Avion

Fortes tur­bu­lences sur Saint-Jacques de Com­postelle. L’avion sec­oue et tangue. Les pas­sagers s’ex­cla­ment. Ils rient. Cela n’a rien d’a­mu­sant.  Mais la notion de réal­ité a per­du son sens. Notre époque est au jeu. Mêmes acci­dents, même morts, mais aupar­a­vant, la vie est un jeu. Les mains crispées sur les accoudoirs, Mon­frère demande si on voit le sol. Je me penche. Les lumières de la ville vien­nent d’ap­pa­raître.
- L’avion descend.
Le cap­i­taine a  don­né la tem­péra­ture. Douze degrés. Bien que nous soyons sor­tis des nuages les trous d’air se mul­ti­plient.  Des nuées filent con­tre le hublot bien­tôt rem­placées par de la pluie. Nous con­tin­uons de descen­dre; l’ap­pareil est tou­jours aus­si insta­ble. Lorsque le cap­i­taine coupe les réac­teurs pour pos­er l’avion, celui-ci est de tra­vers. Cha­cun le sent. Les pas­sagers qui riaient se taisent. J’ai en mémoire cette image d’un film ama­teur mis en ligne l’an dernier: un gros por­teur va touch­er le sol quand il est bal­ayé par un rafale de vent. Le pneu droite touche, lâche une fumée, l’aile bas­cule, le cap­i­taine relance les moteurs, évite de justesse l’écrase­ment. C’est donc notre tour. A quelques mètres du tar­mac notre appareil con­tin­ue de tir­er à hue et à dia. Il se pose, sem­ble bat­tre des ailes, freine brusque­ment. Silence, puis la voix du garçon de cab­ine, posée et ras­sur­ante. Impos­si­ble de dire s’il a eu peur. On con­naît les con­signes: trich­er, sourire jusqu’à la mort.

Jaune

Pas­sage de la cein­ture jaune de Krav Maga. Dans la salle, les habitués, des mem­bres d’autres clubs et quelques curieux. Je me demande ce que je fais là. Echauf­fe­ment intense, puis appel des pré­ten­dants. Accoudé sur un arçon, le juré fait dis­pos­er des tatamis au sol. Un pre­mier can­di­dat s’élance pour un roulade. N’ayant pas pris garde, je suis sec­ond dans la file. Trente per­son­nes regar­dent. Les roulades et les chutes sont la par­tie la plus dif­fi­cile: je les ai répétées avec Vaako puis avec Tatlin et j’ai encore de la peine. Je décide de faire ça à l’au­dace, sans réfléchir à la posi­tion de mains, de la tête, de l’é­paule. Je m’élance. Cela marche! Reçu à la pre­mière ten­ta­tive. Même approche pour la roulade arrière… et cela ne marche pas. Je me coince, je bas­cule, je dévie. Recalé. Heureuse­ment, je ne suis pas le seul. A la troisième ten­ta­tive, je passe par tolérance. Ensuite, une heure de parades réussies: con­tre couteau, con­tre étran­gle­ment, con­tre directs. A la fin, lecom­bat. L’en­traîneur choisit les adver­saires. Il appelle un élève de St-Mau­rice, l’aver­tit que j’ai plus de quar­ante ans… L’autre fait signe qu’il en tien­dra compte. Les pre­miers coups par­tent , je le touche au ven­tre, aux épaules, je pare. Il avance, mais ne me touche pas. Et puis je prends un direct au vis­age. L’en­traîneur le ser­monne. Pour moi, je n’ai même pas ten­ter de le frap­per au vis­age et d’ailleurs je frappe léger. Tout le prob­lème de ces com­bats dits “sou­ples”: qu’a-t-on le droit de faire exactement? 

Tatlin

Tatlin superbe ce soir. Longue chevelure rouge dénouée, les yeux qu’elle a grands agran­dis par la fièvre. Le teint frais et pâle.
- J’ai été admise à Paris!
Ce qui veut dire qu’elle par­ti­ra après Noël.
- Et le Mex­ique?
- Oh, ça, c’est après! D’ailleurs, j’ai une meilleure offre en Egypte.
- Au Caire?
- Je crois.
Gael nous regarde de biais. Pour ma part j’ai aban­don­né. Après toutes ces années ma capac­ité à aban­don­ner est sans lim­ites. Nul ne peut me con­cur­rencer sur cette capac­ité d’a­ban­don. D’ailleurs, elle était déjà là à l’ado­les­cence,. Un forme d’orgueil. Quand la lib­erté de l’autre est insond­able, le désir ne doit pas être con­fon­du avec la volon­té: je me retire et con­fie au des­tin la suite des événe­ments. Pour avoir ignoré cette loi uni­verselle j’ai souf­fert plus qu’il ne le faut. Ain­si c’est mon tour d’ob­serv­er Gael. Lui n’a­ban­donne pas. Il se rap­proche, et m’ayant ser­ré la main, occupe ma place.

Abri

Absol­u­ment démo­tivé. Vous êtes là, vous met­tez les formes, par­lez et souriez. Du théâtre. L’habi­tude. L’ad­hé­sion est réelle mais instan­ta­née. Quand l’in­ter­locu­teur tourne le dos, le jeu s’ar­rête et un sen­ti­ment s’im­pose: pas intéres­sant. Étrange­ment une force demeure, elle est sous-jacente. L’homme n’est pas vain­cu. Au fond ce sont les réus­sites qui sont le plus dés­espérantes, car au-delà du coup d’adré­naline elles prou­vent que nous avons cédé aux sirènes de la com­péti­tion. Le jour où j’ai obtenu ma licence d’U­ni­ver­sité, je me suis, je ne sais trop com­ment, retrou­vé seul tôt dans la soirée. La semaine précé­dente j’avais cédé sans con­trepar­tie le cinq pièces que j’habitais rue du Puits-St-Pierre à des demi-incon­nus. J’ai son­né à l’in­ter­phone, ils ont déclenché l’ou­ver­ture de la porte, mais je ne suis jamais arrivé au som­met de l’im­meu­ble: enroulé dans ma veste, je me suis calé dans l’abri anti-atom­ique où j’ai passé deux jours à ne rien faire, con­va­in­cu que c’é­tait la seule posi­tion à occu­per une fois que l’on a réus­si un devoir imposé par la société.

Bon sens

Bon sens d’Hen­ry Miller: “La con­di­tion sociale est mau­vaise, mais la vie elle-même est tou­jours bonne. C’est l’homme qui gâche tout. La vie est tout ce que nous avons, tout ce que nous con­nais­sons. Elle est tout, bonne ou mau­vaise, c’est la vie et on ne peut pas en dire plus. Nous devons la met­tre en con­traste avec cette vie sociale qui n’en est pas une — sauf dans les petites com­mu­nautés où il y a une idée de base [ ]”

Gormiti

L’an dernier je me don­nais pour tâche de par­ler dans un livre prochain du gor­mi­ti. Dans les dernières phras­es de Forde­troit, j’an­nonce ce texte, ou plutôt, l’analyse de cette mal­adie. J’en dis­cu­tais avec Aplo. Rien de tel pour fix­er l’idée. Je fais du skate depuis plus de trente ans, lui dis­ais-je, et je ne me sou­viens pas avoir heurté un pas­sant. Or, depuis peu, se fau­fil­er est devenu dif­fi­cile. Les pas­sants n’ont plus le sens de l’équili­bre. Ils ne marchent plus, ils flot­tent. Le ska­teur est à la mer­ci d’un mou­ve­ment soudain et imprévis­i­ble. Et cette perte de con­sis­tance des corps à son équiv­a­lent dans la langue: l’in­ter­locu­teur ne se situe plus. Dans ces entre­tiens de Pacif­ic Pal­isades réal­isés par Chris­t­ian de Bar­tillat en 1972, Hen­ry Miller dit: “En fait, nous sommes arrivés à un état de neu­tral­ité. Nous sommes neu­tres, nous ne sommes plus hommes ou femmes, furieux ou ten­dres. Tout est égal, dégon­flé. C’est le plus grand dan­ger auquel nous sommes con­fron­tés, et, en ce sens, nous per­dons notre humanité”.

Tapis

Tatlin, grande, belle, rieuse. J’ai oublié mon pan­talon, ma coquille, nous répé­tons des défens­es de Krav Maga, nous com­bat­tons. C’est dimanche après-midi, la salle de boxe est vide. Face aux miroirs nous entraînons les coups de pied, les étran­gle­ments, les parades con­tre couteau. Nous gar­dons le plus dif­fi­cile pour la fin, les chutes, les roulades. Je viens de dis­pos­er le mate­las au sol quand la porte s’ou­vre. Survient Mohammed, l’en­traîneur de boxe. Sur­pris, plus que cela, gêné. Il appelle der­rière lui. Trot­tin­nent deux femmes âgées en tchador. Il voulait mon­tr­er sa salle de tra­vail. Pour être dis­cret, il a choisi le dimanche et nous voici. Tatlin et moi sommes tous deux ses élèves. Lui est un excel­lent maître de boxe. Nous salu­ons, puis con­tin­uons nos exer­ci­ces. Du coin de l’œil, j’ob­serve Mohammed. Et je vois ce que c’est: il lève le rideau qui ferme la pièce latérale, mon­tre à ces grand-mères débar­quées du bled le tapis. Il n’a pas oublié, il est un bon musul­man. Il prie. Les dis­cours lénifi­ants n’y peu­vent rien: ni inté­gra­tion ni inclu­sion, le sens de la cul­ture démoc­ra­tique leur échappe, l’échec est programmé.

Lieux de départ

Je ne cesse de me dire, ce n’est pas là qu’il faut être, ce n’est pas cela qu’il faut faire (hormis l’écri­t­ure, qui est insé­para­ble). Où faut-il être? Nulle part. Il ne faut pas demeur­er, il faut tra­vers­er. Pass­er d’un lieu dans un autre. L’in­stal­la­tion n’a de sens que dans un lieu sans his­toire (ou du moins dont on ignore l’his­toire). Il appa­raît à mesure, selon les efforts engagés. Une fois con­sti­tué, il est temps de par­tir. Un lieu achevé, un lieu qui impose ses déter­mi­na­tions, quel intérêt? Dans la vieil­lesse, oui, mais aupar­a­vant? Mar­qué par un mys­ti­cisme sans doc­trine, je plaide pour le démi­urge: aux pris­es avec le néant, l’homme devient dieu en sus­ci­tant le monde. Aucune con­nais­sance n’est req­uise, pas de tal­ent spé­cial: échecs et réus­sites ont ici le même pou­voir créateur.

FED

Le pare-feu de la Banque cen­trale améri­caine (FED) bloque 3 mil­lions de cyber­at­taques par jour.

Journaliste

Phrase de jour­nal­iste: “Désor­mais elle se con­sacre entière­ment à l’écriture.”