Philosophie

Capac­ité d’a­gencer des pos­si­bles par une con­struc­tion d’idées dont les rap­ports sont fondés en logique.

Cinéma

A bord du train bondé et silen­cieux qui me ramène de Lau­sanne, je songe à trois images de ciné­ma. Dans 2001 Odyssée de l’e­space, le long plan qui mon­tre les ingénieurs assis face à face dans la navette qui les con­duit vers le site où a été exhumé le mono­lithe. Intéri­or­ité de con­cen­tra­tion. Dans le film de Wen­ders, Les Ailes du désirs, le pre­mier plan, en sur­vol, où les phras­es de Hand­ke sont lues en voix-off tan­dis que la caméra s’ac­croche à des per­son­nages silen­cieux choi­sis au hasard dans la ville. Intéri­or­ité dia­loguée. Enfin, à cette scène de Tarkovs­ki — est-ce dans Nos­tal­ghia? — où l’on voit des indi­vidus enfer­més entre trois murs (il a donc fal­lu qu’ils entrent dans cet espace, mais il appa­raît vite qu’ils ne savent com­ment en ressor­tir), se heurter comme des pan­tins. Intéri­or­ité détruite.

Gstaad

Mon ami Finkel­stein, reclus dans sa splen­dide vil­la de Gstaad, dépe­nail­lé, allant du bar au salon et du salon à la cui­sine, rejoignant son bureau où il passe le plus clair de son temps à écrire et faire des cal­culs. Quant il sort, il va au jardin. Par­fois il décroche un club de golf et tasse la terre autour des rhodo­den­drons. Quand je lui pro­pose de sor­tir, il regarde les crêtes des mon­tagnes et affiche un sourire énig­ma­tique. Il retourne dans son bureau. La bonne mex­i­caine s’oc­cupe de la vil­la. Son dernier livre est peut-être une réus­site, mais com­ment le savoir de façon cer­taine? De même pour ses cal­culs. L’or­di­na­teur de banque qu’il a conçu lui rap­porte beau­coup d’ar­gent, mais cet argent, il ne le voit pas; d’ailleurs, s’il m’ar­rive de lui en par­ler pour le ras­sur­er, il affiche son sourire et en tout sincérité déclare:
- Si tu savais comme je m’en fous! 

Folie

Que tout cela manque de folie! Et sans folie, com­ment être sérieux?

Bungalow 4

Tri­bunal de la Sarine, neuf heures ce lun­di. Couloirs blancs, sièges moutardes, portes vit­rées. Arrivé le pre­mier j’en­tre dans la salle. Le directeur du club entre à son tour, me con­tourne et s’as­soit à dis­tance. En hau­teur devant un bureau de bois, le juge. De plain-pied, le greffi­er.
- Mon­sieur Friederich, j’ai pris con­nais­sance de votre plainte. Est-ce que vous la main­tenez?
- Oui.
- Il manque cepen­dant les con­clu­sions. Que deman­dez-vous?
J’énumère mes exi­gences et j’a­joute:
- Je souhaite que ce Mon­sieur explique la rai­son de mon exclu­sion du club.
- Il a le droit de se taire et même s’il répondait, nous n’en pren­dri­ons pas note. Mon­sieur Frey, voulez-vous répon­dre?
- Non.
Le juge dicte alors l’une après l’autre les exi­gences que j’ai for­mulées au greffi­er, celui-ci les imprime en qua­tre exem­plaires et nous les apporte pour sig­na­ture.
- Voilà, la séance est lev­ée. Mon­sieur Friederich, vous avez désor­mais la pos­si­bil­ité de pren­dre un avo­cat.
J’ai donc payé Fr. 400.- pour cette mas­ca­rade de huit min­utes, je n’ai obtenu aucune réponse et il m’in­combe, en tant que par­tie lésée, d’obtenir répa­ra­tion en embauchant à mes frais un pro­fes­sion­nel. Autrement dit, pour ce qui est d’op­pos­er ma con­clu­sion à celle de ces deux tartuffes du bar­reau: inter­dic­tion de se faire jus­tice sous peine de pour­suites pénales, oblig­a­tion de recourir à la jus­tice sans que celle-ci rende le droit.

Bien-mal

Nous lais­sons prospér­er le mal en sup­putant qu’il con­tient quelque bien; c’est l’idée béate du pro­grès et de son mir­a­cle con­voité, l’ef­fet de retourne­ment. Le pro­grès ne fait ici que laï­cis­er la notion chré­ti­enne de grâce. En réal­ité, s’il y a quelque bien dans le mal, c’est qu’il n’ex­iste con­crète­ment aucune pureté: pour que le mal opère, il faut qu’il soit ori­en­té par l’il­lu­sion du bien. Sans cela, il se détruirait.

Ennui

Aus­sitôt levé, je me représente la fin du jour, puis son début, ses dif­férentes heures et leur emploi, et encore la fin du jour, comme si dans un ray­on de bib­lio­thèque il s’agis­sait de gliss­er des vol­umes entre deux serre-livres, le pre­mier décrivant l’ac­tiv­ité du matin, le dernier l’ac­tiv­ité précé­dant le som­meil, cela avant que de ne pas dormir, car, aus­si fatigué puis­sé-je être, une fois au lit, le som­meil me quitte, je l’at­tends trois ou qua­tre heures, médi­tant ce que je ferai le lende­main, du début à la fin, en pas­sant par le milieu, prenant con­science de la fin du jour avant qu’il n’ait com­mencé, con­science qu’il con­vient d’ap­pel­er ennui, ennui que je dois au fait d’avoir depuis quelques semaines con­sid­éré comme achevé ce séjour de deux ans à Fri­bourg, tout se trans­for­mant, de ce fait, en attente.

Profilage 2

Le pro­fi­lage algo­rith­mique n’est que la suite logique de la sous­trac­tion et de l’ad­min­is­tra­tion des prérog­a­tives de l’in­di­vidu réal­isée par l’E­tat au nom de la jus­tice sociale. Mais l’in­stru­ment numérique per­me­t­tant ce pro­fi­lage étant le fait d’ini­tia­tives privées, il servi­ra deux fois: à l’E­tat pour par­faire sa machiner­ie, aux entre­pris­es pour écouler leur offre. 

Montée

Tout à l’heure, de Crans-Mon­tana, je suis mon­té à Cry d’Er à vélo.  La piste de ski est si pentue par endroits qu’il est impos­si­ble de tenir sur la selle, même en réglant le plus petit rap­port: on bas­culerait dans le vide. Je porte, pose sur le replat, enfourche et reprend. Mais l’ef­fort est trop grand pour que l’on puisse prof­iter de la vue sur la plaine du Rhône et les Alpes. Ce n’est qu’une fois au som­met, sur la plate­forme qui sert d’ar­rivée aux télé­cab­ines, que je peux me retourn­er. Vient alors le moment de la descente, que je tente de faire le long de la piste amé­nagée. Mal m’en prend. Elle n’est pas seule­ment façon­née pour guider le cycliste, mais amé­nagée d’ob­sta­cles effrayants,  trous, pier­ri­ers,  goulets, ravines, sauts qui exi­gent une cara­pace de pro­tec­tion, un vélo spé­cial et une forte dose de témérité.
Le soir, je demande à un habi­tant de la sta­tion :
-  Il y a des blessés?
- … bien enten­du. Et peut-être des morts.

Profilage

Cette affaire de pro­fi­lage algo­rith­mique qui, en tant que fac­teur de para­noïa, est l’équiv­a­lent pour les années 1950 de la bombe atom­ique est peut-être une tarte à la crème. Ayant passé mon après.midi à réfléchir aux pos­si­bles con­séquences à moyen terme de l’usage général­isé de ces tech­niques de réduc­tion de la per­son­nal­ité, je le dis sans y croire. De fait, ce ne sont pas tant les analy­ses savantes sur le fonc­tion­nement de ces tech­niques qui me por­tent à anticiper sur leur prég­nance que l’at­ti­tude des jeunes que je fréquente, atti­tude où l’i­den­tité s’en­tend comme une vari­a­tion de l’i­den­tique, où la per­son­nal­ité et le car­ac­tère sont des com­posantes con­struc­tivistes de l’individu.