Ecole 4

Au cour­ri­er, let­tre du préfet con­cer­nant le retrait sans per­mis­sion d’Ap­lo de l’é­cole valant ordon­nance pénale. Elle com­mence par ces mots: “Tout d’abord, j’ob­serve que cette ordon­nance pénale est défini­tive et exé­cu­toire dans la mesure où vous n’y avez pas for­mé oppo­si­tion…” Il est vrai: je me suis con­tenté de dire que jamais plus je ne répondrai aux deman­des ni à l’écrit ni à l’o­ral. En d’autres ter­mes, il n’y a qu’une façon de dire “non”, c’est de for­mer oppo­si­tion, c’est-à-dire d’en­tr­er en procé­dure. Dire “non” revient à dire “je joue avec vos règles”. Ce qui me con­firme que mon approche est la bonne: seule l’omer­ta peut désor­gan­is­er le dis­posi­tif en place. La suite du cour­ri­er le prou­ve: “je trans­mets directe­ment, dit le préfet au Ser­vice d’ap­pli­ca­tion des sanc­tions pénales et des pris­ons (SASPP)…”.

Matinée

Il neige depuis hier après-midi. Ce matin, seule la route est dégagée. Des branch­es alour­dies des arbres tombent des paque­ts de neige, les écol­iers qui emprun­tent l’al­lée pour rejoin­dre le col­lège de Gam­bach vont la tête basse et le capu­chon tiré jusqu’au nez. A Genève, Gala s’est réveil­lé de l’anesthésie générale. Elle annonce que l’opéra­tion est réussie et m’en­voie de la clin­ique des Grangettes la pho­togra­phie d’un cèdre enneigé. A l’heure où je me rase et me coiffe, les élèves du pri­maire défer­lent dans le préau et enga­gent des batailles de boules de neige. La petite cabane de bois qui donne à la hau­teur de la fenêtre de la salle de bains, habituelle­ment dis­putée, est aujour­d’hui délais­sée. Un des gamins s’ex­trait du groupe, se hisse dans la cabane. Il s’in­stalle au fond et y reste.

Neige

Il neige. Le concierge que je n’avais plus croisé depuis les fêtes vient répan­dre du sel. J’al­lais par­tir, je remonte l’escalier et lui apporte la bouteille de Ter­ram Hel­veti­cam que je lui réser­vais.
- Oh, un cadavre!
Nous échangeons quelques anec­dotes. Sous l’ef­fet du con­tente­ment, il sem­ble plus à l’aise qu’à l’habi­tude, bégaie moins, fait ses phras­es en deux ou trois fois.
- Les enfants ne vous gênent pas?
- Les enfants du préau, juste là? Pensez-donc! Ils sont très bien ces enfants!
- Mai les cris, ça ne vous dérange pas?
- J’aime bien les enten­dre crier. Non, ça ne me dérange pas!
Alors le concierge, pour­suiv­ant son idée:
- Parce que sinon, il faut leur jeter une bouteille dessus. Mais atten­tion, ne lais­sez pas vos empreintes sur le verre parce que les flics, ils vous retrou­vent, n’est-ce pas?

Déni

Ils ne nous par­don­neront pas d’avoir pen­sé et dit ce qu’ils ne penseront et diront que con­traints par la sit­u­a­tion que leur déni de la réal­ité aura provoquée.

Rousseau

-Aplo est gen­til, me dit mon père.
-Il l’a tou­jours été.
-Mais, après tout, moi aus­si j’é­tais gen­til.
-Oui.. avant que l’on nous rende méchant.
-Oui.

Souvenir d’un paysage qui n’existe pas

Par quel hasard ce paysage de mon­tagne avec ses chemins et une mémoire pré­cise de la ran­don­née que nous y avons effec­tuée peut-il m’ap­pa­raître tout à coup, en image, alors que je tiens les yeux fer­més depuis plus d’une heure, cher­chant le som­meil, et ceci, cou­plé au fait que je sais aus­sitôt, pour le recon­naître, qu’il s’ag­it d’un paysage qui n’ex­iste pas, que jamais je n’ai par­cou­ru et qui un jour m’é­tait déjà apparu en rêve ? D’ailleurs, je me sou­viens avoir alors ten­té de l’i­den­ti­fi­er en évo­quant un lieu de petite mon­tagne situé au-dessus du plateau de Vanchy, près de Bel­le­garde, que j’empruntais par­fois à pied pour gag­n­er la sta­tion de ski de Men­thières. Mais, bien enten­du, deman­der de quel type de hasard il s’ag­it, est insen­sé: il n’y a qu’un hasard et il résiste à toute enquête, d’où le sen­ti­ment récur­rent d’avoir affaire à une con­science au fonc­tion­nement énig­ma­tique que des forces qui défient la rai­son tien­nent sous son emprise.

Dimanche

Lumière écla­tante ce dimanche. A l’heure où les cloches des églis­es appel­lent à la messe, des panach­es de fumée mon­tent dans l’air glacé au-dessus des toits de l’Al­bert­inum. Au pied de l’im­meu­ble, l’herbe est car­ton­née de givre et, saisi par le froid, les vit­res de l’abri vélo sont opaques. Gala a repris le train pour Genève hier. Elle entre en clin­ique aujour­d’hui pour une sec­onde opération.

Sagesse

La sagesse est d’a­juster ses pen­sées à ses réflex­es. Drieu La Rochelle, Jour­nal 1939–1945.

Chongqi

Une carte sous les yeux, je cherche quel itinéraire je pour­rais suiv­re pour me ren­dre en Chine depuis Bangkok. J’af­fiche sur l’or­di­na­teur des pho­togra­phies des villes de Kun­ming et de Chongqi. Cette dernière est bâtie sur une presqu’île. Son cen­tre pos­sède de hauts build­ings qui évo­quent les cen­tres des cap­i­tales améri­caines. Toute­fois, les formes et les rap­ports sont dif­férents. La con­struc­tion la plus osten­ta­toire est com­posée de plusieurs tours sur­mon­tées d’une barre hor­i­zon­tale qui rap­pelle les portes célestes des tem­ples. De même pour les vues de nuit: les tracés lumineux sont plus organiques qu’en Occi­dent. Or, je suis assis dans mon bureau, au pre­mier étage de l’im­meu­ble de la rue Jean-Gam­bach, sur la colline du Guintzet et je dis­pose d’une vue sur la colline du Schöneberg et une par­tie de la forêt du Bour­guil­lon. Bien­tôt la nuit tombe et le quarti­er du Schöneberg s’il­lu­mine. Du  pont de Zaehrin­gen que me cache la pointe de la cathé­drale les voitures mon­tent dans deux direc­tions, à l’as­saut des collines que sépar­ent les gorges du Got­téron. Se détachant sur le noir, elles sem­blent sus­pendues dans le vide. La géo­gra­phie est abrupte dans cette par­tie de Fri­bourg et d’autres phares de véhicules bal­aient le ciel en hau­teur puis plon­gent dans l’a­mas lumineux, pro­duisant ce même effet organique qui, sur la pho­togra­phie noc­turne de Chongqi, donne à la ville son aspect ori­en­tal. Con­statant qu’il existe une voie de chemin de fer datant de l’époque colo­niale qui relie Chongqi à Hanoï, je m’oc­cupe de résoudre l’autre par­tie du prob­lème et prend con­tact dans la ville thaï­landaise de Mae Hon Song, avec un cer­tain Li, qui annonce pou­voir me faire nav­iguer sur une riv­ière à tra­vers la jun­gle pour rejoin­dre en trois jours la fron­tière bir­mane. je lui donne mes dates et il s’ex­cuse: à la mi-févri­er, le niveau de eaux sera trop bas. Me voici donc en face du Schöneberg, de Kun­ming et de Chongqi, cher­chant à com­pléter une chaîne de trans­ports à laque­lle manque pour l’in­stant plusieurs maillons.

Exaspération

C’est ce qui n’est pas l’homme autour de lui qui rend l’homme humain; plus sur terre il y a d’hommes, plus il y a d’ex­as­péra­tion. Hen­ri Michaux.