Transformisme

Dès qu’elle eut quit­té son habi­tat marin, sous l’ef­fet de la pesan­teur ter­restre, la ras­casse se trans­for­ma en lichée.

Lumière

Cita­tion de Keynes à met­tre en rap­port avec le nuage de pol­lu­tion qui noie les cap­i­tales chi­nois­es réduisant la vis­i­bil­ité à quelques mètres: “Nous détru­isons la beauté des cam­pagnes parce que les splen­deurs de la nature, n’é­tant la pro­priété de per­son­ne, n’ont aucune valeur économique. Nous seri­ons capa­bles d’étein­dre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne rap­por­tent aucun div­i­dende”. Plus près de nous, je songe à Bulle, cette ville d’une rue logée dans l’un des plus beaux paysages du monde, la Gruyères. Voilà dix ans que politi­ciens et entre­pre­neurs s’achar­nent et vilipen­dent, bâtis­sant tous azimuts des cubes aux fonc­tion­nal­ités var­iées: usines, hangars, dépôts, cen­tre com­mer­ci­aux, immeubles de rap­port, hôtels automa­tiques. Un can­cer. La cam­pagne est attaquée. Importée de France et du tiers-monde, livrée sur place, la pop­u­la­tion est rangée dans des apparte­ments minables et mis à la corvée. Chaque fois que je tra­verse ce désas­tre par l’au­toroute, je me demande dans quelle par­tie de la ville les respon­s­ables de l’opéra­tion comptent leurs rentes. Mais il y a pire: le drame social — il est en ges­ta­tion. Lorsque la crois­sance faib­li­ra, s’in­ter­rompra, cette spécu­la­tion aber­rante débouchera sur la rup­ture (et puisqu’il est ques­tion de Keynes, l’An­gleterre, de la réin­tro­duc­tion de l’é­talon-or sous Churchill en 1925 à la poli­tique néo-libérale de Tatch­er, offre des exem­ples émi­nents d’op­pres­sion de la classe ouvrière suite à des ajuste­ments économiques). Alors le niveau de vio­lence explosera, juste écho du tra­vail de sape des capitalistes.

Bienvenue

Tan­tôt dans une cours d’é­cole de la nou­velle Sukhothai. Échauf­fe­ment, Pilates, et ain­si de suite — les rou­tines. Vien­nent suc­ces­sive­ment me voir et voir ce que je fais, les jeunes foot­balleurs, les pétan­quistes, les amoureux, le concierge, trois pies, le chien, le chat. Cha­cun a son atti­tude. Les goss­es, éton­nés, souri­ent, puis dans leur coin répè­tent les exer­ci­ces. Le concierge me souhaite la bien­v­enue. Le chien hésite. Il aboie. Redéfinit son ter­ri­toire, aboie encore, se retire. S’as­soit à dis­tance. Le chat se frotte con­tre ma jambe, prend la pose, s’ori­ente, ne bouge plus un cil.
Et à l’aller, je vais à l’épicerie. A même la rue, la dame coud sur une Singer.
Au retour, autre épicerie. En garage. Une dame mange en posi­tion de lotus dans deux casseroles de fer blanc.

Le grand restaurant

Restau­rant en plein air le long de la route munic­i­pale. Alen­tour, des arbres, des mares, la nuit. Le per­son­nel est en livrée et en surnom­bre. La salle compte cinquante tables. A un bout, un cou­ple à la retraite. Lui mange sa soupe. Pour se don­ner du courage, il garde sur la tête son cha­peau mou mod­èle Croc­o­dile Dundee. A l’autre bout, une famille de chi­nois sonores. A peine sommes nous servis que Gala pro­pose de chang­er de table.
- Il fait froid.
Elle appelle. Un gamine accourt. Elle écoute Gala, s’en retourne. Elle reparaît avec sa supérieure hiérar­chique.
- Too cold!
Toutes deux filent au comp­toir — qui est situé à 50 mètres — revi­en­nent avec un comité com­posé du gérant, du maître d’hô­tel et des serveuses. Ils com­pren­nent, rient, font la courbette.
Nous changeons de table.
Quelque min­utes plus tard, je me rends aux toi­lettes. Il faut tra­vers­er la salle, tra­vers­er deux cours, emprunter un trot­toir, bref, c’est une longue marche. Au bout de laque­lle, je trou­ve dans le noir du lieu d’ai­sance, l’air exta­tique et gêné, un mar­mi­ton et le gérant. L’acte étant con­som­mé, ce dernier se lave la verge dans l’urinoir.

Croque-monsieur

Sukhothai — deux routards au comp­toir du super­marché de stan­dard inter­na­tion­al, le 7/11. Ils suiv­ent les manoeu­vres de la vendeuse qui tire de son embal­lage les deux tranch­es de toast blanc d’un croque-mon­sieur, y glisse la tranche de fro­mage et la tranche de jam­bon.
- Attend, dit le garçon à son amie, ça ne ressem­ble pas à ce que nous avons eu hier!

Corps

Le boud­dhisme ne con­damne pas le corps. Ni dans ses expéri­ences onanistes, homo­sex­uelles ni dans ses extases chim­iques ou pro­duc­tives. La vie avec et dans le corps est par­al­lèle et néces­saire. La pos­si­bil­ité d’y surseoir par la médi­ta­tion reste le pro­jet con­stant de la voie de sagesse, mais la société n’est pas dia­bolisée. Non seule­ment elle existe, mais il s’ag­it d’y par­ticiper dans le respect de la morale, moyen­nant des atti­tudes adap­tées. Cette prag­ma­tique inclut le sport et l’hy­giène. Approche agréable, ras­sur­ante. J’en ai fait l’heureux con­stat hier, alors que je suis retourné dans le parc his­torique de Sukhothai pour box­er avec des jar­diniers. Tan­dis que nous alignons les pom­pes, les coups, les sauts, deux cou­ples jouent au bad­minton au pied des stu­pas. Comme je repars à vélo après le couch­er du soleil, le fais­ceau de ma torche tire de la pénom­bre un canapé de baobab. En attente de trans­port, il porte le dos­sard du cycliste qui a rem­porté ce prix lors de la course du matin.

Alerte

A l’acmé de son pou­voir, le fort aide et respecte le faible. Cette atti­tude con­tre-nature relève de l’au­to-intox­i­ca­tion. Au terme d’une longue péri­ode de règne, le pou­voir oublie sa genèse: il est fondé sur l’usurpa­tion et l’en­tre­tien des pos­si­bil­ités de riposte, moyens qui doivent être réels et actuels.
Le faible respecte la force. Posi­tion de survie, posi­tion factuelle. Mais secrète­ment, il cherche à la détru­ire, à s’emparer du pou­voir (dialec­tique hégéli­enne).
Dans l’im­mé­di­at, le prob­lème vient de ce que le faible ne respecte que la force.
Dans un état ultérieur, le fort bradera sa posi­tion faute de se sen­tir en mesure de l’ex­ercer morale­ment.
Nul doute que ce proces­sus délétère qui tra­vaille la classe intel­lectuelle (c’est-à-dire ceux qui pra­tiquent offi­cielle­ment des métiers de parole sans pos­séder ni la clair­voy­ance ni orig­i­nal­ité — au pre­mier titre les corps de fonc­tion­naires) n’emporte l’Eu­rope. Nul doute qu’une fatigue authen­tique, con­géni­tale, ne démo­bilise les éner­gies des meilleurs étab­lis­sant une forme de loi de l’his­toire.
Mais il est tout aus­si vrai que les courants mor­tifères qui tra­versent ces jours l’Eu­rope sont orchestrés avec inten­tion et au prix de tech­niques coû­teuses par les maîtres de demain, ceux qui, minori­taires aux États-Unis comme sur le vieux con­ti­nent, met­tent en place un scé­nario de dépasse­ment de la démoc­ra­tie (les entités qui promeu­vent ce pro­jet sont repérées).
Ce que retien­dront les manuels d’his­toire de cette époque charnière, je l’ig­nore (sauf à dire bien sûr: cela dépen­dra de leur péri­ode de rédac­tion et du ser­vice demandé par les com­man­di­taires.) Un chose est cer­taine: nous assis­tons à la liq­ui­da­tion des mod­èles poli­tiques de cens et à l’in­stal­la­tion de mod­èles de pou­voirs sys­té­ma­tiques dont le pro­jet est de généralis­er un cap­i­tal­isme machinique. Freud, dont la plu­part des théories relèvent l’hys­térie quand ce n’est du jeu, avait peut-être rai­son de con­sid­ér­er que l’his­toire occi­den­tale n’est que la série des ajuste­ments de l’hu­man­ité dans sa quête d’un fonc­tion­nement social indexé sur la mod­èle pro­duc­tif de la ter­mi­tière. Cette réplique courante, qui agace tant les indi­vidus de bonne volon­té en demande de ser­vice, “ce n’est pas mois qui m’oc­cupe de ça”, pré­fig­ure la généra­tion d’une société ultra-ratio­nal­iste. Dès aujour­d’hui, avec la pru­dence qu’ex­ige l’ex­ten­sion du mono­pole de la vio­lence au niveau de l’E­tat, tous les moyens sont bons pour défendre la cul­ture, la morale et la con­nais­sance élaborées dans le sein des démoc­ra­ties depuis la fin de la sec­onde guerre.

Canne

En gare de Loei, ce moine coif­fé d’un bon­net de laine tri­an­gu­laire. Il entre dans le parc réservé, un car­ré au cen­tre de la salle d’at­tente que j’ai pris pour un espace réservé aux bam­bins. L’ar­rivée d’autres moines, débar­qués des bus, le con­firme: l’en­droit est un lieu d’at­tente spé­cial. Au-dessus de ce parc, une téléviseur dif­fuse en boucle des matchs de boxe muay thaï. Mais le plus éton­nant est la canne du mon­sieur à bon­net. Verte, elle fig­ure un ser­pent dressé. Sur le retour, le moine à peint une gueule ouverte crachant le feu. La chevelure héris­sée est fig­urée à l’aide d’une série de clous qui, para­doxale­ment, ren­dent la canne inutile.

Histoire

A Sukhothai se trou­vent les seules ruines que pos­sède la Thäi­lande, les ves­tiges d’une cité du XII­Ième siè­cle liée à la sec­onde fon­da­tion du boud­dhisme, en réal­ité une série d’al­lées, des tem­ples, de plate­formes et de bassins aux formes syn­cré­tiques cir­con­scrits dans un jardin. Les mon­u­ments sont essen­tielle­ment de briques rouge et il faut, entre ces par­ties recon­stru­ites, chercher à la loupe les morceaux authen­tiques. Gala qui s’en­t­hou­si­as­mait, n’en demande pas plus. J’avais gardé un meilleur sou­venir de ma pre­mière vis­ite (je songe à Teoti­huacán ou à Angkor). Heureuse­ment, une com­péti­tion se déroule au milieu de l’ensem­ble mon­u­men­tal. Du cross-coun­try. Lorsque nous arrivons sur nos vélos gris pla­tine, pro­priétés de la police, les con­cur­rents repren­nent leur souf­fle, démon­tent les roues, charge les mon­tures sur les jeeps. Et quelles mon­tures! Les meilleurs mar­ques mon­di­ales, du titane, du car­bone, des fourch­es et de l’hy­draulique. Je déam­bule, épaté. Par la même occa­sion, je fais l’achat de manch­es de pro­tec­tion en lycra, ce qui n’est pas un luxe, en été, sur les cols. Et cepen­dant, je fais par­ent pau­vre. Les thaï ont tout: cuis­sard, gants géli­fiés, haut ver­si­col­ore, lunettes aéro­dy­namiques… A une vendeuse qui me vante l’im­pres­sion sur com­mande des ensem­bles, je demande quelle était la dis­tance à par­courir:
- 10 kilomètres.

Vérité banales

Doit-on admet­tre que, dans le cours de l’his­toire de la pen­sée, cer­taines banal­ités devi­en­nent des vérités émi­nentes parce que la majorité des hommes, s’aperce­vant de leur banal­ité, ont renon­cé à les exprimer, mais qu’il suf­fit que l’un d’en­tre eux, moins regar­dant, les exprime, pour que tous, en rai­son même de ce refus et par­tant de l’au­dace de celui qui passe out­re, en admet­tent soudain la valeur?