Dans le quartier ancien de Vientiane (dont il reste peu de choses) satisfaction, bonheur même que d’être entouré de pierre, de teck, de cuivre. Le temple boudhiste d’Ong Theu est couvert de tuiles vernissées. Le mur d’enceinte peint à la chaux. Au-dessus des toits rouges et verts, les pinacles sont dorés. Mais les édifices de rapport ont aussi leur beauté. Un magasin logé dans une maison coloniale est entouré d’une vaste marquise de fer forgé. Noire, ouvragée, elle attire l’œil, elle plaît. Pareillement, je prends plaisir à être assis dans un fauteuil de bois noble, à regarder un bouquet de fleurs, à boire dans une tasse accompagné de sa sous-tasse, à soulever une fourchette galbée. Ne serait-ce que sous cet aspect, on mesure le délabrement de notre société occidentale, ici provoqué par le consumérisme américain: napperons de papier, gobelets en carton, chaises en plastique, meubles de poussière. Règne de la vitesse, de la rotation des biens, du remplacement intégral. Règne de l’argent, de la tristesse, de la dépression programmée. La notion de tiers-monde n’est pas appliquée à bon escient. Notre société moderne, anti-libérale, se définit par l’absence de services. En plus de le payer, le consommateur participe à la production du bien qu’il veut consommer. Pire: il paie, peine et obtient — peut-être. Le modèle de l’abonnement par exemple, c’est-à-dire de la répétition automatique de l’acte de consommation, ne garantit aucunement que la contrepartie du paiement sera versée, du moins conformément au contrat. État de la relation commercial qui mesure les privilèges accordés par le nouveau capitalisme aux rentiers.