Gares de bus

Marchands ensom­meil­lés des gares de bus, au fond des salles sec­ondaires, intérieures, affalés devant cent paque­ts de chips. Sur les chais­es de plas­tique, un moine, une vieille chi­noise con­stel­lée de ver­ro­terie et un por­teur san tra­vail, la main sur la charette.

Enfer

Ce théolo­gien, rap­porte Julien Green, qui dis­ait:
- ” Vous savez, en enfer, il n’ya que quelques per­son­nes. Pas plus de trois ou quatre.”

Femmes d’artistes

Femmes d’artistes, dévouées à l’art et qui, ajoutant à l’amour l’ad­mi­ra­tion, se met­tent au ser­vice de l’artiste. Femmes d’artistes, dévouées à l’art, créa­tri­ces et rivales, qui détru­isent la capac­ité créa­trice de celui qu’elles aiment. Des Lou Andreas Salomé, des Emma Fitzgerald.

Nest hotel

A Lat Kra­bang, au Nest hotel, au milieu des tortues d’él­e­vage avec, au-dessus de la cham­bre, le métro aérien. Dans la cour, là où se trou­ve le bar et le car­ré de pois­sons rouges, des Nor­wégiens accom­pa­g­nées de gen­tilles pros­ti­tuées pris­es a Patthaya. Ils se baig­nent sur le park­ing (la piscine est surélevée), com­man­dent des bois­sons sucrées pour les filles, de l’al­cool pour eux. L’un d’en­tre eux, à l’é­cart, appelle chez lui. Je l’en­tends deman­der:
- Qui est à l’appareil?

Doha 3

Sur les pistes d’en­vol, le A320 ressem­ble à un jou­et. Le vol suiv­ant me rap­pelle aux réal­ités de la société de masse. Les portes pour l’Asie, Hanoï, Kuala Lumpur, Tokyo, sont regroupées dans une aile de l’aéro­port, mille voyageurs s’en­tassent là, européens, majori­taire­ment nordiques, mais aus­si slaves et des musul­mans, en cohorte, embal­lés dans leur tis­su, égarés, surtout javanais. A bord, un siège à côté d’un cou­ple d’Anglais aimable et cor­pu­lent. Je leur mon­tre la pilule que je vais avaler et j’aver­tis:
- Si vous devez vous lever, poussez-moi! Me réveiller est impos­si­ble.
- Nous n’au­rons pas à sor­tir, répond le mon­sieur.
J’en­fonce alors mes tam­pons, relève mon tour de cou, cale le masque de som­meil sur mon nez et me cou­vre la tête d’une cou­ver­ture. Je me réveille trois heures plus tard pour le repas, me ren­dors après le café, me réveille à l’an­nonce de l’at­ter­ris­sage.
- Vous tra­vaillez en Asie? Fait la dame.

Doha 2

Côté pop­u­la­tion, pas de dif­férence entre Lau­sanne et l’aéro­port de Doha.

Doha

Approche noc­turne de Doha. Au sol, des objets d’usage pub­lic. Fig­ures que délim­i­tent des points de lumière orange. Cours de ten­nis, immeubles, usines, cimetières, piscines. Le noir, c’est le sable.

Passagers

A Coin­trin, enfin, le sac sur une chaise, les mains sur la table du bistrot de la porte 3 où l’on peut con­som­mer de la bière pres­sion en canettes, d’au­then­tiques canettes à anse, cette femme élancée et digne, accom­pa­g­née d’un homme, digne, tassé et beau, qu’elle sert:
- Que veux-tu?
Elle est devant l’as­sor­ti­ment, son com­pagnon doit donc par­ler par-dessus son épaule:
- Un rame­quin.
La femme, rev­enue à leur table.
- Il n’y a que des quich­es.
- Ah.
- Oui, ce sont des quich­es.
- Eh bien, une quiche.
La femme la lui apporte dans une assi­ette, puis lui apporte un café, le sucre et le brasse. Dans la con­ver­sa­tion, elle s’ex­prime en ital­ien, en alle­mand et en français. Mais le choix de la langue n’est pas indif­férent. Il est fonc­tion de ce qu’elle dit. De la nature de ce qu’elle dit. Si elle rép­ri­mande son com­pagnon par exem­ple, elle le fait en ital­ien. Plus tard, lorsque l’homme se lève pour aller, je sup­pose, aux toi­lettes, sans l’om­bre d’un sourire, elle lui dit:
- Tu reviens, hein?

Photos

La veille du départ, alors que je viens de lire le plan de vol, con­statant que le départ a lieu l’après-midi et non, comme je le pen­sais, le soir, alors que j’or­gan­ise dans huit sacs les mil six cent affich­es des­tinées aux tournées qui se fer­ont en mon absence, alors qu’un client exige une liste d’adress­es en com­munes et qu’il faut encore faire répéter à Aplo sa leçon d’his­toire sur la mon­tée du nazisme, Gala me presse de mon­ter en voiture pour aller dîn­er aux Trois tours, restau­rant lux­ueux sur la colline du Bour­guil­lon où elle a réservé une table pour fêter les qua­torze ans de notre ren­con­tre, et, aupar­a­vant, insiste pour pren­dre des pho­tos de notre cou­ple, pas une pho­to, trois, six, douze, répé­tant à Claude à qui elle a mit sa tablette entre les mains:
- Encore, encore! Je veux qu’on nous voie ensem­ble! Alexan­dre ne prend jamais de pho­tos! Qua­torze ans de vie com­mune et nous n’avons rien!

Chine

A Berne, en quête d’un visa pour la Chine. Le temps est glacial. Place de la gare, je m’ef­force de trou­ver ma des­ti­na­tion sur le plan qu’af­fiche les dis­trib­u­teurs de tick­ets du réseau de tram. La ville est belle, grise. Charme mas­sif des pier­res. Pas­sant le pont sur l’Aare, je con­state que je n’ai jamais pris la peine d’ex­plor­er Berne. Sur les berges de la riv­ière, des coureurs cou­verts de ban­delettes à la façon des momies, sous les arcades anci­ennes, attablé à une ter­rasse, deux dames qui pren­nent le café et fument. Scène étrange qui cho­querait un mérid­ion­al. Il fait — 3. Descen­du Brun­ner­strasse, je pars dans la mau­vaise direc­tion et, con­for­mé­ment à mon habi­tude, per­siste. L’aligne­ment des chan­cel­leries d’am­bas­sade m’y engage. Puis je tourne le plan et change de direc­tion. Der­rière une église, la ruelle que je cherche. Une grille de sécu­rité à mi-hau­teur. Elle est ouverte. Aux ham­pes, dans les jardins, des dra­peaux de plusieurs pays. J’aperçois celui de la Chine. En face, dans des locat­ifs, les Suiss­es ont hissé le dra­peau suisse. Dans une cab­ine, un mil­i­taire. Une femme. Je lui souris. Elle me salue. Je la salue. Je suis devant le dra­peau chi­nois au moment où coulisse une bar­riére géante dans un bruit d’huile. Un pas en avant, me voici dans la cour. D’une Mer­cedes luisante, s’ex­trait alors un Chi­nois. Il se pré­cip­ite, demande ce que je veux en Alle­mand. C’est l’am­bas­sadeur, je suis dans sa pro­priété.
- Zuruck und links.
Par une ruelle qui longe un mur de façade. Si je tends le bras, je touche de l’autre côté. Leur con­sulat est enfoui dans un repli de la ville. Une échap­pée entre deux bâti­ments m’amène toute­fois à véri­fi­er une para­doxe: il est immense. Ne doivent y accourir que les plus opiniâtres. Ceux qui vont seuls. A ceux-là le site de la délé­ga­tion singi­fie qu’au­cun papi­er ne sera délivré par la poste. Sinon, qu’ils s’adressent à une agence. Un tourni­quet, une cloi­son de dou­ble vit­rage, une salle, et au fond de la salle, un guichet der­rière son vit­rage.
- Non ce n’est pas pos­si­ble.
Me voici ren­seigné. Or, je n’ai pas posé ma ques­tion. Quan je la pose, la fonc­tion­naire, tout en par­lant à sa voi­sine qui s’esclaffe, con­firme:
- Bil­let d’avion, con­fir­ma­tion de l’hô­tel. Tous les hôtels, tous les jours.