A la place des ces cloches d’églises qui carillonnent à toute heure dans Fribourg, on pourrait imaginer des mégères qui tapent sur des casseroles.
Maître
Armé d’un plantoir à carottes je pique une bande de terre sinueuse. Une musique primitive sort d’un haut parleur caché sous un groupe d’arbustes. Les mouvements se compliquent. Désormais, je ne me contente plus de préparer le terrain pour recevoir les carottes, je danse un rythme de la fertilité. Puis je prends conscience que les bandes de terre ne sont pas disposées au hasard mais forment un chemin qui conduit au pied du maître. Les bras croisés, celui-ci exige des réponses.
- J’ai en tête des idées que vous n’avez pas, j’ai le ventre vide et je ne porte pas de pantalons tactiques anti-couteaux, lui dis-je.
Radio
A l’instant, entretien en direct sur la station de Radio France, Le Mouv. Juste image de l’entropie que subisse les ensembles, dans ce cas les mots de l’écrivain amené à parler de son livre. A la sortie d’Easyjet en février il me fallait réfléchir et j’hésitais; ou encore, faute de bien saisir la question, j’étais péremptoire. Désormais je n’ai plus qu’à choisir parmi des réponses rodées que je combine et adapte. Le résultat n’est pas plus mauvais, mais le travail de la pensée cesse d’être réel pour devenir apparent. L’écrivain parle à la manière du journaliste, animé d’une passion feinte et sur un ton d’enthousiasme , mais sans relation vitale au savoir. De fait, seuls les entretiens longs conduits par une personne de caractère permettent à l’artiste d’apporter des éclairages neufs sur son travail. Le reste, quelque puisse être sa qualité, relève de la publicité et de l’exhibitionniste.
Déni
Le déni de réalité est le fondement de toutes les religions. Aujourd’hui, il se passe de religion. Il est donc plus répandu que jamais. Il permet d’entretenir cette illusion que le monde est durable. Et j’entends par monde, la société et les relations qu’elle impose, mais aussi l’ensemble des valeurs symboliques que chacun organise afin de se projeter au présent et de vivre heureux. Ce qui explique assez que j’apparaisse comme un homme peu sympathique. Ou plutôt, dur. Je ne conçois pas qu’on privilégie son confort personnel (affectif, sexuel, financier, moral) au détriment de ses considérations d’analyse; que l’on mette sous le boisseau des conclusions évidentes pour n’avoir pas à changer un comportement auquel nous avons profit; que l’on pratique l’autocensure pour n’avoir pas à s’affronter à des obstacles; que l’on refoule consciemment; que l’on imagine qu’un vouloir croire puisse sauvegarder à moyen terme notre qualité de vie. Ou alors — et c’est le programme minimum pour un être moral — il faut avouer que c’est là notre pratique. La psychanalyse avait, dans son commencement, une fonction: éviter la guerre des instances psychologiques. Réduite à des applications thérapeutiques, elle réorganise l’individu, passe au tamis des symboles ses luttes intestines. Or, le déni de réalité est aujourd’hui une maladie collective. Qui de plus entretenue à dessein par une élite dont le cynisme est le trait de caractère dominant. Il est sensé de dire qu’elle et conduit à une guerre des instances collectives.
Singes
Intéressant cette expérience du centième singe pour illustrer par une métaphore le basculement d’un paradigme civilisationnel dans un autre. En 1948 les Américains conduisent une recherche sur le nucléaire. Décision est prise d’atomiser un atoll dans le Pacifique. Un avion largue la bombe. Les biologistes étudient alors le retour à la vie des espèces animales insulaires. Les singes ne semblent pas affectés, mais les noix de cocos dont ils se nourrissent sont irradiées. Les scientifiques capturent 12 singes et leurs montrent comment laver les noix de cocos dans la rivière. Ils les réintroduisent dans l’île. La population totale est de 1000 singes. Au fil des semaines, ce sont vint singes, puis quarante, puis quarante-cinq qui apprennent à laver les noix de cocos. Mais lorsque le centième singe a appris, les neuf cent autres lavent aussitôt leurs noix de cocos.
Boxe
Entraînement de boxe à l’extérieur, sur la colline du Guintzet. Alors que les installations du stade sont disponibles, Mochi nous dispose derrière les cibles de tir à l’arc. Un des archers interrompt nos combats: qu’il rate la cible et il y aura mort d’homme fait-il valoir. Nous voici sur le talus. Dix fois de suite nous l’escaladons, tapons dans les gants de l’adversaire, redescendons. Puis sur le terrain de football où l’entraîneur a repéré une barrière de cinquante mètres. Dans une direction nous sautons de gauche de droite, sur le retour nous marchons à quatre pattes entre les poteaux, exercice harassant qui pousse la moitié de la troupe à l’abandon. Essoufflé, se tenant les côtes, Simon qui a dix-sept ans me regarde poursuivre jusqu’au bout:
- Grand-père!
Pilates
Un peuple sans complexes, les Espagnols. Il est vrai qu’ils ont des coutumes, une langue, un vaste pays et qu’ils ne vivent pas comme les nouveaux Suisses dans l’arrière-cour d’officines internationales transformées en zoo. Et puis, ils n’ont jamais brillé par l’imagination. Mais tout de même, quelle agréable familiarité, quelle gentillesse et cet aplomb! Tout à l’heure je fais des exercices Pilates. Les postures sont parfois gênantes, je me mets donc à l’écart, vers le terrain de football, loin des regards des gens qui prennent le soleil au bord des bassins de piscine. Deux grands-mères passent. Elles s’arrêtent, demandent ce que je fais.
- Vous êtes professeur de gymnastique?
- Aucunement.
Nous parlons un peu, elles repartent bras dessus-dessous marcher autour de la piscine, reviennent. S’arrêtent encore. A ce moment-là, je suis sur le coude, les jambes superposées et tendues et je lève vingt fois pour durcir les cuisses. Les voici qui se mettent au sol, dans leur maillot de bain, avec leur quatre-vingt ans et tentent l’exercice.
Anniversaire
Anniversaire d’Aplo. Quinze ans. Le matin nous voulons visiter des grottes, mais nous les trouvons fermées. Sur une terrasse Aplo boit un chupito de hierbas. Les serveurs les plus consciencieux refusent. Trop jeune. Les autres apportent le verre, certains la bouteille. Avec Luv nous commandons à la pâtissière de Villafranca un mille feuilles sur lequel elle écrira l’âge et le nom d’Aplo, puis nous allumons un feu sur les berges de l’Ebre et grillons des entrecôtes dans la nuit.
Desierto de Bardenas
Course dans le désert des Bardenas. Nous prenons le départ à portée du Polygono, nom que porte la base militaire installée au milieu du désert. Deux heures trente, vingt-cinq kilomètres, trente-quatre degrés. La fin est pénible: je n’ai emporté qu’un demi-litre d’eau. Comme une averse est tombée en début de semaine, une flaque d’eau s’est formée sur la terre craquelée. Une grenouille se baigne là.