Terminé cet après-midi Ecriture. Bière. Combat. Grand plaisir à écrire ce texte. Rient de tel que les démarches à l’aveugle. Pas la moindre idée de ce que j’allais mettre sous ce titre. En revanche, un chapitre final rédigé dans une extrême tension des nerfs. Ne pas savoir où l’on va exige une concentration supérieure. Si celle-ci fait défaut, l’on se perd et le travail finit dans la poubelle. Or, le téléphone n’arrête pas de sonner. Au bout du fil, des clients qui veulent des infomations sur les réseaux d’affichage. Pui le facteur qui sonne et dépose des colis. Ensuite, c’est la poste privée. J’ai à disposition quatre heures, à prendre en deux fois, car une discothèque a demandé un rendez-vous. Je cale une dernière phrase à trois heures. Cinq minutes plus tard, je suis au café Mondial. Je continue de prendre des notes, ébauche un dialogue. Le client ne vient pas. Je retourne dans mon bureau. Le téléphone recommence de sonner. Sur l’ensemble du mois de janvier, il y a eu moins d’appel que cet après-midi. A dix-sept heures, je dois voir la conseillère aux études d’Aplo. Me voici devant l’école, dans les communs et au sous-sol, dans son bureau, où je demande que l’on m’explique l’équation qu’il faut maîtriser pour obtenir la moyenne du dexième demi-semestre. Les pédagogues ont si bien crypté la formule que la conseillère elle-même s’y perd. Une fois de plus je remone dans mon bureau, une phrase sur les lèvres. A l’heure du repas, lorsque je mets le point final, je vois que j’ai oublié de prendre un visa pour la Chine.
Pédiatrie
Soirée en cuisine avec Gala. Les meilleures. Les plus risquées. Trois sortes de bière refroidissent dans la neige sur le balcon. L’heure passe. A partir de minuit, nous sortons la vodka. Puis nous allons au lit, ne dormons pas. Vient le jour. Je monte dans un train pour Genève. C’est le lundi. Mon texte Ecriture. Bière. Combat. est en cours depuis deux semaines. Je pressens la chute. Or, vendredi je prends l’avion pour l’Asie. Inutil d’espérer retrouver l’allant après une interruption d’un mois. Il me faut donc finir. J’ai prévu de le faire entre lundi et mardi. Ce que je n’avais pas prévu, c’est la soirée. Et me voici dans le train, au milieu des neiges. Paysage blanc, épais. Je cherche la suite, ou plutôt, l’amorce: ainsi va ce texte dont l’action dérisoire a lieu un dimanche d’août en Castille, il est tiré par une idée et pour autant que je ne la perde pas des yeux, peut emprunter tosu les chemins. Seulement, la fatigue du corps et l’espri brouillé font barrage. A Palézieux, me dis-je. Jusque là, je regarde par la fenêtre. Mais voici Lausann et je n’ai encore rien fait. Quelques notes, des directions, pour se rassurer. Je les utiliserai le lendemain. Arrivé à Genève, je récupère mon vélo suspendu contre une paroi du bureau et vais à l’hôpital. Bâtiment de la Maternité puis Pédiatrie. Je visite les ascenseurs. Les personnel me considère avec étonnement. Dans un ascenseur, on entre à un étage pour ressortir à une autre. J’entre, passe la main sur les cadres d’affichage fixés aux cloisons et ressors. Mais comment savoir combien il y a de cabines d’ascenseurs dans le bâtiment. Et comment savoir où commence et finit un bâtiment? Je déambule dans des couloirs, emprunte un couloir en sous-sol, passe des sections, logopédie, nourrissons, urgences, traverse une passerelle. Les bâtiments sont doublement reliés, par la voie souterraine et aérienne. A la réception, des guichets. Des dames derrière les vitres. Alignés derrière un cordon, des adultes avec leurs enfants. Le même ordre que dans le reste de la société (il me revient que, la nuit où Olofso accouchait, le Portugais qui surveillait l’entrée de la Maternité me disait: “votre femme n’entrera que si vous déposez Fr. 20’000.-!). Je prends mon tour. Rien ne m’émeut plus qu’un enfant malade. Et je suis là, avec mon carnet et mon problème d’ascenseurs. L’homme qui me précède, chauve, trapu, demande Nicolas. La dame exige le nom de famille. Il ne sait pas. Il donne une explication. La dame se penche. Elle a le nez contre la vitre de séparation. D’après son accent, l’homme est espagnol, mais il est de ces immigrés de première géneration qui pratiquaient le dialecte et n’ont jamais pu maîtriser le français. Maintenant, l’homme décrit Nicolas. Le dame soupire, tape une recherche sur son clavier.
- Le seul Nicolas que j’aie, c’est un bébé, il est aux urgences…
- Non, pas petit!
La dame s’interrompt pour demander ce que je veux. Cette affaire d’ascenseurs la soulage. Elle explique la différence entre les cabines jaunes, réservées au personnel et les cabines rouges qui sont des monte-charge.
Je reprends la direction des couloirs, passe devant la cafétéria où déjeunent cinquante infirmières, monte par l’escalier, passe une crèche, traverse un laboratoire, descends au stock revient dans les étages. Je sors d’une cabine lorsque j’aperçois l’homme qui cherche Nicolas. Il est en conversation avec un membre du personnel vêtu d’un costume sombre portant une étiquette sur le torse.
- Tiens, monsieur Moreiras, comment allez-vous? Ça va mieux?
- Non pas… A six heures, j’ai sur le chantier et j’ai tombé ici, dans la tête, il tourne. Depuis, avant, ça va mieux, mais maintenant, pas.
Et l’autre, avec bienveillance, lui pose une question où figure le mot “chimiothérapie”.
Rock
Concert de Oathbreaker au Nouveau Monde. Il y a un an, je prenais contact avec un organisateur pour faire venir le groupe. La semaine dernière, j’apprends sa venue par une affiche. Salle à rideaux, petite et propre qui accueille aussi pièces de théâtre et marchés de Noël. Elle manque de patine. L’ivresse compense. Ou compenserait; car je ressors désolé de ce concert. Un public roide, de la bière en gobelet, des titres joués comme ils ont été enregistrés pour l’album. Je me pousse contre la scène pour voir la chanteuse. J’aime ses hurlements, je la crois jolie. Je ne verrai rien. En une heure de scène, jamais elle ne relève sa chevelure qu’elle fait pendre devant son visage. Et pas un mot à la salle. Le groupe flamand s’installe dans le noir, joue, salue et s’en va.
Birmanie-Chine
Monpère appelle l’ingénieur hongrois qui travaille dans l’industrie automobile en Mandchourie.
- Aucun problème, il me dit que tu pourras voyager librement à travers le pays.
Or, je vois que le consulat de Chine me demande un billet d’avion aller-retour. Moi qui veux passer par la voix terrestre. Mais encore? Par la Birmanie. Consulat de ce pays: on me demande un billet aller-retour, un itinéraire et des réservations d’hôtel. Me voilà avancé. Dans dix jours, je suis à Mae Hon Song, dans le nord de la Thaïlande, devant la Birmanie et la Chine, et il me faudra peut-être reculer. Jusqu’où? Bangkok? J’appelle un ami archéologue. Il me conseille de passer par le nord du Laos.
- La route est bonne.
Je me souviens de ce bus de nuit que nous avons manqué il y a trois ans. Ma faute, je m’étais trompé de gare. Le lendemain, les gens se félicitaient de mon erreur. Ils nous décrivaient la route: vertigineuse, crevassée, éboulée. Et la durée du voyage: deux jours.
Au fond, à part pour les hommes d’affaire et quelques illuminés qui partent à pied ou à vélo et passent (ou d’ailleurs ne passent pas) entre les mailles du filet, le gros des bataillons suit un guide portant drapeau et visite Pékin, Schangaï, la Grande muraille et les armées de terre cuite.
Mais ne vendons pas la peau de l’ours… La règle est inchangé: il faut allez voir. Le travail des consulats est connu: décourager.
Circuit
Je suis à Fribourg, ou plutôt, Fribourg est là devant moi, car depuis un an je ne vais plus nulle part. Lorsque je dois tout de même me rendre dans les rues marchandes, j’ai le sentiment de partir pour l’étranger. La corvée finie, je remonte sur ma colline. Dans ces conditions, Fribourg est une ville agréable. Et absente des mes desseins. N’ayant par ailleurs aucune routine, sinon intérieure, j’ai un circuit. Il ne fait pas deux kilomètres. Les stations se nomment bibliothèque, librairie, club de Krav Maga, club de boxe, supermarché. Je les relie à vélo. A cette vitesse, je suis certain de ne croiser personne. Puis je rejoins sur la colline mon immeuble, mon appartement, ma pièce. Où je me félicite de ce bonheur qui est de pouvoir se lever et se coucher à toute heure, sans considération de l’horaire et de n’avoir à parler à personne par obligation. Quand viendra la fragilité du corps, une telle vie sera encore plus agréable. Vivre ainsi permet de vivre à Fribourg et dans à peu près n’importe quelle ville de petite taille.
Travail
Je ne déteste pas le travail tel que l’organise la société, je le trouve ridicule. Adolescent, je concevais qu’on puisse exercer un métier, mais ne comprenais pas qu’on travaille. Je ne comprends toujours pas. A voir ces individus en activité dans des bureaux ou ailleurs (mais désormais presque tout est bureau et manipulation à distance), il me semble que le grand commandeur, invisible, s’amuse et se moque d’eux.
Dépassement
Bernanos: “La chrétienté a fait l’Europe. La chrétienté est morte, L’Europe va crever. Quoi de plus simple?” Quant à moi, c’est à Nietzsche que je pense et à l’impossible exigence qu’il a formulée. Depuis qu’il nous a ouvert les yeux, nous étions sur le seuil, désormais nous reculons.
Lion
M’a frappé il y a quelque semaines ce fait divers: au zoo de Berne (je crois) une lionne a dévoré les lionceaux auxquels elle venait de donner naissance. Je me prends à croire qu’elle a voulu leur épargner la souffrance. Ou alors cet acte contre-nature est de folie, et le raisonnement est le même.