Opinion

Nulle opin­ion n’est plus dan­gereuse pour la démoc­ra­tie que celle-ci: être con­tre le mul­ti­cul­tur­al­isme c’est être con­tre la démocratie.

Axe

Me voici donc à côté d’une femme. Une amie que je croise pour une fois seule, sans son homme. Elle tient à ma dis­po­si­tion des cig­a­rettes. Il fait grand soleil. Elle me com­mande un café, le paie et m’é­coute. Elle ne peut me faire plus grand cadeau. Non que je veuille à tout prix par­ler, mais je veux réfléchir. Or, sans son écoute, je ne pour­rais réfléchir avec le même opti­misme et dans le même état de con­fi­ance. Cette femme est comme une mère: elle écoute. Lorsque je m’in­ter­romps pour soupeser un pro­pos ou not­er la réac­tion qu’elle oppose à mes paroles, elle hoche dis­crète­ment la tête pour m’en­cour­ager à con­tin­uer. Je pousse ma réflex­ion, qui con­siste, si je vois bien, à con­sid­ér­er la ville qui se déploie devant la ter­rasse où nous sommes assis elle et moi, afin d’établir la nature de notre rap­port avec cette ville et ce qu’il fau­dra faire pour vivre pleine­ment notre vie. J’éla­bore ma pen­sée, qui, en fin de compte, don­nera ceci, dans ces ter­mes, agencés de cette manière académique pen­dant le som­meil (je ne me sou­viens d’ailleurs pas avoir jamais util­isé le mot “ancil­laire” aupar­a­vant): “la femme a une voca­tion ancil­laire, elle tient le foy­er, elle est l’axe du monde. Lorsque son regard s’in­téresse au monde plutôt qu’au foy­er, elle déblatère. Est-ce que je dirais plutôt “babil”? Sans foy­er, une femme ne sait qu’être grande. Ora­cle ou prophétesse. De telles femmes n’ont plus rap­port aux hommes, mais aux dieux. Les ves­tiges de cette apti­tude à la tran­scen­dance sub­sis­tent aujour­d’hui dans la qual­ité de leur intu­ition. Les meilleurs des femmes peu­vent encore tranch­er des prob­lèmes com­plex­es sans recours au raison­nement, signe qu’elle ont part au feu premier”.

Pinget

Pinget sort enfin du labyrinthe lit­téraire dans lequel, au fil des ans, il s’est enfer­mé lorsqu’il réalise que sous les coups de boutoir du temps, sa pen­sée, c’est à‑dire l’ex­is­tence même de ce labyrinthe qu’est devenu sa vie, va disparaître.

Promenade médiévale

Jour splen­dide. Une lumière vive et fraîche inonde le parc blanchi de neige. Des mil­liers de per­son­nes, point noirs sur la lande, avan­cent à petits pas, évo­quant un paysage d’hiv­er de Brueghel. Une eau d’en­cre coule dans le canal à bonne vitesse, ajoutant à l’ef­fet de sur­réel. Je vais seul, Gala clouée au lit par l’abus de cham­pagne. Sous la Chi­nesichen Turm, les tables sont occupées par des familles qui man­gent des plats fumants, boivent des godets de Glück­wein ou, pour les plus entêtés (dont je fais volon­tiers par­tie), des bocks d’un litre de bière. Plus loin, près du Monopteros, ce petit dôme à colon­nade inspiré des pein­tres roman­tiques et con­stru­it sur une butte, les enfants se lugent. Le plus amu­sant est de voir les efforts qu’ils déploient pour remon­ter la pente, pati­nant sur le sol dur, lut­tant sans tech­nique aucune pour attein­dre le som­met. Et au bas de cette piste, les adultes sta­tion­nent, riant avec entrain. Con­tre les arbres, on voit des bottes de paille, ce qui ajoute une touche médié­vale à l’am­biance. Avant de plonger dans le pas­sage souter­rain qui amène à la Chan­cel­lerie et à la Hof­garten, j’aperçois une asi­a­tique en jambes d’une beauté scan­daleuse. En retrait des promeneurs, sur la pelouse, elle ramasse de la neige et la jette au-dessus de sa tête afin que son ami la pho­togra­phie dans cette pos­ture féérique. Puis, rejoignant l’église des Théatins, j’en­tends vocif­ér­er. La foule marche, lente­ment, sans soucis, ce qui ne m’aide pas à dis­tinguer la prove­nance de cette voxs qui crie:
- Que l’hu­man­ité périsse!
Et, voy­ant, que la foule demeure indif­férente:
- Que l’hu­man­ité toute entière périsse!
Là encore, n’ob­tenant aucune réac­tion, le femme — que je viens de repér­er près d’une colonne de mar­bre — une femme sans âge, aux traits idiots, saisit son sachet de super­marché, s’en va, revient, ajuste son sachet de super­marché, hésite, finit, dirait-on, par con­venir que cette human­ité béate qui s’é­coule entre les allées enneigées du parc ne répon­dra pas à la men­ace et alors, s’en va pour de bon, vers la bouche du métro. Enfin, dernière ren­con­tre de la journée, sur un square, un homme bal­aie la neige d’un échiquier, tan­dis que son parte­naire de jeu, assis sur la malle aux pièces, boit un café, l’air dubitatif.

Quoi

A la nuit tombante, ce jour du nou­v­el-an, balade tran­quille autour du Schwabinger Bach de l’Eng­lish­er Grat­en saisi par les glaces et bor­dé de bancs sur lesquels les muni­chois con­stru­isent des bon­shommes de neige. Des skieurs filent dans le sous-bois, des cou­ples se pho­togra­phient et les oies patau­gent sur la berge gelée. Deux d’en­tre elles, gris­es et dodues, ont ce dia­logue:
- Quoi.
- Quoi, quoi?
- Quoi, quoi-quoi?
- Quoi.
- Quoi, quoi, quoi.
-  Quoi, quoi, quoi — quoi?
Et soudain, elles s’en­v­o­lent.
Je les suis du regard, cherche à savoir où elles se poseront. La ques­tion étant pour moi: choi­sis­sent-elles un coin du lac où elles étab­lis­sent une colonie le temps de l’hiv­er ou se dépla­cent-elles à tra­vers le parc au gré de leur inspi­ra­tion? N’é­tant pas étho­logue, je me con­cen­tre sur ces promeneurs qui s’ar­rê­tent un instant boire une tasse de vin chaud devant une cabane qui dif­fuse une musique de Noël. Puis ayant fait le tour de l’é­tang, nous fran­chissons le petit-pont qui mène à la brasserie Oster­waldgarten et remon­tons à pied à l’hô­tel par des rues où l’on voit des dizaines de par­ents tir­er leurs enfants sur des luges. A dix-neuf heures, le récep­tion nous avise que nous sommes atten­dus pour boire le cham­pagne et jusqu’au moment de franchir la porte de la salle de restau­rant, Gala ne cesse de répéter que les Alle­mands ne s’ha­bil­lent pas, que la longue robe noire ourlée de faux dia­mants dont elle m’a fait la sur­prise paraî­tra déplacée, qu’elle va marcher sur la traîne faute d’y avoir appliqué un ourlet et que ses bracelets sont trop visibles… 

Münchener Freiheit

Et il a con­tin­ué de neiger. Le per­son­nel de l’hô­tel que la direc­tion a dû aver­tir de notre fidél­ité nous a don­né la vaste cham­bre sur le jardin que nous occu­pi­ons il y a deux ans. De la fenêtre, nous voyons peu à peu dis­paraître les tables et les chais­es, les haies et les lam­padaires. Dans la rue, c’est autre chose: le vent fou­ette le vis­age, les flo­cons tour­bil­lon­nent, les rares pas­sants se pressent con­tre les murs. En revanche, les rues com­merçantes proches de la cathé­drale font le plein. Ce sont les sol­des et les gens se pré­cip­i­tent. Vite las, je laisse Gala à ses vis­ites, mais décou­vre qu’il n’y a nulle part où se tenir. Dans l’en­trée des mag­a­sins, vous êtes bous­culés, sur les trot­toirs, vous êtes emporté par le flot. Je me résigne à camper au point d’ac­cès, lesquels sont ven­tilés d’air chaud, mais là encore il me faut danser sur pied pour défendre ma place. Pour patien­ter, j’ar­pente les cinq étages d’un mag­a­sin de sport. Je cherche des patins à roulettes. Or il n’y a que des skis, des chaus­sures de ski et des bâtons de ski. Ain­si que des luges empilées jusqu’au ciel — de loin on croirait un bûch­er — de beaux mod­èles en bois avec semelles de métal et lanières de corde, et, comme s’ils voy­aient pour la pre­mière fois de la neige, tous les pères et mères de famille muni­chois repar­tent avec une ou deux luges. Un peu plus tard, près du marché aux vict­uailles, Gala me précède dans la vis­ite d’un mag­a­sin de façade som­bre qui n’ex­pose aucune marchan­dise. Pas une bou­tique n’est-ce pas, un mag­a­sin de grande taille offrant plusieurs niveaux. Conçu comme un grotte aux mer­veilles, plongé dans un nuit étudiée qu’é­clairent de minus­cules lam­pes jaunes placées au-dessus des arti­cles lesquels sont exposés sur des étagères de plusieurs mètres qui butent con­tre des pla­fonds peints, ves­tiges prob­a­bles d’une anci­enne salle de fête prin­cière, le mag­a­sin est par­cou­ru de vendeurs anor­male­ment grands, fille et garçons maquil­lés, out­ranciers, vam­piriques, tirés j’imag­ine d’un clip vidéo. A Gala qui s’écrie: ” mag­nifique!”, je rétorque: “je sors”. Car une nausée m’a saisi. L’échange humain-marchan­dis­es (il ne s’ag­it nulle­ment de faire une théorie) est ici à son comble. Par de sub­tiles jeux de clair-obscur, les regards du cha­land sont dirigés sur les pro­duits et quand il cherche un humain, c’est encore un pro­duit qu’il trou­ve. De retour à l’Odéon­platz, nous prenons un thé dans un salon sauvé des temps (de fait, la carte des pâtis­series m’ap­prend qu’il a été créé en 1928) où une quar­an­taine de tables ron­des aux nappes empesées sont desservies par un per­son­nel aus­si atten­tion­né que pléthorique. Sur notre gauche un cou­ple de vieil­lards habil­lés avec soin com­posent leurs meilleurs vis­ages pour accueil­lir leurs amis. Et en effet ceux-ci finis­sent par arriv­er, et arrivant, ils ralen­tis­sent le pas, souri­ent, font dur­er le plaisir des retrou­vailles. Le soir venu, après une sieste et un temps pour le sport, dans ce restau­rant ital­ien de Münch­en­er Frei­heit où nous avons déjà dîné, nous aurons — comme par la suite, pen­dant tout la durée du séjour, chaque fois qu’il s’a­gi­ra de manger sans faire val­oir une réser­va­tion — la plus grande peine à obtenir une table. Les muni­chois sor­tent, fêtent, et boivent et man­gent, voilà qui est rassurant!

Hard

Il neige. L’au­toroute côté suisse est périlleuse. A par­tir de Saint-Gall, les voitures roulent au pas sur un couche de poudreuse. Le vent bal­aie les flo­cons et les brouil­lards, une ciel fer­mé coupe les échap­pées sur le lac de Con­stance. Mêmes hési­ta­tions que l’an dernier au moment de franchir les fron­tières de l’Autriche et l’Alle­magne. C’est alors que nous revient en mémoire cette carte achetée au prix fort l’été dernier dans une sta­tion-ser­vice de l’Arl­berg. Elle n’est pas dans la voiture. Nous descen­dons sur Saint-Mar­grethen, tra­ver­sons Hard (où deux petites filles enca­pu­chon­nées tien­nent leur père par la main et ren­trent dans un immeu­ble face à cet hangar sur­mon­té de l’en­seigne Erotik Shop), pas­sons le tun­nel et gagnons la Bav­ière. Allure générale du traf­ic, dense mal­gré la tem­pête, qua­tre-vingt kilo­mètres heures. Une prouesse eu égard aux con­di­tions: neige drue, chaussée prise dans une croûte de glace, vis­i­bil­ité qua­si nulle; d’ailleurs, au même moment, côté français, mille cent cent per­son­nes s’ap­prê­tent à passe la nuit dans leur véhicule. Puis le réser­voir de liq­uide lave-vit­re s’épuise. Nous sor­tons sur une aire com­mer­ciale où règne une bonne humeur sans pareil ou, pour être exacte, le per­son­nel sourit, plaisante et rit, en présence à d’au­to­mo­bilistes désem­parés qui mâchent avec con­vic­tion des sand­wichs sous vide. Six heures plus tard, nous atteignons le périphérique de Munich. Je recon­nais la Haupt­bahn­hof, annonce à Gala qu’elle peut ranger les con­seils d’it­inéraire. Et nous nous per­dons. L’été précé­dent, j’é­tais à vélo. Il me man­quait de penser que la cir­cu­la­tion en voiture n’obéit pas aux même règles. Lorsque nous débou­chons enfin sur le Lud­wigstrasse, les chutes de neige nous  empêchent d’i­den­ti­fi­er les mon­u­ments qui mar­quent les extrémités de l’av­enue, d’un côté la Fer­d­her­rn­halle, de l’autre la porte de la Vic­toire. Nous les con­fon­dons. Demi-tour, donc. Mais cela n’est pas sim­ple. De per­pen­dic­u­laire en per­pen­dic­u­laire, nous revenons sur le Lud­wigstrasse  dans la même posi­tion. Je pra­tique alors un tourn­er mex­i­cain: demi-tour en tra­vers des six pistes. Mais arrivé à ce que nous pre­nions pour la porte de la Vic­toire, nous voyons qu’il s’ag­it de la Fer­d­her­rn­halle, autrement dit, le début des rues pas­santes. Je m’y engage et roule au milieu des taxis devant l’Opéra que gag­nent des cou­ples en cos­tumes et four­rures, les cols bien relevés et le nez bas. Nous atteignons enfin l’hô­tel de la Leopold­strasse. Une demi-heure plus tard, nous somme attablés à la brasserie Oster­waldgarten, avec des can­nettes de Spat­en et des Bretzels.

Noël

Mag­nifique journée de Noël. Je ne par­le pas du temps. Un sapin aux branch­es fournies trône dans l’an­gle que for­ment le canapé et la porte-fenêtre du bal­con. Les boules argen­tées et rouges reflè­tent la lumière naturelle. Sur la table brû­lent des bou­gies, plus de vingt cadeaux entourent la crèche. Luv et moi pré­parons trois entrées, jam­bon de Gal­ice et olives andalous­es; bar­quettes d’en­dives au roque­fort; noix de Saint-Jacques sur un lit de purée vitelotte (ces patates rouges étant introu­vable, et d’ailleurs je ne les ai pas cher­chées, j’ai tein­té la purée à l’aide de jus de carotte rouge). Gala Cuit de l’aigu­il­lette de bœuf dans un mélange d’herbes et de moutarde, Aplo pré­pare un crum­ble et de la glace. A l’heure de se met­tre à table, Luv lit le menu dont nous avons cha­cun, écrit main, un exem­plaire sur le bord de l’assi­ette. Plus tard, nous regar­dons les films des Noël anciens, à l’Aubépine, Gim­brède, Seyssel, Lhôpi­tal et les enfants ravis de sen­tir si grands répé­tent:
- Petits, on était insupportables!

Importation

On voit assez pourquoi nos élites d’ar­gent font venir en masse des imbé­ciles de l’autre bout du monde: seuls des imbé­ciles peu­vent pren­dre au sérieux la rai­son fal­si­fiée de leur discours.

Désespoir des singes

L’usage de l’in­tel­li­gence, le recours à l’in­spi­ra­tion et à l’ar­chi­tec­ture cérébrale, l’ap­pel con­stant à l’élar­gisse­ment de la con­science étant d’emblée con­damnés par la société (chaque geste, chaque parole émanant de celle-ci, témoignent que l’hu­man­ité se réalise sans atten­tion soutenue à l’in­tel­li­gence), les intel­lectuels qui autre­fois sub­li­maient leur intel­li­gence dans le pou­voir, le sub­li­ment aujour­d’hui dans la pré­ten­tion et la pose.