Roman D.C.

Voilà qui se con­firme: ce Roman D.C va pass­er au tiroir, ou même à la poubelle. Gala n’ac­croche pas, ma mère ne m’en a rien dit. Au fond, c’est mieux ain­si: il ne faut jamais s’éloign­er de ce qu’on sait faire.

Grippe 2

Des heures de som­meil en plein après-midi. Je crois m’en tir­er, puis la fatigue me rat­trape, je peine sur mon livre, me traîne jusqu’au lit où je m’en­dors bien­tôt. Nous ver­rons si une heure et demie de boxe con­stitue une bonne thérapie.

Tromperie

Analyse pas­sion­nante de l’ Ingan­no chez Machi­av­el par Pas­cal Bou­vi­er dans sa Petite his­toire de la philoso­phie poli­tique. Il écrit: “On savait que les sujet aimaient être trompés, mais avec le change­ment d’échelle (allu­sion aux moyens tech­nologiques) tout con­tenu dis­paraît au prof­it de la sim­ple forme et la puis­sance de recréa­tion du monde sem­ble infinie.”

Tony

Tout-à-l’heure, au cour­ri­er élec­tron­ique, let­tre de Tony. Il explique que ces dernières semaines ont été les plus dures de sa vie, mais qu’il faut savoir faire face et qu’il espère pou­voir con­tin­uer de me compter par­mi ses fidèles clients. Qui est Tony? Le PDG de la com­pag­nie low-cost Air Asia dont un appareil a fait naufrage en mer de Java le 30 décem­bre tuant 161 passagers.

Ecole 3

Mais peut-être ai-je per­du le compte. Il s’ag­it de la let­tre de demande de con­gé pour Aplo adressée à la veille des vacances solaires d’oc­to­bre au directeur de l’é­cole qu’il fréquente à Fri­bourg. Elle me fut retournée sous pré­texte qu’il existe une for­mu­laire à rem­plir pour toute demande de con­gé. Aplo me remet donc une feuille imprimée et me répète le mes­sage du directeur:
- Il faut la rem­plir, mais, de toute manière, le con­gé sera refusé.
Et il m’ex­plique que les con­gés doivent êtres jus­ti­fiés.
- Mais c’est ce que j’ai fait! N’ais-je pas expliqué dans ma let­tre que nous par­tions en vacances?
- Il faut dire où et avec qui?
- Et quoi encore?
J’ex­plique ain­si à Aplo que si je dois dire ma des­ti­na­tion et don­ner les noms des per­son­nes qui m’ac­com­pa­g­neront j’ex­ige que le directeur me dise la couleur de ses culottes.
Un enfant ne pou­vant porter un tel mes­sage à son directeur d’é­cole, il lui remet donc le lende­main, le for­mu­laire avec, dans la par­tie com­mu­ni­ca­tions, le mot “vacances”.
Par retour de cour­ri­er, le directeur me sig­ni­fie que le jour de con­gé est refusé. Là-dessus, nous par­tons en vacances.
A la reprise sco­laire, un autre for­mu­laire m’est adressé, par la poste cette fois. Il s’ag­it d’une con­vo­ca­tion. Le directeur veut me voir tel jour à telle heure dans son bureau.
Je passe le for­mu­laire à la poubelle et rédi­ge un mot pour le directeur.  Je lui explique que s’il se moque de moi, je vais faire de même, et je le traite de “bon sol­dat”. En con­clu­sion, je le prie de ne plus jamais me par­ler de cette affaire.
Le directeur m’adresse alors un for­mu­laire me rap­pelant que, con­for­mé­ment à la loi, il se trou­ve dans l’oblig­a­tion de me dénon­cer au Préfet.
Deux semaines plus tard, je reçois de la Pré­fec­ture de la Sarine, une Ordon­nance pénale assor­tie d’une amende de Fr. 253.-
Je prends mon sty­lo et j’écris:

Veuillez not­er ceci.
Quels que soient les moyens aux­quels vous aurez recours, jamais je ne paierai cette facture.
De plus, toute per­son­ne qui se présen­terait à mon domi­cile afin d’en obtenir l’acquittement se ver­ra oppos­er, au-delà d’un salut cour­tois, le silence.
Enfin, s’agissant de Mon­sieur le directeur, ce capo­ral qui occupe le poste de directeur d’école, il ferait bien de méditer les maximes qu’il enseigne à ses élèves ; au hasard, celle-ci : qui obéit à une règle absurde la légitime.
Puis j’ex­pédie la let­tre en cour­ri­er recom­mandé et de retour dans l’ap­parte­ment du Guintzet, je place une pho­to­copie du cour­ri­er et de le preuve d’en­voi au-dessus de la pen­derie à man­teaux où je n’au­rai plus qu’à la pren­dre pour la don­ner à lire à toute per­son­ne qui, au nom de la loi, polici­er, huissier, munic­i­pal, secré­taire, directeur, sous-directeur, demi-adulte, capo­ral, ecto­plasme, fac­to­tum, minus… viendrait réclamer que jus­tice soit faite. 

Socialistes

Avec cet atten­tat per­pétré con­tre la rédac­tion de Char­lie Heb­do par des immi­grés arabes musul­mans, les social­istes s’aperçoivent que les dis­cours égal­i­taristes au moyen desquels ils leur­rent depuis trente ans le peu­ple afin de défendre leur prérog­a­tives bour­geois­es n’est pas une potion mag­ique: il est sans effi­cace sur la peur bien réelle qui vient de les saisir aux tripes.

Grippe

Huitième jour de fièvre. Heureuse­ment, mon tra­vail ne requiert pas que je sorte, et pour­tant, même pass­er des écri­t­ures, organ­is­er des tournées d’af­fichage, don­ner des coups de fil, me fatigue. Cela a com­mencé lun­di dernier. C’é­tait le jour de la reprise des entraîne­ments de Krav Maga. Les exer­ci­ces m’ont paru plus fati­gants qu’à l’or­di­naire et plus grande la con­cen­tra­tion exigée. De retour dans l’ap­parte­ment du Guintzet, j’erre de pièce en pièce hors de souf­fle, pous­sant des soupirs que Gala com­mente de cette phrase riutuelle:
- Je t’ai dit que tu en fai­sais trop!
Me voici donc ras­suré: j’é­tais déjà malade. La ques­tion étant: com­bi­en de temps cette grippe va-t-elle dur­er. Voilà une semaine que je lis des Simenon, avale des sirops et de l’aspirine. Inutile de dire, je pas encore pu entamer mes lec­tures de philosophie.

Jean-Michel

Dans cette école française tenue par des juifs de la bour­geoisie séfa­rade de Madrid, Jean-Michel déton­nait: il était hir­sute et débon­naire. Le matin, c’est à peine si l’on entrevoy­ait son vis­age à tra­vers les cheveux. Il mar­chait voûté et avait les bras trop longs. Le sen­ti­ment de mol­lesse était accen­tué par les chemis­es qu’il por­tait, de chemis­es de grand-père usées et sans col qui lui venaient aux genoux. Il avait par ailleurs un bagou qui sur­pas­sait non seule­ment le tal­ent pau­vres des cama­rades espag­nols (qui par­laient l’hébreu ou le castil­lan à la mai­son) mais encore celui des pro­fesseurs, dont la plu­part étaient des expa­triés ou des gauchistes enseignant au titre du ser­vice civ­il. Son bagou déplai­sait et comme il y ajoutait un humour salace et des pointes d’ar­ro­gance, il était con­vo­qué chez le directeur et ren­voyé à la mai­son, ce qui, à la sur­prise générale, ne lui fai­sait aucun effet — pour cause: je devais décou­vrir, dans le cours de l’an­née, alors que j’al­lais une jour chez lui dans la ban­lieue de Majada­hon­da, qu’il vivait dans un apparte­ment sens dessus-dessous, qu’au­cun adulte ne sem­blait fréquenter.
Je me sou­viens de la réponse qu’il avait faite à la pro­fesseur de français qui exigeait la remise d’un exposé, réponse jugée inepte mais peut-être nulle­ment inven­tée:
- Le chat l’a mis en pièces et l’a dévoré!
J’habitais dans le quarti­er riche d’Ar­ava­ca une mai­son avec jardin et piscine. Un jour jean-Michel  sonne à ma porte. Fait inhab­ituel car les élèves de notre école, le cours Molière, vivaient aux qua­tre coins de Madrid; ils étaient ramassés en mat­inée par un bus et ramenés à domi­cile par le même bus. Ain­si Jean-Michel habitait  à vingt kilo­mètres. Je ne veux pas dire que nous n’avions pas l’habi­tude, dès l’âge de douze ans, de nous déplac­er seuls à tra­vers Madrid, en bus, à métro ou à pied, mais qu’il ne serait venu l’idée à aucun d’en­tre nous de se présen­ter spon­tané­ment chez un cama­rade sans avoir pris la peine de s’as­sur­er aupar­a­vant par télé­phone de sa présence. Or, Jean-Michel se tenait là, l’air défait, récla­mant un lit.
J’é­tais effrayé.
- Mais enfin, qu’est-ce que tu as?
- T’as pas un lit, il faut que je me couche.
- Pourquoi? Pourquoi faut-il que tu te couch­es?
- J’ai avalé vingt Optal­i­dons, et je sens que ça monte.
Je l’ai fait entr­er dans ma cham­bre, puis l’ai recon­duit dans la rue, prévoy­ant la suite; en en effet, après avoir abon­dam­ment vomi, il se couchait en tra­vers du trot­toir.
A la fin de l’an­née 1975, mes par­ents ont démé­nagé en Suisse et je suis entré au col­lège Saint-Michel de Fri­bourg. A l’été 1977, je suis retourné à Arava­ca. Un soir, je me suis inquiété de savoir ce qu’é­tait devenu Jean-Michel. Plusieurs per­son­nes me dirent qu’il avait dis­paru.
-Il est retourné en Bel­gique?
- Je ne crois pas.
- Il ne va plus à l’é­cole?
Après tout, bien qu’il fut notre aîné, il avait à peine quinze ans.
- Longtemps qu’il n’y va plus…
Un soir que se don­nait une fête foraine sur un ter­rain vague à l’en­trée du vil­lage de Pozue­lo, l’un de mes cama­rades m’aver­tit qu’il y serait.
Nous avons dépassé la pistes des auto-tam­pon­neuse, longé les cabanes de casse-pipe et nous sommes sor­tis du cer­cle de lumière. Jean-Michel se tenait là, au pied d’un arbre, dans la pénom­bre. Il était assis dans la pous­sière. Devant lui, sur un car­ton retourné, il avait dis­posé une bouteille d’ab­sinthe et un verre. Il vendait de l’al­cool au godet. Je l’ai salué.
- Tiens, tu es là, toi?
C’est à peine s’il s’é­tait aperçu que j’avais été absent pen­dant deux ans. Il y eut un silence, puis, tout ce qu’il a trou­va à dire, fut:
- Tu en veux?

Guerre

Lorsque l’on pense “guerre”, c’est qu’il est déjà trop tard pour l’éviter.

Santé

Nous prenons place au restau­rant entre deux cou­ples habil­lés. Les tables sont car­rées, proches, scin­til­lantes. Le repas n’est pas encore servi, chaque table a con­sulté le menu, qui est com­mun, bien­tôt le vin est servi et après avoir levé les ver­res entre cou­ples, nous adres­sons un salut dis­cret aux voisins. Comme nous sommes en Alle­magne, il faut dire:
- Gesund­heit!
A quoi Gala, dans un Alle­mand bricolé, répond en qua­tre phras­es, que la san­té c’est très bien mais que par­fois, tomber malade per­met aus­si de se con­sacr­er à soi-même, qu’il y a donc des avan­tages à tomber malade.
Plus tard dans la soirée, le mari de la dame à qui s’adres­sait cette remar­que sur­prenante, un type au cou de bœuf qui doit peser dans les 150kg, me fait en français:
- Et toi, tu as quel âge?
- 49.
Et moi, sur le même ton.
- Toi?
- 85.