Joie

Coups de ton­nerre dans le ciel. Les enfants chantent à tue-tête. Les nuages craque­nt et une pluie drue s’a­bat sur les trot­toirs. D’autres coups font trem­bler les vit­res de l’im­meu­ble, mais ce n’est plus le ciel: les enfants frap­pent du pied con­tre la palis­sade de planch­es jaunes qui lim­ite leur préau. Puis vient la grêle, accom­pa­g­née de cris de joie.

Religion de l’argent

L’in­tel­li­gence inal­ién­able de la bour­geoisie est d’avoir con­fig­uré en un sys­tème de valeurs les lim­ites néces­saires de l’homme dans son expéri­ence heureuse du quo­ti­di­en. Gestes, paroles, pro­jets, ambi­tion, dans une bour­geoisie bien con­for­mée, c’est-à-dire con­sciente d’elle-même (ce qui implique qu’elle s’op­pose à d’autres class­es, vers le bas ou vers le haut de l’échelle sociale) relèvent de la tem­pérance. De fait, tout dépasse­ment de la mesure dans la jouis­sance des pas­sions banales con­damne à ne pou­voir les répéter. Le bour­geois soigne son corps et son esprit. La perte de la mesure est con­comi­tante de la perte de la con­science de classe. L’as­cen­sion de la bour­geoisie au rang de classe dom­i­nante puis unique s’ac­com­pa­gne d’un glisse­ment dans la nihilisme (effon­drement de toute valeur et reli­gion de l’argent).

Désordre

Désor­dre excep­tion­nel dans la mai­son, lequel finit en débauche, alcool, rire et ren­verse. Ceci — crois-je com­pren­dre — parce que j’ai fait excep­tion: je ne me suis pas absen­té ce soir, comme je le devais et, demeu­rant là, Gala s’en est trou­vé ravie, prof­i­tant avec grâce de ce temps débridé.

Egalité

L’é­gal­i­tarisme n’est réal­is­able que dans une total­ité et implique donc la sor­tie de démoc­ra­tie. Quant à l’é­gal­ité en tant que jus­tice sociale, bien qu’im­par­faite, elle est déjà réal­isée. Les reven­di­ca­tions d’é­gal­ité que font val­oir les par­ti­sans de l’é­gal­i­tarisme sont le fait d’in­di­vidus qui craig­nent de ne pas être à la hau­teur de leur ambi­tion. Sous cou­vert d’idéolo­gie, ils résol­vent une prob­lème psychanalytique.Ce dont la société a besoin avant tout est d’un sché­ma de trans­mis­sion: du passé vers le présent, des anciens vers les jeunes et des meilleures vers les moins bons.

Piolet

Avant de com­man­der, il posait son pio­let en vue sur le banc de la salle à boire. Nul ne l’avait jamais vu escalad­er. Le jour où il perdit son pio­let et, faute de moyens, ne put en acquérir un neuf, il ces­sa de fréquenter le café. Boire dans cet état, sans pio­let, sans que fut vis­i­ble le motif de son ivrogner­ie, lui sem­blait indé­cent. Il se sen­tait nu.

Bel argent

Vision récur­rente d’une terre sans qual­ité mais plan­tée d’ar­bres où méditer, assis à même le sol, avec, autour de soi, quelques out­ils sim­ples. Je ne vois guère image plus juste de la réap­pro­pri­a­tion. Ce qui m’amène à con­sid­ér­er la mis­ère qu’en­tre­tient en nous le bel argent (que je n’ai cepen­dant cess­er d’ap­pel­er de mes vœux et de mon tra­vail, répé­tant aux têtes brûlées qu’on ne peut lut­ter con­tre l’ar­gent qu’au moyen de l’ar­gent — ce que je ne crois plus).

Choix

Ils préfèrent aller à l’a­bat­toir que de pro­test­er et de sen­tir peser sur eux les regards du reste du troupeau.

Mythe romantique

Mythe roman­tique: s’en­fon­cer dans la forêt et décou­vrir, par delà l’hos­til­ité, un havre où, se lais­sant aller à ce que nous sommes, la vie authen­tique ressurgira.

Peindre

Le désir de pein­dre ne m’a jamais quit­té. Pour autant, je ne suis plus dans l’at­tente de cette révéla­tion que per­met le tra­vail de pein­ture. Révéla­tion n’ayant ici pas de sens religieux: il désigne cet objet de con­nais­sance, de con­tem­pla­tion, de médi­ta­tion, inac­ces­si­ble sinon par la pein­ture. L’im­age peinte révèle cet objet médi­ate­ment; il ne s’ag­it ni de l’im­age, ni de ce qu’elle représente, mais bien de ce à quoi elle ren­voie psy­chologique­ment et con­ceptuelle­ment pour celui qui peint, et ce, tan­dis qu’il peint.
Pour l’écri­t­ure, les mots étant immé­di­ate­ment doués de sens, la ques­tion ne se pose pas de la même manière. L’acte d’écrire organ­ise néces­saire­ment un rap­port entre la per­son­ne et le monde.
Le pes­simisme le plus aigu est peut-être celui-ci: sen­tir que l’acte de créa­tion artis­tique ne nous dira plus rien sur nous-même que nous ne puis­sions décou­vrir en gar­dant le silence.

Description de voyage

Peut-on racon­ter un voy­age en ne rap­por­tant que les gestes et paroles les plus banals, c’est à dire les plus uni­versels? En exclu­ant toute mar­que évi­dente d’ex­o­tisme. Cessera-t-il d’ap­pa­raître comme un voy­age? Et si cette façon de faire soulig­nait l’é­trangeté pro­pre à la sit­u­a­tion du fait même qu’elle n’est plus assign­a­ble au “voy­age”?