Amorces

Tout à l’heure j’écrivais. Non, j’es­sayais. Ces mau­dites amorces. Elles me tien­nent en respect. Je fixe le vide et cherche. Elles fuient. Quand elles se pro­posent enfin, il arrive qu’elles ne mènent nulle part. L’anx­iété se pro­longe par­fois pen­dant dix et vingt min­utes. Mon irri­ta­tion était telle qu’il m’a fal­lut attrap­er la poubelle de bureau et la cacher dans la cham­bre à couch­er: un papi­er frois­sé plus tôt dans la journée se dépli­ait en émet­tant des bruits.

Répliques

Je ne sais si c’est moi. Ou eux. S’ils sont jeunes, si je suis vieux. S’ils sont, comme je le crois, ressem­blants ou si je les crois ressem­blants parce que la cour­toisie dés­in­téressée que je leur man­i­feste s’ac­com­pa­gne d’un manque réel d’in­térêt. Tou­jours est-il que j’ai de plus en plus de peine à ne pas con­fon­dre ces ado­les­cents que je croise au club. Même coupe, mêmes mots, même démarche, mêmes habits. Au point que je me méfie désor­mais de ce que je dis craig­nant, en prenant l’un pour l’autre, de vexer.

Arnold Böcklin

Réveil­lé soudain par la mémoire de cette toile extra­or­di­naire d’Arnold Böclk­lin, Le bois sacré, vue à Ham­bourg il y a trois ans. Le pein­tre nous mon­tre une pro­ces­sion de druides en tenue blanche chem­i­nant entre des hêtres. La mer s’ou­vre à droite. Au pre­mier plan, deux autres druides ont allumé un feu. Au-dessus de ce feu, une colonne de lumière bleue joint la terre au ciel. La scène est à ce point sai­sis­sante et mys­térieuse qu’il y aurait un livre écrire sur les événe­ments qu’elle suggère.

Théories de la mort

En plus d’of­frir un récon­fort plus qu’in­cer­tain, la maxime des épi­curiens dis­tin­guant rad­i­cale­ment vie et mort (je ne peux hélas pas la citer de mémoire — je crois qu’elle porte sur la ques­tion de la destruc­tion du moi) me sem­ble opposée à la fois à la con­ser­va­tion de l’én­ergie théorisée par la physique et à l’in­tu­ition qui tend à nous représen­ter la mort comme une con­tin­u­a­tion de la vie sous un état autre et non, comme dans la mythe pla­toni­cien de la trans­mi­gra­tion ou dans la chris­tian­isme, à une attente pré­parant un retour à la vie.

Professeur d’allemand

Aplo apporte à la mai­son son devoir d’Alle­mand. Il lui est demandé d’écrire un dia­logue, lequel sera dit à l’o­ral avec un cama­rade. Il lui faut donc con­naître les ques­tions et les répons­es. Sujet: la pro­fes­sion. Quel méti­er souhaites-tu faire?
- Bien. Vas‑y!
Il me dévis­age per­plexe. Je m’aperçois alors qu’il n’a con­nais­sance ni du vocab­u­laire ni de la gram­maire.
- Apporte ton livre!
- Nous n’avons pas de livre.
J’ex­plique la méth­ode: penser la phrase en français, l’écrire, chercher les mots équiv­a­lents en alle­mand, pra­ti­quer les accords, véri­fi­er les cas, con­juguer les verbes.
- Tu veux dire qu’il faut utilis­er un dic­tio­n­naire?
- Tu as une autre solu­tion? Où ton pro­fesseur pen­sait-il que tu trou­verais les tra­duc­tions?
J’en­voie donc Aplo chercher mon dic­tio­n­naire bilingue, nous tra­vail­lons, nous faisons le devoir. Une heure plus tard, le dia­logue est en place. J’écris alors un mot au pro­fesseur d’alle­mand dans lequel je lui demande de m’ex­pli­quer com­ment l’élève peut réus­sir sa pré­pa­ra­tion sans l’aide de livres et sans con­nais­sance de la gram­maire.
Le lende­main:
- Tu as remis la let­tre à ton pro­fesseur?
Le surlen­de­main.
- Quand compte-t-il répon­dre?
- Il ne répon­dra pas parce qu’il ne par­le pas français.

Retour

Retour du religieux. Et quoi encore? Présence d’id­iots relat­ifs (ils le seraient moins dans leur société) qui pro­fessent la foi du charbonnier.

Aliénation

Con­cept d’al­ié­na­tion. Le point de vue cri­tique le plus rad­i­cal que l’on puisse adopter aura pour lim­ites celles qu’im­posent l’ob­jet visé. Celui-ci est à la fois source d’in­for­ma­tion et lim­ite de la critique.

Pacotille

La dif­férence entre Le Clézio et Cas­tane­da est que l’un croit alors que l’autre fait accroire. Autrement dit: l’un est européen, l’autre américain.

Humain

Se vouloir excep­tion­nel ne sert à rien, mais se vouloir excep­tion­nel est humain et être humain est nécessaire.

Mike Horn

Dans l’est de la Sibérie, au milieu des glaces, une cabane et trois hommes autour d’un feu. Mike Horn filme. Il vient de marcher huit milles kilo­mètres en soli­taire et partage un repas sous ce toit. Ces vis­ages sont les pre­miers qu’il ren­con­tre depuis six mois. Un petit poêle chauffe l’u­nique pièce, alen­tour rugit un vent glacé. Les éten­dues sont blanch­es et infinies. Ce que le film ne dit pas, c’est que Mike Horn va repar­tir le lende­main pour la suite de son périple, tan­dis que ces hommes vont rester. J’es­saie d’imag­in­er leur vie. Pas leur exis­tence, leur vie. La mort doit être une con­tin­u­a­tion de la vie. Toutes deux sont des moments. Naturelle­ment liés. Il n’y a pas de rup­ture. Ain­si les gestes du quo­ti­di­en s’in­scrivent-ils dans un régime dou­ble: à la fois quo­ti­di­en, triv­ial et sacré. Réal­ité que nos con­sciences hys­tériques ne peu­vent plus appréhen­der. Avec pour résul­tat cette con­séquence para­doxale: nous mar­quons à chaque minute nos vies de l’empreinte de la mort. Cepen­dant, tout en étant, plus que tout autre, inca­pable de déroger à cet état, au point d’en souf­frir, je crois que cette hys­térie est la con­di­tion de la civilisation.