Promenade

Prom­e­nade dans Paris avant l’ou­ver­ture des mag­a­sins. Rue Maubeuge et Notre-Dame de Lorette, Chaussée d’An­tin, boule­vard Pois­sion­nière et retour à la Goutte d’or par Bar­bès. Ent­hou­si­as­mante, cette activ­ité qui à chaque coin de rue se déploie dans l’or­dre des habi­tudes! Cette ville majeure appa­raît dans toute sa com­plex­ité. En même temps, elle est frag­ile. En butte à l’his­toire. Men­acée de dis­paraître alors même qu’elle émerge. Chaque marc­hand, ivrogne, concierge, manu­ten­tion­naire, a sa tâche. La géo­gra­phie urbaine tient à l’im­bri­ca­tion stricte des gestes. Nul ne doit aban­don­ner. Ain­si se com­pose le jour. La ville n’a de poids qu’à force de mesure, de con­cer­ta­tion, de répéti­tions vivantes. 

Quai aux fleurs

Ren­dez-vous avec Niko­la, édi­teur hir­sute et jovial. L’ap­parte­ment en attique donne sur la Seine et la cour de l’Hô­tel de Ville. Il me fait le por­trait des habi­tants étage par étage: veuve mil­liar­daire, roi du gaz, noble, arma­teur, il ouvre des livres sur Dubaï, Tsa­hal et les bull­doz­ers, Duchamp, Leary, pose un ordi­na­teur sur ses genoux, me par­le d’un post-pho­tographe (“quelqu’un, dit-il, qui s’ap­pro­prie des clichés plutôt que de pho­togra­phi­er”) et d’ar­chi­tec­ture sans archi­tectes. Son idée est de me faire écrire sur une série de bâti­ments qui exis­tent ici et là à tra­vers le monde, grands, petits, privés, publics, aban­don­nés, des grat­te-ciels comme des huttes, des bâti­ments aber­rants qui ont pour point com­mun d’avoir été con­stru­its sans être conçus, et — c’est là l’im­por­tant, pré­cise-t-il — qu’au­cun touriste jamais ne vis­ite car ils se trou­vent en dehors des grands cir­cuits en Abk­hazie, au Swazi­land, Hokkai­do ou Tegu­ci­gal­pa. Quand il a fini de m’ex­pli­quer le pro­jet (mon­tre en main car j’ai un autre ren­dez-vous), j’avoue n’avoir pas bien com­pris et je m’é­tonne à part moi de ce que l’on veuille me“faire faire”. J’es­saie de me sou­venir quand j’ai voulu, moi-même, “faire faire”. Pour l’ar­gent, cela va de soi: on con­fie une tra­vail à un employé parce que l’on a que deux bras et un nom­bre lim­ité d’heures par jour, cela s’ap­pelle mon­ter une entre­prise, mais pourquoi vouloir faire écrire à un écrivain autre chose que ce qu’il écrit (et peut-être sait écrire)? Ou alors il faut s’adress­er à des écrivains qu’in­téresse l’ar­gent, des écrivains qui tra­vail­lent sur com­mande. La semaine dernière, avant de quit­ter l’Es­pagne, je me trou­vais dans la même sit­u­a­tion. L’édi­teur lau­san­nois me demandait d’écrire une let­tre d’adieu. Elle fig­ur­erait par­mi douze let­tres rédigées par les auteurs d’une col­lec­tion dont le dernier vol­ume serait bien­tôt pub­lié. Que n’ai-je tourné autour du prob­lème! Quand on se met à écrire, on croit que l’on ne peut dire qu’une chose; on ignore laque­lle. Plus tard, si l’on ne s’est dis­per­sé, on a iden­ti­fié cette chose et l’on sait que toute leur vie ne suf­fi­ra pas à la dire. Alors les com­man­des, les travaux obligés…

Hôtel de Ville

Ce matin je prends le métro pour Hôtel de Ville. Sous mes yeux, cette rue en impasse où j’ai décou­vert un soir d’avril que Lydia était naïve. Je la fixe désolé. Toute envie de la con­quérir vient de s’é­vanouir. Or, je ne songe qu’à cela depuis l’hiv­er. Elle con­tin­ue de ramen­er ses cheveux blonds, de par­ler; elle est légère, blonde, désir­able. Mais cer­taines opin­ions vous démolis­sent. Dans l’après-midi déjà, se mêlant de la con­ver­sa­tion, elle s’é­tait exprimée au moyen d’une phrase ter­ri­ble. L’une de ces phras­es que les jour­nal­istes fab­riquent à la maniv­elle pour per­me­t­tre aux gens sans idée d’éviter de per­dre la face. Dans les milieux frustes, ces phras­es ser­vent d’ar­gu­ment d’au­torité. Juste après, on renoue avec l’essen­tiel: la télévi­sion, le fut­bol, la famille. Ailleurs, dans les milieux où l’on aime réfléchir, ces phras­es sont réd­hibitoires. Je me suis retourné. Lydia plaisan­tait peut-être? J’ai scruté son vis­age. Cette peau blanche, ces yeux bleus, cette inquié­tude inouïe dans les traits. Mais il n’y avait pas moyen, elle avait par­lé sérieuse­ment, elle avait sérieuse­ment exprimé dans la langue de bois des imbé­ciles ce qu’elle con­sid­érait comme une con­vic­tion. J’é­tais aba­sour­di parce que, depuis que je l’avais ren­con­trée, jamais elle ne s’é­tait trahie. J’es­sayais de remon­ter le fil de nos con­ver­sa­tions, de savoir si faute d’oc­ca­sion, faute d’avoir à tranch­er dans un débat que nous auri­ons pu avoir, elle avait réus­si à don­ner le change et puis le soir, dans cette rue, cela s’é­tait repro­duit. Alors, tout en con­tin­u­ant d’ad­mir­er sa beauté, tout en la désir­ant, je vis que c’é­tait impos­si­ble, qu’elle était per­due. Si je lui téléphonais le lende­main, c’é­tait pour me con­va­in­cre que j’avais tort, qu’il y avait un remède, que je m’é­tais trompé. Ou parce que j’e­spérais que nous pour­rions couch­er ensem­ble avant que cette naïveté ne l’en­laidisse, ne la sub­merge, ne me l’en­lève. Il n’y eut pas de ren­dez-vous. L’af­faire s’ar­rê­ta là et je ne la rap­pelais pas, car désor­mais, chaque fois que je pen­sais à elle, j’en­tendais cette phrase et je voy­ais qui elle était.

Travaux d’arasement

Pourquoi ces évi­dences n’en sont pas? Parce que cha­cun les répé­tant à l’en­vi, elles ne déclenchent aucune action.
En pro­duisant au prix de la dette des biens indus­triels dont la majeure par­tie est détru­ite, nous con­fisquons l’én­ergie dont l’homme aura besoin dans le futur pour pro­duire le néces­saire.
En bradant la cul­ture, la langue et l’his­toire pour impos­er un sys­tème fonc­tion­nel, nous con­fisquons les con­nais­sances dont  l’homme aura besoin dans le futur pour recréer une société vivable.

Paris 3

Pen­dant que nous buvons G. et moi sur une ter­rasse, vingt pan­dours se bat­tent devant l’Eglise Saint-Bernard. Ou plutôt, ils se bat­tent comme ils vivent: sans rien com­pren­dre à la vie, à son sérieux, à son trag­ique, à la place qu’il faut don­ner à la volon­té dans un monde sans Dieu. Ils se bat­tent comme on se bat au théâtre, ges­tic­u­lant, hurlant, menaçant, se gar­dant des coups, du sang et du choc. Bref, ils sont ridicules. Ils n’ont ni idée ni corps. Oui, c’est bien cela: de pau­vres hères qui n’ont porté à per­fec­tion aucun des élé­ments qui com­posent une vie adulte: ils vocif­èrent, car ils ne savent pas faire de phras­es; ils pari­ent sur l’esbroufe, parce qu’ils doutent de leur force; ils tapent dans le vide, parce qu’ils n’ont pas de tech­nique. Atti­tude cohérente: ils n’ont vraisem­blable­ment ni argent, ni pro­priété, ni famille, ni femme, ni croy­ance réfléchie. Quand ensuite, par la voie offi­cielle, on nous dit que ces pan­dours sont extrême­ment organ­isés et du fait de leur capac­ité tech­nique ter­ri­ble­ment dan­gereux, la ques­tion qui me vient à l’e­sprit est de savoir si ces qual­ités ne seraient pas plutôt celles du pouvoir.

Paris 2

Cette fréquen­ta­tion de quartiers, de lieux, de cafés dans des villes éloignées, par­fois très éloignées, sur une longue péri­ode, parce que les ami­tiés changent, les travaux changent, les jours passent, les ren­con­tres impliquent d’autres rap­ports, donne, plus que toute autre chose, une dimen­sion au temps. A Trat, Madrid, Paris, Bangkok, Mala­ga, Munich, je con­nais des serveurs, des cuisinières, des cireurs de chaus­sures, des cap­i­taines de bateaux, des ama­teurs de musique, des policiers, des bouch­ers et des pein­tres par leur prénoms. Si j’en­tre chez eux, ils me salu­ent et deman­dent où j’é­tais passé. Pour Fri­bourg, Genève et Lau­sanne, je con­nais l’ar­chi­tec­ture, la matière et le détail des rues. Lorsqu’une une enseigne neuve est apposée sur un com­merce, je sais quels sont les anciens locataires et devant un ter­rains vague je peux dire qui habitait l’im­meu­ble dis­paru. Sen­sa­tion ver­tig­ineuse: on s’aperçoit que l’on a vécu. Je m’ar­rête devant l’é­choppe d’un épici­er de la Porte Saint-Mar­tin. Il me suf­fit de marcher dix mètres, pour rejoin­dre en me glis­sant à tra­vers une porte cochère la rue rue privée où je venais boire en 2004 avec G. A six mille kilo­mètres de là, rue Ram­but­tri, je me tiens devant un bâti­ment blanc gar­ni de vit­res fumées. La pen­sion Parko­r­b’s où je suis descen­du pour la pre­mière fois il y a vingt-six ans a été démolie l’an dernier. Si je pou­vais me fau­fil­er jusqu’aux toi­lettes, ressor­tir par la lucarne, je trou­verais peut-être la mai­son de bois tra­di­tion­nelle con­stru­ite en sec­onde ligne où nous dormions Olof­so et moi séparés des autres clients (il n’y avait que trois cham­bres) par des cloi­sons de teck ouvragé. Mais en com­para­nt des points pré­cis de la géo­gra­phie à ces mêmes points tels qu’il exis­tent dans le sou­venir ce qui échappe c’est la trans­for­ma­tion générale des choses. En quoi, par exem­ple, le cen­tre de Bangkok entre Lumphi­ni et Sukumvhit est dif­férent de ce qu’il était à l’époque où je l’ai arpen­té pour le pre­mière fois, en 1983. Le désor­dre a changé. Et puis ces lieux ren­voient aux per­son­nes avec qui nous les fréquen­tions. Et pour celles qui ne sont plus de nos rela­tions, il sem­ble incroy­able qu’elles puis­sent être tou­jours. D’ailleurs, si elles venaient à pass­er, à l’in­stant où l’on fixe une façade, une table, un étal de légumes, peut-être ne les recon­naî­trait-t-on pas; ou alors, les recon­nais­sant, on se dirait : c’est bien cette même per­son­ne, mais ce n’est pas elle.

Le Monde

Rêvé que je lisais le jour­nal Le Monde et que j’y décou­vrais des arti­cles de qual­ité, m’en voulant d’avoir aban­don­né depuis des années la lec­ture de ce quotidien.

Paris

Pour attein­dre l’air libre, il faut tra­vers­er des foules, mais à l’air libre, il y a d’autres foules, clairsemées certes, mais rapi­des et nerveuses, atten­tives à ce que vous pour­riez être. Tel est le régime des villes pour celui qui vient de l’ex­térieur. Puis cette notion d’ex­térieur s’estompe et inscrit dans le régime de la ville et de ses foules, on oublie que l’on peut être autre chose que la divi­sion d’une foule par un nom­bre d’in­di­vidus. J’aime le silence et l’e­space. Me voici à coudoy­er, pouss­er, con­tourn­er. Plutôt que de m’en­gouf­fr­er dans le souter­rain du métro, je sors sur l’e­s­planade des égarés côté boule­vard Diderot. Au moment où les pas­sants vont emprunter le pas­sage pié­tons, une Mer­cedes noire con­duite par un chauf­feur noir pile sur les freins. Elle est longue et close. Cer­tains la con­tour­nent, d’autres atten­dent. Une femme en sort. Laide, jeune, tra­vailleuse. L’im­age de la réus­site. La Mer­cedes s’en va; le feu passe au vert, le traf­ic s’é­coule. Les pas­sants retour­nent sur le trot­toir. L’oc­cu­pa­tion noc­turne de la la place de la République dure depuis plusieurs semaines. Des man­i­fes­ta­tions sil­lon­nent le quarti­er. Démon­stra­tion d’im­puis­sance. Les caus­es de cet échauf­fe­ment sont poli­tiques: il fait beau et chaud, c’est le print­emps, ils sont des garçons, elles sont des filles, mieux vaut boire une bière ensem­ble, dehors, que seul dans sa turne. Les plus hardis cassent une vit­rine. Les vit­rines sont dif­fi­ciles à cass­er. La police ne réag­it pas. Le gou­verne­ment prou­ve sa tolérance. Pour ce qui est du débat, le pou­voir décide, impose, applique un pro­gramme qui n’est ni le sien ni celui de la rue. Le détail et les gens, peu importe: il laisse faire et par­ler. Les jeunes font, les vieux par­lent. Ces vieux et demi-vieux, dépos­sédés d’eux-mêmes comme nous tous, mais qui faute de regarder la réal­ité en face, imag­i­nent qu’il peu­vent encore chang­er le monde avec les recettes des années hip­pies. Ceux qui tra­vail­lent effi­cace­ment con­tre le pou­voir sont ceux qui ont étudié. Ils ne descen­dent pas dans la rue. Ils ne brisent pas un auto­mate à bil­let. Ils allu­ment leur ordi­na­teur et attaque­nt les serveurs du pou­voirs. Ils réfléchissent. Ils appren­nent des tech­niques de com­bat. Ils sauve­g­ar­dent des com­pé­tences et les thésaurisent. Ils s’en­traî­nent. Pour l’in­stant, je marche en direc­tion de la place des Nations. Drôle de rue ce Boule­vard Diderot! Per­son­ne n’imag­in­erait s’y promen­er. Prêt de l’Opéra, il y a une librairie. Je ne pense jamais à cette librairie. Je ne suis jamais entré dans cette librairie. Comme si une librairie sur le boule­vard Diderot n’é­tait pas faite pour qu’on y entre. En revanche, je ne manque jamais d’en­tr­er dans l’Ar­murerie. Aujour­d’hui, elle est bar­ri­cadée. Je pour­su­is en métro. A Château-Rouge, le cirque cou­tu­mi­er: africain, chaud, vocif­érant, dérisoire. Les vendeurs de cac­a­houètes tamouls sont tou­jours sta­tion­nés entre la boucherie halal et la bou­tique de bas­kets pirates. Que vendent-ils ? Je dresse mon télé­phone portable et pho­togra­phie en vue aéri­enne ces raisons défaites. Un jeune s’ex­cite, me prend pour un flic. Je lui souris. Les flics ne souri­ent pas. Il renonce. Près du square, je décou­vre Gérard à sa fenêtre; il est entouré de fleurs. Cos­tume som­bre, pos­ture gail­larde, lumineux, on croirait une com­po­si­tion de Jeff Koons. 

Id

Une gare du sud de la France un jour férié. Il pleut. La salle de café n’est pas chauf­fée. Deux mil­i­taires boivent au comp­toir. Dehors, des Arabes. Si l’on excepte les néons et les pub­lic­ités tour­nantes, une tristesse de cimetière. Mon bil­let de train est imprimé sur une page A4. Il est jaune, vio­let, rouge, il pro­pose un rabais de 25 % sur les “Cook­ies détente” et le “sand­wich Maxi-giant”. Une demi-heure avant l’en­trée du train en gare, l’ac­cès au quai est fer­mé par des bar­rières sou­ples. Bras croisés, des mem­bres d’une police privée fix­ent les voyageurs qui font la file. Une hôtesse vise les bil­lets. Le mien n’est pas val­able.
- Il fal­lait mon­ter à la gare précé­dente.
- J’ai réservé ma place de puis la gare précé­dente et je prends le train ici.
- C’est ce que je vous dis, c’est inter­dit.
- Mais j’ai payé pour le tra­jet com­plet.
- Je sais, c’est absurde, mais ce sont les règles. Votre bil­let n’est pas un bil­let TGV.
Je jette un œil au train qui vient de s’ar­rêter devant nous: un TGV.
-  Oui, c’est le même train, mais vous êtes dans la par­tie idT­GV.
- Si vous le dites… Quoiqu’il en soit, j’ai acheté ce bil­let sur le site de la SNCF.
- C’est le même site, mais pas le même bil­let. Vous voulez repay­er?
- Qu’est-ce que je peux faire… d’autre?
- Rien! Je vous sig­nale au respon­s­able du train.
A bord, je prends place à côté d’un homme qui lit Muraka­mi. Ses cheveux blancs sen­tent le pastis. Le con­voi démarre. Faubourgs délabrés, villes entassées dans des val­lons, maisons de plâtre et de car­ton enduit. Paysages de la vie indus­trielle, mis­érable, finis­sante. Il faut atten­dre cent kilo­mètre pour que le vert des pâturages mette du baume à l’e­sprit. Un peu de cette France qui n’a pas encore été détru­ite, avec ses vach­es, ses fer­mes de pierre, son clocher cen­tral. Survient le con­trôleur. A l’en­trée du wag­on, il appelle:
- Alexan­dre!
Il tape sur une machine à touch­es, indique la somme, prend ma carte de crédit, me rend une quit­tance. Le voisin qui sent le pastis lit Le canard enchaîné. Il s’ex­cuse, se rend au restau­rant, revient avec une bouteille d’eau. Il rem­plit le fond d’un verre de plas­tique, attrape la bouteille qu’il a coincé der­rière l’ac­coudoir, brise le scel­lé, pré­pare un mélange. C’é­tait donc ça l’odeur, de la Vod­ka. Nous roulons pen­dant trois heures. Il lit et boit l’en­tier de la bouteille pen­dant ce temps. Quand le TGV sur­plombe la Seine à la hau­teur de Rueil-Mal­mai­son, il avale les dernières gouttes. Il lit tou­jours Muraka­mi et Le canard enchaîné. Peu après, le train s’ar­rête.
- Mes­dames et messieurs, notre train est arrêté en pleine voie suite au cail­las­sage des wag­ons de tête. Nous atten­dons la police.
Mon voisin com­pose un numéro sur son portable et par­le à son inter­locu­teur dans une langue étrange: De l’Ar­ménien, du Géorgien, du Roumain? Puis il prononce le mot “cail­loux” en français et il éclate de rire. Quand il rac­croche, il se tourne vers moi.
- Incroy­able! Police, ça ne sert à rien!
Le TGV entre en gare de Lyon avec une heure de retard. L’homme se lève, ouvre sa mal­lette, s’asperge de par­fum Givenchy, se recoiffe et sort. Il porte une grande croix chré­ti­enne sur la poitrine.

Fin de partie

“Rien lu” égale “il a tout a écrit”, dis­ais-je, “voilà un exem­ple type d’équa­tion”. Accélérant le pas pour échap­per à mon inter­locu­teur, je me représente alors l’œuvre com­plète de l’au­teur et le fait que j’ig­nore tout de lui à part son nom, quand mon pour­suiv­ant me con­traint à pénétr­er dans un apparte­ment. Il m’in­stalle dans un salon, m’an­nonce la venue d’un spé­cial­iste d’archéolo­gie, de lit­téra­ture et de crim­i­nal­is­tique.  Or, ce pro­fesseur émi­nent n’est autre que l’élève pédant qui, en 1986, pour le pas­sage des exa­m­ens de philoso­phie m’a recom­mandé la lec­ture des Hypo­ty­pos­es pyroni­ennes de Sex­tus Empir­i­cus. “Ce type est une far­felu!”, fais-je val­oir. Aus­sitôt, l’on me recon­duit dans la rue où je décou­vre mes meubles et objets per­son­nels. Je lève les yeux  en direc­tion de la façade de l’im­meu­ble. Au deux­ième étage, ma femme s’ac­tive dans notre apparte­ment. Entouré de mes amis et de la famille mon inter­locu­teur déclare:
- Tu es fou!
- Je sais.
- Ce n’est pas tout, tu es alcoolique!
Je réfléchis. Me rends compte que c’est vrai. Cherche à com­pren­dre les con­séquences. Les amis répé­tent l’ac­cu­sa­tion.
-  Fou et alcoolique!
- D’abord, dis-je pour me défendre, tout le monde boit. Ensuite, je ne bois pas plus qu’un autre… Et troisième­ment…
- Troisième­ment?
- Je ne sais plus.
- Tu vois! C’est l’al­cool!
- Tout le monde peut avoir une perte de mémoire, non?