Monami, avec qui nous parlons des femmes, me confie:
- Vient ce jour, prochain, où tu t’apercevras que tu passes inaperçu. Le constat est douloureux et définitif: tu as perdu tout sex-appeal.
Femmes
Tatlin
Tatlin au repas de fin d’année du Krav Maga. Elle quitte la Suisse après Noël. Elle a réservé deux chaises. L’une pour Baptiste sur sa droite, l’autre pour moi, sur sa gauche. Elle est maquillée, ce qui ne lui va pas, mais de toute évidence, le physicien français qui lui fait face, par ailleurs bel homme, est sous le charme. Puis se tournant vers Giusseppe, qui malgré des traits sans beauté, a le charme du parleur et la verve de l’Italien, elle raconte ses exploits d’enfance et d’adolescence, lesquels forment une étrange litanie et, maintenant que je la connais mieux, me semblent tenir lieu de mythe familial, et même, de personnalité. Le jour où son père l’a jetée dans le Rhin à portée des turbines d’un barrage avec ordre de rejoindre l’autre rive, ses nuits sous tente avec “plein d’arabes”, son amour des explosifs… Puis, à compter de cette soirée (lorsque se dispersent les quarante membres du club devant la pizzeria turque où nous avons partagé le repas et qu’elle renonce à poursuivre avec quelques uns dans un bar), plus une seule nouvelle. Dix jours plus tard, un message: “je serai chez toi dans dix minutes pour te déposer mes affaires, je rentre en Allemagne”.
Voyous musulmans
Dans toute l’Europe, attentats de voyous musulmans. Au club de sport, cet entraîneur avec qui j’ai eu maille à partir alors que je tançais l’une des ces femmes qui portent ostensiblement le voile dans les rues de nos villes à des fins de prosélytisme et, vraisemblablement, sur ordre de leur mari.
- Bientôt des violences en Suisse. Nous en reparlerons alors, n’est-ce pas?
- Je ne suis pas au courant.
- C’est dans tous les journaux.
- Je ne m’intéresse pas à l’actualité.
- Bien. Quoiqu’il en soit, tout le monde en parle.
- Je suis pour l’ouverture d’esprit.
Revue
Vernissage de la revue Hippocampe chez Albert-le-Grand. La fonction des revues aujourd’hui? Celle-ci est pourtant d’excellente tenue. Installé dans le salon, près du sapin, je la lis de bout en bout. Les articles de recherche et de critiques sont les plus convaincants. Un sujet, cerné par un spécialiste. Sont ainsi évitées les digressions, les poses, les prétentions. Mais les articles dits de création? Contre-productifs. On y voit à l’œuvre des écrivains qui s’excusent de ne pas écrire de livres tout en se comptant parmi les meilleurs.
Cadeaux
Au centre commercial, deux dames emballent de papier cadeau les achats des clients sortis de boutiques réparties sur trois étages. Ceux-ci déposent devant elles des objets de toute forme: tablettes, nappes, bougies, bijoux.
J’ai fait l’exercice il y a vingt ans, à Verbanne, dans un magasin de luxe. Une clientèle fortunée achetait des objets coûteux. L’emballage devient alors un métier d’art. Pratiquer sans soin la pose du papier serait un signe de mépris. Les clients ont payé, le tiroir-caisse est rentré et ce service gratuit qui clôt la transaction, l’emballage, a valeur de symbole. Le client en a‑t-il pour son argent? Lui seul est juge. Seulement voilà, la pratique de l’emballage cadeau exige une technique. Plus que cela, un talent de spontanéité proprement architectural. Lorsque le client pousse sur le comptoir une boîte de chocolats, tout va bien. Lorsqu’il y ajoute un briquet et un stylo, que faire?
Je lève les yeux:
- Séparé?
Le client explique que le destinataire est le même.
Dès lors commence un compte à rebours. Il s’agit de trouver la meilleure configuration avant même de prendre les objets en main car de celle-ci dépend la longueur du papier que l’on prélèvera sur le rouleau. Ensuite on dispose l’objet le plus rassurant en partie basse. Ici, la boîte de chocolats. A noter que celle-ci doit être déposée à l’envers pour que le destinataire du cadeau puisse la découvrir à l’endroit lorsqu’il déchirera la papier. Et c’est là que le cauchemar commence: théoriquement, il faudrait disposer sur le papier les deux objets plus petits l’un contre l’autre puis la boîte de chocolats par-dessus. De plus, dans ce moment, le client qui jouit consciemment de sa puissance (il a payé et chacun de vos gestes lui est dû) ne quitte pas votre activité du regard.
Fort de ces quelques souvenirs, je prends donc mon tour dans la file qui mène à la table où travaillent les deux dames de l’emballage. L’homme qui me précède tient sous le bras un ours en peluche de grande taille, la cliente dont c’est le tour dépose sur la table une théière. Une punition cette théière! Pourtant les employées demeurent impassible. Elles saisissent ce qu’on leur apporte, et calmement, le font disparaître sous une couche de papier. Qu’elles aient résolu le problème de l’emballage me paraît étonnant. je cherche le secret. Il y en a un puisque, de fait, telles que je les vois, elles ne craignent rien, ne s’affolent pas, ne suent pas. Ajoutons que leurs emballages sont parfaits.
Lorsqu’au bout de dix minutes d’attente, je décide d’abandonner mon tour, je comprends: elles prennent leur temps. Chaque objet est considéré comme un défi et elles résolvent les difficultés avec méthode. Mais cette solution ne m’aurait été d’aucune aide. Si elles peuvent agir ainsi, c’est parce qu’elles ne relèvent d’aucune boutique. Les client ont payé et se sont acheminés. Ici, à cette table, ce qui leur est fourni est un service gratuit: protester serait donc mal venu.
Avent
Jours calmes et ensoleillés. Je lis, j’écris, je fais du sport. Depuis la fenêtre de mon bureau, je photographie, sans jamais varier le cadre, la maison d’en face. A condition de ne pas se rendre dans les rues marchandes (à cinq cent mètres en contrebas), on peut se donner l’impression de vivre dans une société saine.
Avion
Dans l’avion du retour, étrange fille assise de l’autre côté du couloir. Les yeux bleus profonds, un minois de gamine, elle peu avoir vingt ou trente ans, peut-être plus. Le corps est sinueux et désirable, les cheveux d’un blond scandinave mais pouilleux. Elle les roule du bout des doigt des comme on voit faire dans les films d’asile. Avant la fermeture des portes, l’hôtesse l’a faite se déplacer et, dans un français impeccable, la fille a fait une remarque naïve sur les numéros de siège. Maintenant, elle lit un livre en anglais dont la couverture est déchirée et les pages jaunies. De plus, une partie des feuillets est imbibé d’encre bleue. Elle lit et, soudain sa main se crispe, elle la porte alors à sa bouche et mange ses doigts. Puis elle revient à ses cheveux qu’elle triture. Elle porte un pantalon bouffant de velours noir qui évoque celui des ramoneurs ramoneur. Plus tard, je vois que tous ses habits sont troués: écharpe, blouse, pull. Cependant, comme sa voisine manifeste le désir de se rendre aux toilettes, elle se lève, souriante, courtoise. Pendant ce temps, le passager avec qui je partage la rangée de trois sièges (Monfrère a renoncé au dernier moment à quitter Málaga pour rentrer en Suisse) lisse de façon maniaque des billets de banque. Peu après, il achète une paire de lunettes de soleil à cent cinquante francs.
Promenade
Dimanche après-midi, le marathon terminé, je marchais sur des quilles, boitant de la jambe gauche, poussant des gémissements. Lundi, comme d’habitude, nous avons mangé au Tintero II avec maman , à dix kilomètres de l’hôtel et, si j’avais insisté pour que nous y allions en taxi, après six brocs de bière, n’y pensant plus, nous sommes rentrés à pied.