Ages anciens

Dans un endroit tel que celui-ci, on peut mourir. Aucun homme mod­erne ne souhait­erait y vivre: c’est tout l’in­térêt. Un feu brûle, la pluie tombe, la pierre ruis­selle. Le vin tiré est rouge, les pêch­ers odor­ants. Mais surtout, qu’on ne rap­a­trie pas mon corps en Suisse. Et s’il pou­vait y avoir dans les prés des ani­maux forts et dis­traits, san­gliers, tau­reaux, à mi-chemin entre la vie et la vie minérale… 

Démocratie

Dans une démoc­ra­tie, la cohérence voudrait que ceux qui ne veu­lent rien savoir soient punis.

Hôtel

Seul dans un hôtel immense. Il est instal­lé dans l’an­ci­enne école du vil­lage et celle-ci rece­vait chaque jour trois cent élèves. Le gar­di­en regarde la télévi­sion le dos au feu. La clef de la cham­bre est reliée à un cube de bois. La porte est dou­ble et médié­vale. Je demande l’in­ter­net.
- Le rou­teur est à la cave, je vais l’al­lumer.
Dans la salle à manger, toutes les tables sont mis­es, mais il n’y a rien à manger. Je sors sous  la pluie. Per­son­ne dans les rues. Je trou­ve un café. Je m’ap­proche de la vit­re. Il y a de la lumière à l’in­térieur. Des paysans, un can­ton­nier, un jeune coif­fé comme un huron. Ils regar­dent un mach de foot­ball. Plus tard, quelqu’un arrive de l’ex­térieur pour télé­phon­er. La patronne pose sur le comp­toir un télé­phone à pièces. Le type n’ob­tient pas sa com­mu­ni­ca­tion. Toute la salle s’en mêle. Le long du bar court un bac pour tout ce qu’on veut y jeter. Il déborde.

Villaluende

Vis­ite de ter­rains agri­coles dans les mon­tagnes de Vil­lalu­ende. Nous roulons dans le cail­lou. Au fond de la val­lée, la riv­ière débor­de. Plus haut, il neige. José pousse le por­tail. J’ai enfilé un polo sur la tête. Il enfonce le bout du pied dans la terre:
- Tu vois, on enfonce pas!
Il me mon­tre l’en­c­los des tau­reaux, le puits foré à qua­tre-vingt mètres, les vignes des anciens. Je grimpe sur des pier­res géantes, piv­ote dans toutes les direc­tions. Sur l’autre ver­sant, coupé du monde, le hameau. Nous croi­sons l’un des deux habi­tants. José baisse la fenêtre côté con­duc­teur, par­le du temps.
- Il fait froid.
- Froid.
Et lui, que fait-il?
- Je me promène.
Nous descen­dons une route caho­teuse. Les maisons sont faites de pier­res ramassées. La corde au cou, une vache broute. A qua­tre kilo­mètres, un autre vil­lage, habité celui-là. Nous pénétrons dans le café. Des hommes jouent aux cartes le béret sur la tête. Le plus petit mesure un mètre dix. Le patron apporte des bouteilles de bière de la taille d’éprou­vettes et offre trois plats de char­cu­terie.
- Les gens d’i­ci sont de bonnes gens, me dit José, si tu te perds, ils t’aideront, je ne dis pas qu’ils t’in­viteront chez eux, mais ils te fer­ont un sand­wich de saucisse et ils te don­neront une coin où dormir à l’abri. 

Affaires

Dans ce train des Cer­ca­nias, un homme d’af­faires déchire avec rage des dossiers, puis sat­is­fait se lève, jette les morceaux dans une poubelle, ajuste sa cra­vate et sifflote.

Sierra

Régions celtes de la Sier­ra de Guadar­ra­ma avec ses trou­peaux qui broutent les cat­a­clysmes. De mon wag­on de train, je recon­nais les chemins de terre que j’ai emprun­té à vélo. Il s’en­fon­cent dans les défilés, ressur­gis­sent à hau­teur d’hori­zon, s’en­fon­cent encore. Il pleut, le ciel est de plomb. Les maisons de pierre sont tra­pues, les ruis­seaux ser­pen­tent entre la roche. Au cours des vingt dernières années, je suis sou­vent passé à tra­vers ces mon­tagnes de Castille, mais si je les recon­nais, je ne sais ni leur nom, ni le par­age des chemins, ni ce que j’y fai­sais. Et pour­tant, ces paysages se mesurent à la mémoire.

Table 2

Pour me don­ner du courage — ou par lâcheté, cela revient au même — je monte d’abord par l’escalier de fer les par­ties légères de la table de pique-nique: les pieds en équerre, les deux bancs. Je me place ensuite face au plateau. Il mesure 2,50 mètres et pèse trente kilos. Les march­es de l’escalier de tôle qui con­duisent au toit sont étroites, la ram­barde abais­sée et nous sommes au qua­trième étage. J’es­saie de le bas­culer sur la longueur et de le tir­er. C’est impos­si­ble, le virage est trop aigu. Alors je le dresse et lui fait mon­ter les march­es l’une après l’autre. Je souf­fle et grogne tant qu’une voi­sine sort sur son bal­con. J’at­teins le pre­mier tiers de l’as­cen­sion, et je fais une cal­cul: si je n’ai que le dou­ble de la force que je viens de dépenser, je dois redescen­dre sous peine de la lâch­er à mi-hau­teur. Je con­tin­ue. A mi-hau­teur, je sens que je peux l’amen­er jusqu’à la ter­rasse, mais je con­state alors que pour lui faire pren­dre le virage, il faut le faire piv­ot­er en l’air, au-dessus du patio. J’y parviens, mais au moment de la met­tre en appui sur la ram­barde pour me repos­er je vois que ma main gauche est sous le plateau: soit je lâche le plateau et il tombe qua­tre étages plus bas, soit je le pose et il écrase ma main.

Vrai-faux

Lorsqu’on se ren­seigne auprès d’un tiers choisi au hasard dans la foule quant à l’é­tat d’une sit­u­a­tion, par exem­ple le nom d’un lieu ou l’heure de départ d’un bus, l’habi­tude est de con­fron­ter le pre­mier avis avec un sec­ond et, pour les anx­ieux, de le cor­ro­bor­er par un troisième. Mais si cha­cun procède de la sorte, la véri­fi­ca­tion du faux par le faux dira le vrai et fini­ra par emporter la déci­sion. L’ex­em­ple est aber­rant car, bien enten­du, d’autres paramètres sont pris en con­sid­éra­tion: l’in­tu­ition, la déduc­tion, la cor­rec­tion… Ces élé­ments infor­ment le proces­sus de déci­sion et lim­i­tent le risque d’er­reur. Mais si cela vaut pour une sit­u­a­tion sim­ple, il n’est pas cer­tain qu’il en aille de même pour une sit­u­a­tion com­plexe. Ain­si faut-il se deman­der si dans la passe que tra­versent nos sociétés un des modes de fab­ri­ca­tion du vrai n’est pas la véri­fi­ca­tion du faux par faux.

Décor

Un décor cache sou­vent le vide. Dans un monde du plein, il sert à occul­ter la vraie com­bi­nai­son des éléments.

Naturel

Dans un restau­rant du quarti­er des affaires de Chamartin pour le repas de midi. Je prends place dans l’ar­rière-salle par­mi des ban­quiers, des bureau­crates, des ren­tiers venus en voisin avec leur épouse et des amis. Bien­tôt l’ar­rière-salle est pleine. Les garçons énumèrent les plats du menu, appor­tent les bois­son, débar­rassent les tables qu’ils pré­par­ent immé­di­ate­ment pour les nou­veaux arrivants. Soudain, le patron passe avec sous le bras trois sac de con­gelés: cal­mars, crevettes, morue. Dans le naturel du geste, il y toute l’Es­pagne. J’ig­nore si , mieux que les Suiss­es, les Espag­nols savent tranch­er par un oui ou un non, mais ils ne pré­ten­dent pas être ce qu’ils ne sont pas (ce qui, soit dit en pas­sant, per­met par­fois de le devenir).