Voisins qui gonflent et dégonflent selon les émotions, les réussites, les échecs. Ce dont je m’aperçois avec surprise puisque, cantonné au village où ils ne viennent que de période en période respirer à bord de leurs résidences secondaires, pour maintenir le cap, là où ils naviguent de routine, en ville, on ne les côtoie que par occasions.
Fischerfritz
C’est le nom du camping au bord du lac de Zurich. Quand vous dites “bonjour!”, personne ne répond, vous tendez la porte, personne ne remercie, vous passez, on vous évite, vous bouscule, avant tout il s’agit de ne pas croiser les regards, d’aller seul avec soi-même, à bon rythme, l’air sérieux de celui qui prend la vie au sérieux.
Monde entier
Perdu dans le S‑Bahn. Le monde entier est là, Sikhs, Ukrainiens, Chinois, Mongoles, Pygmées, quelques allemands, beaucoup d’Anatoliens. En poche deux abonnements hebdomadaires que la machine à imprimés pour de mauvaises dates, nous prenons le métro pour aller au bureau des abonnements qui nous remettra un abonnement qui nous permettra de prendre le métro. Pavoisé aux couleurs de l’homosexualité le bureau mais fermé. A Marienplatz, je prends un bol d’air en surface, devant la cathédrale, redescends horrifié: “n’y va pas, dis-je à Gala, c’est un cirque”. Qu’une envie, rentrer dans l’appartement-boîte Google, m’asseoir contre le frigorifique, boire les quinze bières que j’ai mises à refroidir. Mais il faut. Il faut quoi? Quelque chose. Par exemple visiter la Pinacothèque. Je me trompe de station de métro. La chaleur est éprouvante. Gala marche lentement. Ce qu’il faut devient plus clair: renoncer. Justement une table se libère en terrasse. C’est un bistrot d’alcooliques. Un bistrot de quartier. Un bistrot pour vieux. Le serveur apporte des Frankfurter, du pain et un litre d’Augustiner. Ce qu’il faudrait, c’est rester là quelque années, comme ces alcooliques du vingtième siècle, voisins vieux du quartier qui ne rentrent chez eux que pour pisser, reviennent sur la terrasse, le dos au mur, le regard flou, et contemplent le cirque qu’est la société quand le monde entier est là.
Parkstadt
A Munich avec Gala dans un appartement-boîte de l’édifice Google. Vue sur une cour agrémentée de bancs-blocs façon Lego. Les programmateurs viennent manger leur salades vitaminées à heure fixe. Edifice voisin, Microsoft. Tour voisine, Fuji. En direction du building Amazon, un supermarché agencé comme une galerie d’art contemporain: exposition temporaire de nourriture. Dans le sas, la boulangerie est tenue par une Turque voilée, paiement obligatoire avec carte. Sur les avenues de bitume lisse les mères de famille bavaroises transportent leurs gosses sur des vélos-cargos.
Banque
Rendez-vous à Romont avec le banquier à qui j'ai commandé mon or avant le départ pour l'étranger, je lui apporte de l'huile extra-vierge et pose mes questions auxquels il répond oui, et encore oui, "bien sûr," "c'est possible, "pas de problème". Habitué à la gabegie d'Espagne et aux complications magyares, les bras m'en tombent: une telle simplicité augmentée d'efficacité et avec le sourire, on voudrait y revenir!
Hockey
Malabars lituaniens vêtus de rouge et de blanc, tatoués jusqu’aux oreilles, beuglant et ivres, un étrange objet devant la tente commune, sorte de colonne piquée de badges, casquettes, fanions, à distance l’on dirait un stand de “merchandising”, quand vient l’heure de partir pour Saint-Léonard soutenir leur équipe au championnat du monde de hockey je vois que ce sont de gros tambours et les voilà qui s’acheminent, montent à six dans une petite voiture, crânes rasés, ventres devant, poings levés. Le lendemain matin, comme je me réveille, ils sont attablés devant la buvette, des verres de bière à la main, et vocifèrent et chantent pour le camping, il n’en faudrait pas beaucoup pour les persuader de partir en guerre.
Schiffenen
Van garé sur une place XL, à l’entrée du camping, chaise, table et chope, les résidents des maisons de poupée promènent leurs chiens, roulent des vélo électriques, visent mes plaques espagnoles, saluent d’un geste, se saluent en suisse-allemand; il fait trente degrés, je répète le cours d’auto-défense, mange des sandwichs, me demande ce que je fais là, tout va bien n’était-ce ce cabinet de toilettes, un seul cabinet pour l’ensemble des campeurs de passage, une petite cinquantaine d’individus.