bouquet. Que quelque chose puisse venir du hip-hop paraît plus que douteux.
Parole
A Malaga au mois de novembre nous sympathisons dans un restaurant de poisson avec un homme d’affaires à la retraite. Il est Français, volubile, intelligent, péremptoire, rieur. A son habitude, Gala propose de se revoir. Le lendemain nous sortons, les bouteilles défilent, la conversation dure. Nous écoutons plus que nous parlons, l’homme ayant une présence affirmée. Peu importe, il en sait long et j’apprends. Au moment de la séparation, promesse est faite de se revoir. Plutôt que de rester dans le vague (nous sommes les uns et les autres à 1500 km de notre domicile), l’homme suggère une date, confirme qu’il appellera. Sceptique, je pense: nous ne le reverrons pas.
- Toi alors, toujours à généraliser, dit Gala.
A deux heures du matin, le téléphone sonne. Sa femme. Elle demande où il est passé. Gala explique que nous venons de le quitter. C’est faux. Nous l’avons quitté devant son immeuble vers minuit. La date prévue pour la rencontre en Suisse passe. Je laisse passer. Entre temps, et pour d’autres motifs, Gala répète: cesse de généraliser! Je lui fais remarquer que l’an dernier, à Dortmund, lorsque je me suis retrouvé de nuit, déjà passablement ivre, dans ce bar fermé au public en compagnie d’un petit groupe de buveurs, des habitués, à descendre de la bière et de la liqueur, et que me levant après trois bonnes heures de mon tabouret pour rentrer, deux de mes interlocuteurs ont annoncé qu’ils souhaitaient se revoir. Or, l’un s’est présenté à mon hôtel, avant même que nous ayons dessaoulé, le lendemain matin, l’autre m’a écrit comme il avait promis de le faire. Quant au Français de Malaga, plus de nouvelles, ce qui pour moi est réductible à la généralisation, en France dire c’est faire et pour Gala, relève vraisemblablement d’un incident tragique voire de l’enquête policière sur la disparition d’un homme: a‑t-il succombé à une crise cardiaque? a‑t-il été enlevé?
Artiste
Cette amie photographe, peintre, sculpteur ou encore l’un et l’autre, dont chaque parole et chaque geste étaient étudiés pour attester de sa personnalité d’artiste. Elle se fourvoyait au point de croire que le rôle d’un créateur est de modifier le quotidien en y introduisant de la fantaisie. Ainsi, elle compliquait les actes les plus courants de la vie quotidienne, plaçant ses fleurs à l’envers dans les vases, accrochant des rideaux verts où des rouges eussent été de bon goût, garant sa voiture de travers et servant la viande accompagnée d’une sauce au chocolat “pour essayer”.
Que fait-on toute la journée?
Que fait-on toute la journée? Mystère. On travaille. Cela est visible. Et pour peu qu’on creuse, ce travail apparaît pour ce qu’il est: absurde. L’adolescent le sait, l’adulte veut l’ignorer: son fatalisme rejoint sur cette question l’idiosyncrasie des hindous: il faut bien…
Imaginons — et de fait, au rythme où vont les choses nous n’aurons bientôt plus à imaginer, il suffira de constater — imaginons que le travail vienne à disparaître. Cela impliquerait-il la fin de la liberté? Si je pense que le travail, aussi absurde soit-il, c’est la liberté, c’est selon la formule classique qui veut que le travail vaut indépendance, mais dans la question que je pose ce n’est pas cela qui est en jeu. Dans la mesure où je tiens pour impossible qu’une personne, abandonnée à elle-même, se préoccupe de soi, il ne reste qu’une alternative: elle s’occupera des autres. Or, à quoi aboutissons-nous dans une société sans travail? A une société où chacun s’occupe de tous les autres. C’est à dire à la fin de toute liberté individuelle. Ce raisonnement par l’absurde a son utilité. Posons dès maintenant la question de la limitation de nos libertés individuelles. Sans s’adosser aux figures monstrueuses des régimes totalitaires, il apparaît évident que le recul du travail entraîne un contrôle accrus des individus. L’augmentation incessante de la part des fonctionnaires dans la population active constitue à cet égard un premier signal.
Intériorité
Dans Apaisement, Charles Juliet évoque une rencontre avec Georges Haldas. Le Genevois exprime son scepticisme envers la notion d’intériorité. S’observer est impossible, dit-il au Français. Et il use de cette aporie: je ne peux pas me voir passer dans la rue. Juliet lui fait remarquer que la réalité psychique ne souffre pas la comparaison avec le monde physique. Cela me semble évident. Je ne serais pas surpris qu’Haldas fasse ici preuve de mauvaise foi. De fait, dans le long travail d’exploration de soi qui fournit la matière de L’Etat de Poésie, Haldas ne fait que scruter son être. Au-delà de cette querelle qui n’est pas exempte d’orgueil, débattre entre diaristes de l’intériorité sur un plan philosophique comme le voudrait Juliet, est insensé. Cette intériorité dont l’auteur français raconte à longueur de pages la découverte, et qui lui apparaît comme un réalité substantielle promise à un dévoilement par le travail d’ascèse, me semble fantasmatique. Le refus d’Haldas d’entrer en matière n’en demeure pas moins étrange. En effet, chez les deux écrivains et chez bien d’autres (citons Jouhandeau) les termes qui surgissent sous la plume afin d’attester de la connaissance de soi sont souvent identiques: ascèse, inspiration, musique, aventure. Il est vrai que les deux auteurs développent une vision chrétienne du monde. Chez Juliet, cet engagement s’exprime par une vocation à la charité et à l’humilité; chez Haldas, par une adoration ambiguë de la figure du Christ: ambiguë, car autant pour avoir lu les derniers essais de l’auteur que pour avoir échangé avec lui, j’ai la conviction qu’il se retenait de confesser une foi pleine pour n’avoir pas à abandonner cette position d’esthète qui le ravissait. Pour moi, j’estime que l’intériorité est produite. L’acte continué — comme dirait Malebranche — d’écrire crée un sentiment de dévoilement de l’être, mais celui-ci ne préexiste pas au dévoilement ni ne lui survit. Il est identique au moment. La notion d’Etat de poésie chez Haldas exprime ce travail de forge. La création continuée de cet état enjoint à l’auteur de se tenir non pas à distance de lui-même, mais à distance du monde. Cela s’obtient par une pratique obsessionnelle de scribe (mot récurrent chez Haldas). Chez Juliet, j’aime cette idée que “Les ermites revenaient auprès des hommes pour leur donner ce qu’ils avaient vécu et compris dans la solitude”. Mais l’aventure spirituelle ne consiste aucunement à se porter au-devant de cette intériorité comme on se porterait au devant d’une chose cachée. Cette chose à laquelle pense Juliet, à l’existence indépendante, placée en attente de dévoilement, est l’illusion que crée un personne de peu d’assurance pour éviter d’avoir à admettre notre solitude originelle. Pareillement, je crois qu’en critiquant Juliet, Haldas ne fait que déplacer cette chose en l’inscrivant su un plan métaphysique, et en l’incarnant dans la figure symbolique du Christ (notamment dans Le Christ à ciel ouvert). Que nous soyons capables de parvenir à un état de ravissement par l’ascèse spirituelle, je n’en doute pas, mais celui-ci ne permet d’établir qu’une certitude: provisoirement extraits des contingences du monde nous accédons à une vie meilleure. Et s’il faut rester du côté de l’interprétation chrétienne, je préfère encore l’anarchisme mystique du Louis Calaferte des Carnets: sa quête intérieure vise à la simplicité morale pour ce qui est du quotidien et au génie de la fulgurance dans le domaine de l’art.
Savants
Effrayante lucidité de la philosophie de l’esprit. Effrayante, parce que mon intuition me dit que les représentants les plus radicaux de cette école, ne supportant pas de se voir piégés par le tragique de l’existence, visent par leur méthode à dépasser les contradictions humaines. Ou faut-il dire l’homme?