Hier je prends contact avec des gens qui vivent aux Moluques. Les images d’Ambon, la capitale, montrent une épicerie, un marché, une mosquée. Aucun aperçu du pays. La carte ne me renseigne pas: combien d’autre localités, de quelle taille? Je ne vois pas de routes. Volcans, collines, forêts. L’archipel est trois fois plus étendu que la Suisse. Voici donc ma représentation des Moluques: un ville-porte, Ambon, puis un territoire inconnu. Mon rêve de cette nuit caricature ce sentiment. Je grimpe les barreaux d’une échelle. En haut et en bas, il n’y a rien: ni sol ni ciel. Un de mes contacts m’encourage à poursuivre l’ascension. Si je panique, je lâche, si je lâche je meurs. Il suffit de paniquer et je suis mort. Cette idée me fait paniquer.
Pommes 2
- Ah les pommes, me dit Crausaz, chaque pomme que tu manges, tu gagnes un jour de vie! Moi je ronge toujours une pomme quand je vais aux champs. Mais l’année passée, on en avait plus. Françoise en a pris au supermarché. Hé bien six mois après elles avaient pas pourri! Dès qu’elle les a déballées, je lui ai dit: “elles sentent le vieux!”
Coup
Peu après mon arrivée en Finlande, à Helsinki, dans le préau de l’école, un camarade m’a donné une gifle. J’avais sept ans. Je suis rentré en classe, j’ai réfléchi.A la récréation suivante, la cloche sonne, la maîtresse nous regroupe sous le couvert. Je sors du rang, je me place devant le camarade, je lui rend sa gifle. Maîtresse comme élèves me fixent estomaqués. J’y pensais ce vendredi comme Aplo me disait: j’ai pris un coup. La prochaine fois, je le rendrai.
Imagination
Le plus triste est notre manque d’imagination. Une fois que l’on a mangé, qu’y a‑t-il d’autre pour rehausser la vie que l’imagination? Or, nous croyons qu’il existe des obligations. Cette croyance est infernale. Elle brûle l’imagination. Si je vois bien l’état de notre société occidentale, je suis tenté de dire que l’un des seuls domaines où l’imagination demeure une valeur conquérante est la science: les savants ont certes hypothéqué leur quotidien au point de le réduire à la routine, mais c’est armés d’imagination que les meilleurs d’entre eux s’attaquent à l’obscurité du monde.
Week-end
Week-end passé seul. Gala, toujours silencieuse, Aplo rentré à Genève, Tatlin à ses études. Le temps se dilate. J’ouvre la fenêtre puis la referme. Mieux comme ça. D’ailleurs il pleut. J’hésite à aller courir. Deux fois le circuit du Bourguillon et des Gorges. Trente kilomètres. Je fais une exception: je renonce. Et si j’allais au club répéter du Krav Maga? Je reste à la maison. Assis à ma table de travail, voici le programme. Décision payante: après avoir traîné les pieds tous ces mois, je reprends enfin Roman D.C. Les chapitres sur Derborence me font rire, de même que les dialogues dans le chalet de Corteza. Mais la fin est abrupte. La réécriture achevée, je retourne au premier chapitre: l’accroche est faible. A travailler. Mais il y a plus ennuyeux: je suis incapable de mettre la main sur les notes prises pour le dialogue final, cette rencontre du personnage principal, Bertrand, avec une petite fille, devant l’horloge fleurie de Genève. Un dialogue désespéré, absurde, asymétrique entre une gamine abandonnée et qui juge sa situation sans complaisance et un adulte à la dérive qui progressivement, à l’écoute des malheurs de la gamine, se juge bienheureux. Je me vois encore rue Derech Shchem, sur la terrasse du Legacy Hotel, à Jerusalem, écrivant à toute vitesse dans mon cahier. Ou dans un carnet? Tout ce que je trouve en feuilletant les brouillons est: “Bertrand vole un pot de fleur et cela fait comme une verrue sur l’horloge. A la fin, la petite fille replace le pot de fleurs.” Mon inspiration est dans Franny and Zoey de Salinger, c’est ce ton-là que je cherche, celui du premier dialogue, au café, ou encore celui du monologue devant le miroir. Grande conversation avec la petite fille, tel était le titre du livre avant qu’il ne devienne Roman D.C. Donc, grand dialogue.
Gauche
La lutte contre le communautarisme et l’ethnicisation de la société est inséparable de la lutte contre le capitalisme. L’oblitération de toute construction morale des rapports par l’imposition de deux valeurs, l’argent et le droit, est à l’origine du retour du religieux et de l’identitaire. En prenant la défense de ces minorités caricaturales, la gauche participe à la destruction de la nation et se met au service de l’élite financière.
Mimizan
L’été 2003 dans les Landes. Enfin le sentiment de tenir les rênes. Une maison de vacances contre la dune, deux enfants, Olofso et cette excellente BMW grise où je faisais résonner l’album de Blue Öyster Cult, Heaven Forbid. Comme j’allais bientôt quitter Olofso, je ne protestai plus, je me mettais à son service. De l’aéroport de Bordeaux, je ramenais sa maman venue en visite. Une fois quittée l’autoroute du littoral, j’empruntais la perpendiculaire pour Escource. L’air puait le papier. Les fûts de pin défilaient. Plantation géométriques et raisonnées qui correspondaient bien à mon état d’esprit. Il ne restait qu’à basculer.