Tantôt, Eaven m’a effrayé. Je dis cela de façon littéraire mais je l’entends de manière concrète. Il a toujours les yeux vitreux. Ce soir, en plus des gants de boxe, il portait des lunettes qu’inquiétaient une buée peu favorable à la dispute du combat.
- Oui, je commence vers sept heures et demie le matin, mais en général je prends un peu d’avance pour arriver au bureau avant les autres.
C’était sa réaction à cette remarque que je venais de faire sans espièglerie au sujet d’Orrestin:
- Sais-tu que je l’ai croisé un soir devant la gare de Fribourg? Eh bien, il était costumé et cravaté et comme je lui demandais ce qu’il faisait là, à dix-neuf heures passées, il m’a expliqué qu’il retournait travailler et profitait de la pause pour acheter du chewing-gum.
- Oui, me dit Eaven, lui c’est autre chose, il vend des assurances et lorsqu’il tient un client, cela peut durer des heures, il ne le lâche plus.
Cependant, nous boxions face à de grands miroirs au milieu de dix-huit élèves et Eaven ajouta:
- Moi, je ne travaille pas plus de huit à neuf heures par jour.
A quoi je n’ai pas eu le courage de lui dire ma journée et son merveilleux vide interstellaire.
Eaven
Cent kilos
Hier, au téléphone, le propriétaire d’un chalet de montagne proche de la station de Leysin. Il s’intéresse à la porte de monastère que j’ai mise en vitrine dans notre magasin de Lausanne. Je lui explique les circonstances en romançant quelque peu pour les besoins de la vente. Ce faisant, je m’aperçois que je traîne derrière moi cette porte de cent kilos depuis douze ans. Achetée sur le marché de Villeneuve-lez-Avignon à un gitan qui l’avait volée à Monaco, je l’ai faite déposer devant ma cellule de la Chartreuse puis descendre avec le concours des employés des Monuments historiques à Gimbrède, dans le Gers, avant de la ramener en camion avec l’écrivain O.T. à Lhôpital, près de Genève, où j’ai fait fabriqué des gonds à un forgeron. Puis je me suis battu avec les hommes de goût de la mairie de Lhôpital qui trouvaient préférable d’installer entre l’église et le presbytère un portail de fer premier prix fabriqué en Chine. Enfin, mon père l’a rapatriée sur la Suisse après l’avoir hissée dans une camionnette avec l’aide de quatre ouvriers. Durant ces douze ans, j’ai fait des plans, des dessins et n’ait cessé de rêver de ce jour où je la verrais enfin debout, entre deux murs porteurs, avec ses ferronneries martelées et son vantail par lequel passer le pain.
Chant du singe
Pour sa classe de musique, Aplo doit donner des exemples d’emploi de la voix. Je suggère L’orchestre de Gamelan balinais mais constate que j’ai confondu avec le chant traditionnel thaïlandais: l’orchestre n’est pas accompagné de chant. Nous trouvons alors les voix de transe des derviches tourneurs de Konya, le célèbre Soy gitano de Camaron de la Isla et enfin, un morceau de dethcore de Suicide Silence. Et pour finir, cette merveille: le chant du singe. Une centaine de Javanais portant le pagne sont assis en tailleur à l’orée du grotte. Des voix maîtresses dont on peine à isoler l’origine assurent la direction du groupe. Celui-ci remue à la manière d’un banc d’algues emporté par le tirant d’eau, puis s’empare du chant, remplit l’espace de cris et vibre à l’unisson, agitant têtes et mains.
Boxe
Séances de boxe les mardi et vendredi, une heure un quart chaque fois. Quand nous prenons place autour du ring, l’entraîneur a déjà trois heures de cours derrière lui. Il tient ce rythme chaque jour de la semaine, avec pour effet visible une automatisation des comportements due à l’incessant comptage que requièrent les exercices d’échauffement, d’allonge et de force. Lorsque s’y ajoute cette exaspération dont fatalement nous faisons tous à l’occasion l’expérience dans nos vies amoureuses, sociales, professionnelles, l’instinct déborde la raison et il ne fait plus la différence entre les sacs de frappe et les corps des individus, traversant l’ensemble de ses cris et gestes comme s’il ne formait qu’une matière.
Union
Les deux grands partis de gouvernement en France n’ont qu’un but: maintenir leur personnel au pouvoir. Sans moyens ni programme, ils usent, pour convaincre l’électorat, de l’appareil de propagande médiatique qu’ils tiennent sous leur coupe. L’alternance est donnée comme un gage de démocratie. Ce modèle bipartite de type anglo-saxon permet ainsi la confiscation du pouvoir par une technocratie. Il induit un rapport dissymétrique entre l’Etat et ses administrés. En cas de contestation du pouvoir (affaires récentes de terrorisme par exemple), les partis de gouvernement appellent à l’union du peuple, s’affichant comme les représentants des valeurs fondamentales de la nation. Or, cette union à laquelle ils font appel afin de sauvegarder leurs prérogatives de partis, n’existe pas. Le peuple est divisé parce que la technocratie, opposée à toute idée de nation, en a fait, au nom d’un régime de production, une masse informe. L’union est donc un appel au peuple a soutenir le gouvernement qui, aussitôt passé le moment de crise, continuera de le diviser (œcuménisme, assistance , antiracisme, égalitarisme, juridisme). Comme toute stratégie nihiliste, celle-ci s’achèvera soit par l’effondrement du modèle de gouvernement soit par la sortie revendiquée de la démocratie suivie de l’instauration d’un régime répressif. En attendant, les instances de la répression se mettent en place pour lutter contre un risque de désunion du peuple.
Intérieurs
Alors que je regarde le film d’Otto Preminger, Bunny Lake is missing, je suis frappé par la médiocrité de nos intérieurs. Frappé, n’est pas assez dire: un sentiment de violence et de perte me secoue au point de ne plus pouvoir suivre l’action des personnages pendant plusieurs secondes. Ces boiseries, ces feux de cheminée et ces plafonds à caisson, le cuivre des rampes d’escalier et les tapis de laine donnent aux intérieurs londoniens des années 1960 que nous montre Preminger un caractère protecteur, vivant et quasi-spirituel qui contraste avec la médiocrité de nos intérieurs contemporains tout en abscisses et ordonnées et composés de matériaux industriels aux couleur ternes, nauséeuses, cliniques. Ce n’est pas tant le plaisir du confort que j’ai en vue que les dommages que provoque (ou d’ailleurs, trahit) cet appauvrissement du décor quotidien de nos vies. Par hasard, le lendemain, je lis les Minima Moralia d’Adorno (1944), où je trouve ceci: “Le temps des maisons est passé. Les destructions infligées aux villes européennes, exactement comme les camps de travail et les camps de concentration, ne font qu’exécuter ce que l’évolution immanente de la technique a décidé depuis longtemps quant à l’avenir des maisons. Ces dernières n’ont plus qu’à être jetées comme des boîtes de conserve. La possibilité d’habiter est anéantie par celle de la société socialiste []” Suit un développement naturel sur l’impossible condition de propriétaire sous le régime de la production, expérience que j’ai faite à mon détriment avec l’achat de Lhôpital en France voisine: vous n’achetez pas une maison, vous achetez des dettes, vous n’établissez pas de relation d’empathie avec un lieu, vous êtes noyés sous les contraintes administratives et, pire que tout, vous êtes localisé par le fonctionnariat d’Etat et donc corvéable à merci. Mais là n’est pas mon propos: je parlais des intérieurs, de la perte de substance qu’à entraîné la rationalisation entreprise par les architectes pour le compte des industriels. Signe que je ressens cette évolution comme une perte essentielle, voilà que la nuit dernière, je fais un rêve heureux. J’entre dans une petite maison de bois et de torchis (une réminiscence de Gimbrède), traverse des pièces rustiques mais chaleureuses, puis m’aventurant, découvre de pièce en pièce, des lieux spendides, bâtis avec goût et intelligence dont se dégage une beauté communicative et je vois concrétisés tous les projets d’aménagement que j’ai fait au cours des années, baignoires et toilettes de forme ovoïde, surface carrelées étincelantes, cloisons à claire-voie en sapin clair, solives robustes badigeonnées au brou de noix. Ravi, vivant intensément cette découverte, je me tourne vers ma mère:
- Et dire que j’ai failli vendre cette maison!
- C’est bien ce que tu as fait, me répond-t-elle désolée.
Skull riders
Ces jours je porte une Bomber noire au sigle des Skull riders, un club de motards berlinois. A hauteur de poitrine, un crâne se détache sur la croix de fer allemande. Les gens sont tout de suite moins agréables quand vous portez une telle veste. Ils se ferment ou, quand ils sont à votre service, dans les restaurants, dans les commerces, sourient jaune. Avantage paradoxal: pour peu que vous déjouiez leur prévention en parlant haut, fort et bien, ayant constaté que vous êtes normal, ils se montrent beaucoup plus causants et même sympathiques. A quoi tiennent les rapports! Mais le plus drôle est encore l’histoire de cette veste, de ces vestes plutôt, car la boutique de seconde main dans le quartier de Pankow où je l’ai trouvée en alignait une dizaine. Il s’agit d’une veste d’appartenance. Elle symbolise l’intégration dans le groupe d’un prétendant au terme d’un rite initiatique lequel, dans les clubs de motards, consiste essentiellement à réaliser des figures à moto, boire comme un trou, lever une fille, frapper ou être frappé. Toujours est-il que la mise sur le marché de cet ensemble de vestes n’a été possible qu’une fois dissout le chapitre dont elles étaient l’emblème.
Librairie
Librairie Payot de Fribourg. L’accès est de plain-pied, au niveau de la rue de Romont. On emprunte alors un couloir et passe devant un comptoir placé latéralement. Une vendeuse salue et sourit. Elle indique l’escalier qui amène au-sous-sol, là où les livres sont montés sur étagères. A côté des caisses, une présentoir pyramidal montre les dernières nouveautés. Le Houellebecq paru il y a cinq jours porte un bandeau “-10%”, les autres livres sont affublés des bandeaux rouges qui répètent le nom de l’auteur en lettres grasses. Un libraire vient à ma rencontre. J’énonce deux titres. Il les vérifie sur l’ordinateur.
- Les deux livres existent en format poche, mais il faut compter 4 à 5 semaines pour un commande de ce type.
J’annonce que je me réserve le droit d’annuler la commande au cas où je trouverai les volumes d’occasion. Le libraire hoche la tête et retourne à ses étagères. Pendant toute la durée de notre échange, un chant d’oiseau électronique a résonné dans les hauts-parleurs. Je flâne un instant curieux de savoir s’il va s’interrompre. Mais non, l’oiseau semble programmé pour chanter tout le jour. Lorsque je retrouve le couloir et passe devant l’accueil — c’est ainsi que l’on nomme désormais le personnel responsable de trier la clientèle — la préposée explique à une lectrice:
- Êtes-vous intéressée par les crèmes de jouvence?
- Des crèmes…
- Parce que nous avons toute une gamme de produits naturels, si vous voulez jetez un œil…
- Et vous dites que je bénéficierai d’un rabais si j’achète le livre?
- Non… c’est indépendant.
De retour rue de Romont, je me demande comment je vais pouvoir utiliser le bon reçu pour Noël.