Le bouddhisme ne condamne pas le corps. Ni dans ses expériences onanistes, homosexuelles ni dans ses extases chimiques ou productives. La vie avec et dans le corps est parallèle et nécessaire. La possibilité d’y surseoir par la méditation reste le projet constant de la voie de sagesse, mais la société n’est pas diabolisée. Non seulement elle existe, mais il s’agit d’y participer dans le respect de la morale, moyennant des attitudes adaptées. Cette pragmatique inclut le sport et l’hygiène. Approche agréable, rassurante. J’en ai fait l’heureux constat hier, alors que je suis retourné dans le parc historique de Sukhothai pour boxer avec des jardiniers. Tandis que nous alignons les pompes, les coups, les sauts, deux couples jouent au badminton au pied des stupas. Comme je repars à vélo après le coucher du soleil, le faisceau de ma torche tire de la pénombre un canapé de baobab. En attente de transport, il porte le dossard du cycliste qui a remporté ce prix lors de la course du matin.
Alerte
A l’acmé de son pouvoir, le fort aide et respecte le faible. Cette attitude contre-nature relève de l’auto-intoxication. Au terme d’une longue période de règne, le pouvoir oublie sa genèse: il est fondé sur l’usurpation et l’entretien des possibilités de riposte, moyens qui doivent être réels et actuels.
Le faible respecte la force. Position de survie, position factuelle. Mais secrètement, il cherche à la détruire, à s’emparer du pouvoir (dialectique hégélienne).
Dans l’immédiat, le problème vient de ce que le faible ne respecte que la force.
Dans un état ultérieur, le fort bradera sa position faute de se sentir en mesure de l’exercer moralement.
Nul doute que ce processus délétère qui travaille la classe intellectuelle (c’est-à-dire ceux qui pratiquent officiellement des métiers de parole sans posséder ni la clairvoyance ni originalité — au premier titre les corps de fonctionnaires) n’emporte l’Europe. Nul doute qu’une fatigue authentique, congénitale, ne démobilise les énergies des meilleurs établissant une forme de loi de l’histoire.
Mais il est tout aussi vrai que les courants mortifères qui traversent ces jours l’Europe sont orchestrés avec intention et au prix de techniques coûteuses par les maîtres de demain, ceux qui, minoritaires aux États-Unis comme sur le vieux continent, mettent en place un scénario de dépassement de la démocratie (les entités qui promeuvent ce projet sont repérées).
Ce que retiendront les manuels d’histoire de cette époque charnière, je l’ignore (sauf à dire bien sûr: cela dépendra de leur période de rédaction et du service demandé par les commanditaires.) Un chose est certaine: nous assistons à la liquidation des modèles politiques de cens et à l’installation de modèles de pouvoirs systématiques dont le projet est de généraliser un capitalisme machinique. Freud, dont la plupart des théories relèvent l’hystérie quand ce n’est du jeu, avait peut-être raison de considérer que l’histoire occidentale n’est que la série des ajustements de l’humanité dans sa quête d’un fonctionnement social indexé sur la modèle productif de la termitière. Cette réplique courante, qui agace tant les individus de bonne volonté en demande de service, “ce n’est pas mois qui m’occupe de ça”, préfigure la génération d’une société ultra-rationaliste. Dès aujourd’hui, avec la prudence qu’exige l’extension du monopole de la violence au niveau de l’Etat, tous les moyens sont bons pour défendre la culture, la morale et la connaissance élaborées dans le sein des démocraties depuis la fin de la seconde guerre.
Canne
En gare de Loei, ce moine coiffé d’un bonnet de laine triangulaire. Il entre dans le parc réservé, un carré au centre de la salle d’attente que j’ai pris pour un espace réservé aux bambins. L’arrivée d’autres moines, débarqués des bus, le confirme: l’endroit est un lieu d’attente spécial. Au-dessus de ce parc, une téléviseur diffuse en boucle des matchs de boxe muay thaï. Mais le plus étonnant est la canne du monsieur à bonnet. Verte, elle figure un serpent dressé. Sur le retour, le moine à peint une gueule ouverte crachant le feu. La chevelure hérissée est figurée à l’aide d’une série de clous qui, paradoxalement, rendent la canne inutile.
Histoire
A Sukhothai se trouvent les seules ruines que possède la Thäilande, les vestiges d’une cité du XIIIème siècle liée à la seconde fondation du bouddhisme, en réalité une série d’allées, des temples, de plateformes et de bassins aux formes syncrétiques circonscrits dans un jardin. Les monuments sont essentiellement de briques rouge et il faut, entre ces parties reconstruites, chercher à la loupe les morceaux authentiques. Gala qui s’enthousiasmait, n’en demande pas plus. J’avais gardé un meilleur souvenir de ma première visite (je songe à Teotihuacán ou à Angkor). Heureusement, une compétition se déroule au milieu de l’ensemble monumental. Du cross-country. Lorsque nous arrivons sur nos vélos gris platine, propriétés de la police, les concurrents reprennent leur souffle, démontent les roues, charge les montures sur les jeeps. Et quelles montures! Les meilleurs marques mondiales, du titane, du carbone, des fourches et de l’hydraulique. Je déambule, épaté. Par la même occasion, je fais l’achat de manches de protection en lycra, ce qui n’est pas un luxe, en été, sur les cols. Et cependant, je fais parent pauvre. Les thaï ont tout: cuissard, gants gélifiés, haut versicolore, lunettes aérodynamiques… A une vendeuse qui me vante l’impression sur commande des ensembles, je demande quelle était la distance à parcourir:
- 10 kilomètres.
Vérité banales
Doit-on admettre que, dans le cours de l’histoire de la pensée, certaines banalités deviennent des vérités éminentes parce que la majorité des hommes, s’apercevant de leur banalité, ont renoncé à les exprimer, mais qu’il suffit que l’un d’entre eux, moins regardant, les exprime, pour que tous, en raison même de ce refus et partant de l’audace de celui qui passe outre, en admettent soudain la valeur?
Grâce
La beauté de la Thaïlande vient des gens, de leur comportement, de sa bonté. Bien sûr les îles! Ajoutons‑y quelques forêts, une cascade, un temple. C’est peu. Huitante millions de Thaïs qui se meuvent avec grâce, sans heurts, voilà la richesse de ce pays. A l’opposé de la Suisse, et désormais de la France: ensemble géographiques exceptionnels où l’on ne rencontre que des visages fermés, de la prétention froide et, depuis peu, de l’agressivité. Les rares thaïlandais qui voyagent en Europe ne s’y trompent pas:
- C’est joli! Confient-ils.
Milieu
Sur les berges de la rivière Nan à Phitsanulok sont amarrés des barges qui font restaurant, dancings ou pension. Fatigués par des heures de bus, nous empruntons le premier ponton qui se présente. La terrasse sur pilotis comporte deux parties, l’une fermée, l’autre ouverte. La cuisine est reliée par une passerelle. Un groupe pop joue. S’avance un homme. Faciès au cirage, jovial, ivre. Le son des hauts-parleurs est assourdissant. Nous choisissons une table éloignée. Il nous assied, tourne les pages des menus. La serveuse se précipite. Robe moulante offerte par les bières Chang, excitée, ivre. L’homme la renvoie d’une tape sur les fesses. Derrière Gala, dix mangeurs. Mâles d’un côté, femmes de l’autre. Au whisky, tous. Notre serveuse revient dans sa robe verte. Elle verse la bière sur la glace, inonde la table, s’excuse, part en vrille. Une dame se lève. Sobre, celle-là. Que voulons-nous? Elle nous renseigne en anglais, salue, prend place à une autre table. En raison des accidents de la berge, la cuisine est en léger surplomb. Logée dans une cabane de bois, elle fume par toutes ses ouvertures. A travers les volets, j’aperçois une bande de tapettes gesticulant parmi les woks, les auto-cuiseurs et les hachoirs.
- C’est le milieu.
- Le milieu?
- Le milieu! La maffia, quoi!
A Gala, je désigne la main d’un gars. Elle est baladeuse. D’ailleurs, la fille a laissé tomber sa chaussure et relevé la jambe. Un autre, le physique important, les bras durs, passe sans cesse des appels entouré de seconds couteaux. Il y a un motard. Bandana sur le front, les pattes frisées, il porte un gilet de jeans façon Hell’s angels et se goinfre de pâtes au riz. Là-bas, sur les tréteaux, une chanteuse rejoint les garçons qui grattent leurs guitares et entonne la mélopée.
- Elle chante faux sur la dernière note, indique Gala.
Au même moment, des rires fusent en cuisine. Embrassés, les tapettes prennent une voix de gorge et imitent la vedette. Le chef-cuisinier, personnage obèse et roboratif, les reprend. Ils s’activent. Les plats quittent la cuisine. Tom-Yun-Goon, Satay, poulet Thom Kha. Entrent de jeunes frappes. Le patron du gang, plus âgé, en costume, les fait venir à sa table, les écoute, les renvoie; à leur mine, on jurerait qu’ils viennent de commettre une basse besogne.
- Tous doivent être armés, dis-je à Gala.
- Mieux vaut ne pas s’énerver, lui dis-je.
- S’il y a le moindre problème, part en courant, lui dis-je.
- J’espère qu’ils ne vont pas maquiller la facture, dis-je à Gala.
Qui répond:
- Mange!
Elle n’a pas tort. La nourriture est délicieuse. De plus, l’homme au faciès a pris ses distances. L’un des chefs à du le sermonner. Il laisse les filles s’occuper de notre service, boit du whyskie avec d’autres clients. Quand Gala me parle de cette femme, assise près de la rambarde, au-dessus des eaux brunes…
- Ne te retourne pas!
- Pas la peine, je l’ai déjà remarquée.
- Elle n’est pas comme eux.
- Non. C’est une pute qui rachète sa faute. Regarde le vieillard. Tu as vu comme il la traite?
- J’ai vu.
- Elle paie.
Puis il y a cette autre scène, que Gala ne peut voir, derrière elle. L’une des filles est avec son mec, un mec épais, brutal. Pas une fois il ne l’a regardée. Il parlemente avec les autres hommes. A l’occasion, il allonge la main pour vérifier qu’il la tient sous sa coupe. Elle jouait sur son téléphone. Or, depuis que l’un des jeunes voyous s’est assis à son côté, elle ne se tient plus. Elle pivote, sourit, tenterait quelque chose, puis, effrayée, reprend une position décente, donne quelques gages à son mec. Elle va dérouiller. Lorsque nous rejoignons la berge, nous voyons les voitures: des Mercedes blanches aux vitres occultées, des pick-up surhaussés et une grosse cyclindrée américaine, des véhicules que l’on voit dans les vitrines du World Trade Center de Bangkok.
Fête du feu
Passé le col de Phu Ruea, les versants de la montagne se garnissent de pots de fleurs. Les horticulteurs émondent, greffent, rempotent. Arbustes et fleurs sont livrés aux municipalités, aux écoles, aux casernes. Par milliers, ils dévalent en plaine. Tressés, composés, agencés par les jardiniers municipaux, ils serviront la gloire du roi. Nous roulons en direction de Phitsanulok. Industrieuse, concentrée, la population qui travaille aux abords de la route n’a pas un regard pour notre bus. Une casquette tirée sur le nez, le tour de cou au-dessus des oreilles pour me prémunir de l’air froid qui circule sous le plafonnier et, par la même occasion, des odeurs nauséabondes qui s’échappent des toilettes embarquées, j’admire la rigueur des hameaux: tenus par les horticulteurs, ils ont la rectitude, la mesure, la taxinomie des parterres de végétaux. Soudain la nuit tombe (à 17h30), aussitôt de longues flammes embrasent la montagne. A Gala, je fais remarquer ce feu. Il roule sur les sols, dévore la forêt. Je crois à un accident. Mais, ce ne sont pas une ou deux montagnes qui flambent, c’est le paysage entier. Et le chauffeur qui lambinait dans l’ascension met plein gaz. Nous naviguons dans une fumée grise. Les reliefs s’estompent, s’annulent. Ce feu est d’une technique de défrichement sauvage. Les aplats laissé en jachère finissent par recevoir des pousses de palmes destinés à la production d’huile, m’a-t-on expliqué l’an dernier, aux abords de Mae Hong Son. Des décrets de police pénalisent ces pratiques; elles perdurent. Mais ici, le phénomène prend une ampleur sacrée. Tandis que nous avançons vers la ville, je me perds en hypothèses: le feu est partout. Au pied des maisons, les familles allument des foyers, croisent les bras, ouvrent grand les yeux. Plus loin, un gosse s’amuse devant le flammes, des adolescents courent dans des fosses embrasées. Si je jette un œil au sommet des collines, je retrouve le feu. Il serpente, se love, bondit, couche les arbres, crache contre le ciel. Le bus crève l’écran des fumées. Il ne ressortira de cet enfer gris que dans les faubourg de Phitsanulok, lorsque la végétation le cède au béton.
Intermédiaires
Les statues de bouddhas ne représentent pas un homme mais une attitude, pas Siddhartha mais la Voie. On conçoit dès lors la difficulté, l’impossibilité peut-être, hormis dans les religions abstraites donc iconoclastes (j’exclus ici l’Islam qui dans son approche exotérique manque des réquisits de la religion) d’éviter l’idolâtrie, laquelle impliquant des rituels réintroduit les intermédiaires, et la hiérarchie, et le pouvoir.
Sentiers
En Thaïlande, les rituels quotidiens des moines diffèrent selon les monastères. Dans les villes et villages de plaine prévaut le travail des textes et la répétition du cérémonial. En montagne, je lis que les moines se lèvent à l’aube, autour des 3 heures. Ils parcourent alors les campagnes et mendient leur unique repas qu’ils prendront au point du jour, puis ils chantent et méditent. L’après-midi, ils travaillent une à deux heures. Ce travail consiste à entretenir les bâtiments monastiques et les sentiers de forêt.