O.T.

En route pour la lec­ture, je m’in­quiète: le pub­lic de Genève n’y com­pren­dra rien, il n’a pas assisté à la pre­mière par­tie de la soirée durant laque­lle je lisais des pas­sages clefs. L’or­gan­isa­teur mon­tre une école. C’est là que nous allons. Les préaus sont pleins de noirs. Je ralen­tis, lui demande ce que c’est. “Que se passe-t-il?” L’or­gan­isa­teur ne répond pas.
- Vous n’étiez pas à l’é­cole ici? Lui dis-je.
- Je ne me sou­viens plus.
- C’est impos­si­ble! L’é­cole, c’est telle­ment affreux, qu’on se sou­vient tou­jours!
Puis je con­state que le livre que je porte sous le bras est signé de l’écrivain O.T. Je choi­sis une page au hasard et m’é­tonne que ce soit aus­si bon. Mais cela ne résoud pas mon prob­lème: com­ment expli­querai-je un texte que je n’ai pas lu?
Peu après, dans l’ago­ra de l’é­cole, com­mence l’ex­a­m­en préal­able à la lec­ture. L’ex­am­i­na­teur est une femme.
- Le texte traite de la rela­tion du per­son­nage au monde des objets.
- Moi, par rap­port aux objets, fait l’ex­am­i­na­trice avec dés­in­vol­ture, je me sens très libre!
- Non, vous êtes comme tout le monde!
Et comme elle ne veut pas com­pren­dre, je hausse le ton:
- Vous m’oblig­ez à utilis­er une vocab­u­laire philosophique. Les déter­mi­na­tions de l’ob­jet sont inclus­es dans l’ob­jet.
Elle par­le alors de sa retraite, de la nou­velle grille des pro­grammes, de la réforme péd­a­gogique.
Et dés­espéré, je me dis: “ces pau­vres enseignants… ces gens perdus…”

Noël

Mag­nifique repas au Salana. Le cuisinier lao est un chef. Ain­si le jugeons-nous d’après les plats qui sont servis, ain­si le con­firmera-t-il se présen­tant à notre table au moment du dessert. Dans l’in­ter­valle, le maître d’hô­tel apporte un panier. Nous pio­chons un bil­let de tombo­la et rem­por­tons le deux­ième prix, une bouteille de Château Mont-Redon. Après quoi Gala file dans la bib­lio­thèque avec la patronne du lieu, une splen­dide femme de trente ans. Deux heures plus tard, réap­pa­rais­sant, elle con­fie:
- Nous nous sommes tout dit! Désor­mais, nous sommes deux sœurs. C’est comme ça entre filles.

Typologie

Au Laos, le type de véhicule déter­mine le type de con­duite. Typolo­gie qui recoupe une réal­ité de class­es. Les vélos zigzaguent, respectueux. Ce sont des pois­sons de sable. Ils vont lents et sûrs. Les vélo­mo­teurs. Ils filent, rusent, cherchent la parade, mais savent aus­si atten­dre, sta­tion­ner. Les minibus. Ils marchent à vitesse régulière, vont avec pru­dence. Les bus font de même. Plus gros, ils occu­pent le milieu de la route, c’est naturel. Enfin, les pick-up. Ils fon­cent, tra­versent les vil­lages à tombeau hurlant, dou­blent, s’én­er­vent, représen­tent une men­ace pour les goss­es. Ce sont des pré­da­teurs. Et dans cette caté­gorie, les plus néfastes sont les pick-up arbo­rant des plaques bleues, l’im­ma­tric­u­la­tion gouvernementale.

Ambulance

Une poutre de béton décroche. Mon­frère la reçoit sur la tête. Il s’ef­fon­dre. Affolé, je pénètre dans la pre­mière mai­son. Un cou­ple se tient dans le salon. Benoît, il digère.
- Un télé­phone, vite!
Le mon­sieur se lève, me ras­sure. Je hurle:
- Le 117, appelez le 117!
Je com­pose le numéro. C’est un de mes clients qui répond:
- Mon­sieur Friederich, vous êtes bien aimable de pren­dre con­tact le jour de Noël. Donc, pour la com­mande…
Par la fenêtre, je vois Mon­fère. Il est au sol, ne bouge plus.
Je rap­pelle le 117. Dans l’é­cou­teur de la musique. Je bous­cule le mon­sieur, me jette sur une petite armoire, l’ou­vre, me saisit de l’an­nu­aire, cherche Ambu­lance. Mon doigt remonte une liste de noms:
“Ambu­lance Gon­za­lez, maçon…”
“Ambu­lance Josiane, coif­fure…“
Alors je m’aperçois que les numéros com­men­cent par “00 33”.
- La France, c’est la France! Où est l’an­nu­aire de Genève?
Le mon­sieur me tend une liasse de feuilles:
- Voilà, la suite du bot­tin…
Soudain, appa­raît dans l’en­cadrement de la porte mon grand-père. Jeune, coif­fé, accom­pa­g­né d’un femme. De stu­peur, je recule et m’assomme.

Poésie

Une expéri­ence du lab­o­ra­toire de soci­olo­gie spécu­la­tive. L’on place un poète dans un jardin. Il dis­pose d’une table ombragée, d’un siège con­fort­able. L’air est doux, le ciel clair, le silence bien­faisant. Il va écrire. Un poème bien sûr, mais lente­ment: don­nons-lui une journée. Dans le pre­mier cas, il ter­mine son tra­vail comme il l’a com­mencé, au jardin, en silence; les con­di­tions n’ont pas changé. Deux­ième cas. Cette fois, nous intro­duisons des élé­ments per­tur­ba­teurs. Nous allu­mons un feu, la fumée monte, envahit le jardin. Puis un camion passe, décharge des poubelles. Le ciel se voile. Un marteau-piqueur se met en bran­le. D’abord éloigné, le son se rap­proche; d’abord inter­mit­tent, le son est con­tinu. Pous­sons deux ivrognes dans le par­age du poète. Ils brail­lent, s’in­sul­tent, en vien­nent aux mains. Et à la fin, ramas­sons les copies.

Progrès

L’homme occi­den­tal a lam­iné les cul­tures et arraison­né les ter­ri­toires par la guerre et par le mar­ket­ing. Grand voyageur il a ren­du le voy­age impos­si­ble. Épris de la lib­erté, il sup­prime la lib­erté sur son con­ti­nent. Le pro­grès s’emballe. L’u­ni­ver­sal­isme est un faux-nez. Cela n’ex­iste pas, cela ne saurait exis­ter. Le cap­i­tal­isme est uni­versel. Non dans le principe, mais dans les faits. Et ful­gu­rante l’a­vancée des destruc­tions. Plus un indi­vidu sur cette terre qui à l’ap­proche d’un occi­den­tal ne cherche à se vendre.

Le remplacement des matériaux

Dans le quarti­er ancien de Vien­tiane (dont il reste peu de choses) sat­is­fac­tion, bon­heur même que d’être entouré de pierre, de teck, de cuiv­re. Le tem­ple boud­histe d’Ong Theu est cou­vert de tuiles vernissées. Le mur d’en­ceinte peint à la chaux. Au-dessus des toits rouges et verts, les pina­cles sont dorés. Mais les édi­fices de rap­port ont aus­si leur beauté. Un mag­a­sin logé dans une mai­son colo­niale est entouré d’une vaste mar­quise de fer forgé. Noire, ouvragée, elle attire l’œil, elle plaît. Pareille­ment, je prends plaisir à être assis dans un fau­teuil de bois noble, à regarder un bou­quet de fleurs, à boire dans une tasse accom­pa­g­né de sa sous-tasse, à soulever une fourchette gal­bée. Ne serait-ce que sous cet aspect, on mesure le délabre­ment de notre société occi­den­tale, ici provo­qué par le con­sumérisme améri­cain: nap­per­ons de papi­er, gob­elets en car­ton, chais­es en plas­tique, meubles de pous­sière. Règne de la vitesse, de la rota­tion des biens, du rem­place­ment inté­gral. Règne de l’ar­gent, de la tristesse, de la dépres­sion pro­gram­mée. La notion de tiers-monde n’est pas appliquée à bon escient. Notre société mod­erne, anti-libérale, se définit par l’ab­sence de ser­vices. En plus de le pay­er, le con­som­ma­teur par­ticipe à la pro­duc­tion du bien qu’il veut con­som­mer. Pire: il paie, peine et obtient — peut-être. Le mod­èle de l’abon­nement par exem­ple, c’est-à-dire de la répéti­tion automa­tique de l’acte de con­som­ma­tion, ne garan­tit aucune­ment que la con­trepar­tie du paiement sera ver­sée, du moins con­for­mé­ment au con­trat. État de la rela­tion com­mer­cial qui mesure les priv­ilèges accordés par le nou­veau cap­i­tal­isme aux rentiers.

Refus

Pro­jet d’une Chronique de l’a­vant-guerre. Par­mi les signes avant-coureurs, celui-ci, entre tous inquié­tant: un nom­bre crois­sants d’in­di­vidus nie, baisse les yeux et répond par l’in­sulte à l’évo­ca­tion des signes obvies d’é­clate­ment qu’of­fre notre société.

Concorde

Kuala Lumpur, autour de minu­it, dans un restau­rant poche de l’aéro­port. Mar­co, le chilien qui enseigne aux enfants musul­mans de la côté est, dans la région de Kho­ta Barhu, nous racon­te qu’il a pré­paré un repas mex­i­cain pour les les élèves de sa femme, de futures pro­fesseurs d’anglais. Celles-ci passent le nez sur les plats. S’en­quièrent: cette nouri­t­ure est-elle halal?
- Com­ment ne le serait-elle pas, s’ex­clame Mar­co, tous les pro­duits vien­nent du marché qui se tient place de la mosquée!
Cepen­dant, nous dit-il, elles étaient gênées, tar­daient à finir leur limon­ades, lou­voy­aient. La plus courageuse expli­quera: si la nour­ri­t­ure n’a pas été cuis­inée par un musul­man, lequel devra en out­re pronon­cer la prière idoine, elles ne peu­vent pas la con­som­mer.
La femme de Mar­co, une Améri­caine qui arrive à l’in­stant de Lon­dres où elle pas­sait un entre­tien pour un poste de for­ma­trice à Dubai, fait un signe d’im­puis­sance.
- L’ex­a­m­en final d’anglais est noté sur cent ques­tions. Pour réus­sir, il faut répon­dre cor­recte­ment à six d’en­tre elles. La moitié des can­di­dats échoue. Tous sont reçus. A défaut, les sub­ven­tions étrangères seraient coupées. Et puis, c’est dans la men­tal­ité: il faut sauver les apparences.
Là-dessus, je com­mande l’ad­di­tion. Il va être une heure du matin, notre avion décolle à 7h30. Nous avons beau dormir “en bout de piste”, comme nous l’a con­fir­mé Mar­co, lequel fréquente régulière­ment l’hô­tel, la navette doit aller pren­dre un virage à vingt min­utes d’i­ci de sorte que nous avons affaire à ce para­doxe: l’étab­lisse­ment le plus proche de l’aéro­port est aus­si l’un des plus éloignés. Je demande à pay­er, dis­ais-je. La serveuse n’a pas séparé le repas du cou­ple et le notre. Mar­co coche leurs plats, je coche les nôtres. Nous revi­en­nent deux addi­tions. La mienne, fan­tai­siste. J’indique au moyen des coches ce que nous avons con­som­mé. L’ad­di­tion repart. Et revient, tout aus­si fan­tai­siste. Mais cette fois, de moitié inférieure à la com­mande réelle. Je paie.

Sanur

Dans la soirée, nous sommes à Den­pasar. Pass­er par Bali pour gag­n­er le Laos par Kuala Lumpur est la com­bi­nai­son de vols la moins onéreuse. Il y a deux ans, nous étions descen­dus dans un hôtel de Kuta. Une foire d’empoigne. Des Aus­traliens gon­flés à la créa­tine et leurs femmes dan­saient nus dans la piscine. Un cauchemar. D’emblée, j’avais fait savoir à Gala qui insis­tait pour vis­iter l’île que je ne quit­terai pas la cham­bre. Ne reparaî­trai qu’une fois atteint Java. D’ailleurs, il n’y eut pas matière à dis­cus­sion: j’é­tais désori­en­té, dans un état mi-coma­teux des suites d’une fièvre con­trac­tée la semaine précé­dente au Lac Noir. Tout juste allais-je, me fau­fi­lant entre de paires de poitrines, chercher du café et des œufs à l’heure où les grad­u­ates de la Gold­en coast sif­flaient leurs derniers cock­tails noc­turnes. Echaudé par cette expéri­ence, je me suis sou­venu de Sanur. L’autre plage proche de la cap­i­tale. Vingt ans plus tôt, je résidais là, chez une famille. Dans mon sou­venir, une bande de sable gris, des prahu à bal­anci­er, des pêcheurs qui rac­com­mod­ent leurs filets, une échoppe à riz.
Nous quit­tons l’aéro­port. Pre­mier sen­ti­ment: l’oc­cu­pa­tion du ter­ri­toire est achevée. Pas un cen­timètre de disponible. Le long de la route, mag­a­sins, spas, hôtels, bars. Hôtels, et mag­a­sins et bars. Puis la bifur­ca­tion. Kuta au sud, Sanur à l’est. Le chauf­feur s’en­gage sur la route côtière. L’of­fre est dense, monot­o­ne, ras­sur­ante: hôtel, restau­rant, bar. Le soleil se couche, les oranges enflam­ment la végé­ta­tion. Adorable mai­son de deux étages en teck poli, ven­ti­la­teur, mous­ti­quaire, car­ré d’eau, plantes à foi­son et orchestre de game­lan. Et cette douceur des car­ac­tères qui fai­sait déjà la répu­ta­tion de l’île à l’époque de Claude Roy. Du coup, je regrette d’avoir acheté un bil­let d’avion pour le surlen­de­main. Nous dînons. Un orage bref rafraî­chit l’air, les par­fums mon­tent, la nuit s’in­stalle. Nous récupérons. Au réveil, même con­tente­ment. L’at­mo­sphère est pais­i­ble, le ciel chaud, arbres et fleurs sont  verts et rouge vif. Assis dans une gar­gote, je tends le bras pour indi­quer l’autre côté de la rue prin­ci­pale.
- Tu vois le trot­toir?
- Mmh.
- Le bâti­ment?
- Lequel?
- Au fond.
- Oui.
- La mer est à cinquante mètres.
Or, nous n’avons pas encore vu une goutte d’eau. Et pour cause. Les hôtels con­stru­its en pre­mière ligne ont pris pos­ses­sion de la plage et de la mer. Une ligne de plusieurs kilo­mètres. Soyons pré­cis: elle com­mence où com­mence la plage, finit où la plage finit.
Nous tra­ver­sons la rue. Entrons dans le domaine privé. Un lève-bar­rière salue au pas­sage d’une voiture. Referme, sourit.
- Où allez-vous?
- A la plage.
Mau­vaise réponse. Que Gala rec­ti­fie aus­sitôt car le lève-bar­rière fait signe que non, que c’est impos­si­ble.
- Au bar.
Il retrou­ve le sourire, fait signe:
- S’il vous plaît!
Au bout de l’al­lée, une récep­tion en plein air. Le comp­toir en baobab a l’en­ver­gure d’un paque­bot. En livrée d’or, les mains manu­curées, un per­son­nel com­plet. Une porte orne­men­tée de stat­uettes du pan­théon hin­douiste, nous intro­duit dans un jardin fab­uleux. Palmiers et oiseaux, flam­boy­ants, goy­aviers, fontaines glou­gloutantes et bun­ga­lows odor­ants. Dix min­utes de déam­bu­la­tion dans ce labyrinthe enchanteur. A la sor­tie, une piscine à débor­de­ment, des bars en baobab avec leur per­son­nel doré et des touristes blancs, lourds, grands, épais, étalés sur des chais­es longues devant la mer. La plage est agréable. Elle est jaune. Au large, de hauts fonds arrê­tent la marée et met­tent de l’éc­ume sur l’hori­zon. A droite comme à gauche, les uns con­tre les autres, sol­idaires, veil­lant sur leur plage et leur mer, les hôtels.