Pourquoi ces évidences n’en sont pas? Parce que chacun les répétant à l’envi, elles ne déclenchent aucune action.
En produisant au prix de la dette des biens industriels dont la majeure partie est détruite, nous confisquons l’énergie dont l’homme aura besoin dans le futur pour produire le nécessaire.
En bradant la culture, la langue et l’histoire pour imposer un système fonctionnel, nous confisquons les connaissances dont l’homme aura besoin dans le futur pour recréer une société vivable.
Travaux d’arasement
Paris 3
Pendant que nous buvons G. et moi sur une terrasse, vingt pandours se battent devant l’Eglise Saint-Bernard. Ou plutôt, ils se battent comme ils vivent: sans rien comprendre à la vie, à son sérieux, à son tragique, à la place qu’il faut donner à la volonté dans un monde sans Dieu. Ils se battent comme on se bat au théâtre, gesticulant, hurlant, menaçant, se gardant des coups, du sang et du choc. Bref, ils sont ridicules. Ils n’ont ni idée ni corps. Oui, c’est bien cela: de pauvres hères qui n’ont porté à perfection aucun des éléments qui composent une vie adulte: ils vocifèrent, car ils ne savent pas faire de phrases; ils parient sur l’esbroufe, parce qu’ils doutent de leur force; ils tapent dans le vide, parce qu’ils n’ont pas de technique. Attitude cohérente: ils n’ont vraisemblablement ni argent, ni propriété, ni famille, ni femme, ni croyance réfléchie. Quand ensuite, par la voie officielle, on nous dit que ces pandours sont extrêmement organisés et du fait de leur capacité technique terriblement dangereux, la question qui me vient à l’esprit est de savoir si ces qualités ne seraient pas plutôt celles du pouvoir.
Paris 2
Cette fréquentation de quartiers, de lieux, de cafés dans des villes éloignées, parfois très éloignées, sur une longue période, parce que les amitiés changent, les travaux changent, les jours passent, les rencontres impliquent d’autres rapports, donne, plus que toute autre chose, une dimension au temps. A Trat, Madrid, Paris, Bangkok, Malaga, Munich, je connais des serveurs, des cuisinières, des cireurs de chaussures, des capitaines de bateaux, des amateurs de musique, des policiers, des bouchers et des peintres par leur prénoms. Si j’entre chez eux, ils me saluent et demandent où j’étais passé. Pour Fribourg, Genève et Lausanne, je connais l’architecture, la matière et le détail des rues. Lorsqu’une une enseigne neuve est apposée sur un commerce, je sais quels sont les anciens locataires et devant un terrains vague je peux dire qui habitait l’immeuble disparu. Sensation vertigineuse: on s’aperçoit que l’on a vécu. Je m’arrête devant l’échoppe d’un épicier de la Porte Saint-Martin. Il me suffit de marcher dix mètres, pour rejoindre en me glissant à travers une porte cochère la rue rue privée où je venais boire en 2004 avec G. A six mille kilomètres de là, rue Rambuttri, je me tiens devant un bâtiment blanc garni de vitres fumées. La pension Parkorb’s où je suis descendu pour la première fois il y a vingt-six ans a été démolie l’an dernier. Si je pouvais me faufiler jusqu’aux toilettes, ressortir par la lucarne, je trouverais peut-être la maison de bois traditionnelle construite en seconde ligne où nous dormions Olofso et moi séparés des autres clients (il n’y avait que trois chambres) par des cloisons de teck ouvragé. Mais en comparant des points précis de la géographie à ces mêmes points tels qu’il existent dans le souvenir ce qui échappe c’est la transformation générale des choses. En quoi, par exemple, le centre de Bangkok entre Lumphini et Sukumvhit est différent de ce qu’il était à l’époque où je l’ai arpenté pour le première fois, en 1983. Le désordre a changé. Et puis ces lieux renvoient aux personnes avec qui nous les fréquentions. Et pour celles qui ne sont plus de nos relations, il semble incroyable qu’elles puissent être toujours. D’ailleurs, si elles venaient à passer, à l’instant où l’on fixe une façade, une table, un étal de légumes, peut-être ne les reconnaîtrait-t-on pas; ou alors, les reconnaissant, on se dirait : c’est bien cette même personne, mais ce n’est pas elle.
Paris
Pour atteindre l’air libre, il faut traverser des foules, mais à l’air libre, il y a d’autres foules, clairsemées certes, mais rapides et nerveuses, attentives à ce que vous pourriez être. Tel est le régime des villes pour celui qui vient de l’extérieur. Puis cette notion d’extérieur s’estompe et inscrit dans le régime de la ville et de ses foules, on oublie que l’on peut être autre chose que la division d’une foule par un nombre d’individus. J’aime le silence et l’espace. Me voici à coudoyer, pousser, contourner. Plutôt que de m’engouffrer dans le souterrain du métro, je sors sur l’esplanade des égarés côté boulevard Diderot. Au moment où les passants vont emprunter le passage piétons, une Mercedes noire conduite par un chauffeur noir pile sur les freins. Elle est longue et close. Certains la contournent, d’autres attendent. Une femme en sort. Laide, jeune, travailleuse. L’image de la réussite. La Mercedes s’en va; le feu passe au vert, le trafic s’écoule. Les passants retournent sur le trottoir. L’occupation nocturne de la la place de la République dure depuis plusieurs semaines. Des manifestations sillonnent le quartier. Démonstration d’impuissance. Les causes de cet échauffement sont politiques: il fait beau et chaud, c’est le printemps, ils sont des garçons, elles sont des filles, mieux vaut boire une bière ensemble, dehors, que seul dans sa turne. Les plus hardis cassent une vitrine. Les vitrines sont difficiles à casser. La police ne réagit pas. Le gouvernement prouve sa tolérance. Pour ce qui est du débat, le pouvoir décide, impose, applique un programme qui n’est ni le sien ni celui de la rue. Le détail et les gens, peu importe: il laisse faire et parler. Les jeunes font, les vieux parlent. Ces vieux et demi-vieux, dépossédés d’eux-mêmes comme nous tous, mais qui faute de regarder la réalité en face, imaginent qu’il peuvent encore changer le monde avec les recettes des années hippies. Ceux qui travaillent efficacement contre le pouvoir sont ceux qui ont étudié. Ils ne descendent pas dans la rue. Ils ne brisent pas un automate à billet. Ils allument leur ordinateur et attaquent les serveurs du pouvoirs. Ils réfléchissent. Ils apprennent des techniques de combat. Ils sauvegardent des compétences et les thésaurisent. Ils s’entraînent. Pour l’instant, je marche en direction de la place des Nations. Drôle de rue ce Boulevard Diderot! Personne n’imaginerait s’y promener. Prêt de l’Opéra, il y a une librairie. Je ne pense jamais à cette librairie. Je ne suis jamais entré dans cette librairie. Comme si une librairie sur le boulevard Diderot n’était pas faite pour qu’on y entre. En revanche, je ne manque jamais d’entrer dans l’Armurerie. Aujourd’hui, elle est barricadée. Je poursuis en métro. A Château-Rouge, le cirque coutumier: africain, chaud, vociférant, dérisoire. Les vendeurs de cacahouètes tamouls sont toujours stationnés entre la boucherie halal et la boutique de baskets pirates. Que vendent-ils ? Je dresse mon téléphone portable et photographie en vue aérienne ces raisons défaites. Un jeune s’excite, me prend pour un flic. Je lui souris. Les flics ne sourient pas. Il renonce. Près du square, je découvre Gérard à sa fenêtre; il est entouré de fleurs. Costume sombre, posture gaillarde, lumineux, on croirait une composition de Jeff Koons.
Id
Une gare du sud de la France un jour férié. Il pleut. La salle de café n’est pas chauffée. Deux militaires boivent au comptoir. Dehors, des Arabes. Si l’on excepte les néons et les publicités tournantes, une tristesse de cimetière. Mon billet de train est imprimé sur une page A4. Il est jaune, violet, rouge, il propose un rabais de 25 % sur les “Cookies détente” et le “sandwich Maxi-giant”. Une demi-heure avant l’entrée du train en gare, l’accès au quai est fermé par des barrières souples. Bras croisés, des membres d’une police privée fixent les voyageurs qui font la file. Une hôtesse vise les billets. Le mien n’est pas valable.
- Il fallait monter à la gare précédente.
- J’ai réservé ma place de puis la gare précédente et je prends le train ici.
- C’est ce que je vous dis, c’est interdit.
- Mais j’ai payé pour le trajet complet.
- Je sais, c’est absurde, mais ce sont les règles. Votre billet n’est pas un billet TGV.
Je jette un œil au train qui vient de s’arrêter devant nous: un TGV.
- Oui, c’est le même train, mais vous êtes dans la partie idTGV.
- Si vous le dites… Quoiqu’il en soit, j’ai acheté ce billet sur le site de la SNCF.
- C’est le même site, mais pas le même billet. Vous voulez repayer?
- Qu’est-ce que je peux faire… d’autre?
- Rien! Je vous signale au responsable du train.
A bord, je prends place à côté d’un homme qui lit Murakami. Ses cheveux blancs sentent le pastis. Le convoi démarre. Faubourgs délabrés, villes entassées dans des vallons, maisons de plâtre et de carton enduit. Paysages de la vie industrielle, misérable, finissante. Il faut attendre cent kilomètre pour que le vert des pâturages mette du baume à l’esprit. Un peu de cette France qui n’a pas encore été détruite, avec ses vaches, ses fermes de pierre, son clocher central. Survient le contrôleur. A l’entrée du wagon, il appelle:
- Alexandre!
Il tape sur une machine à touches, indique la somme, prend ma carte de crédit, me rend une quittance. Le voisin qui sent le pastis lit Le canard enchaîné. Il s’excuse, se rend au restaurant, revient avec une bouteille d’eau. Il remplit le fond d’un verre de plastique, attrape la bouteille qu’il a coincé derrière l’accoudoir, brise le scellé, prépare un mélange. C’était donc ça l’odeur, de la Vodka. Nous roulons pendant trois heures. Il lit et boit l’entier de la bouteille pendant ce temps. Quand le TGV surplombe la Seine à la hauteur de Rueil-Malmaison, il avale les dernières gouttes. Il lit toujours Murakami et Le canard enchaîné. Peu après, le train s’arrête.
- Mesdames et messieurs, notre train est arrêté en pleine voie suite au caillassage des wagons de tête. Nous attendons la police.
Mon voisin compose un numéro sur son portable et parle à son interlocuteur dans une langue étrange: De l’Arménien, du Géorgien, du Roumain? Puis il prononce le mot “cailloux” en français et il éclate de rire. Quand il raccroche, il se tourne vers moi.
- Incroyable! Police, ça ne sert à rien!
Le TGV entre en gare de Lyon avec une heure de retard. L’homme se lève, ouvre sa mallette, s’asperge de parfum Givenchy, se recoiffe et sort. Il porte une grande croix chrétienne sur la poitrine.
Fin de partie
“Rien lu” égale “il a tout a écrit”, disais-je, “voilà un exemple type d’équation”. Accélérant le pas pour échapper à mon interlocuteur, je me représente alors l’œuvre complète de l’auteur et le fait que j’ignore tout de lui à part son nom, quand mon poursuivant me contraint à pénétrer dans un appartement. Il m’installe dans un salon, m’annonce la venue d’un spécialiste d’archéologie, de littérature et de criminalistique. Or, ce professeur éminent n’est autre que l’élève pédant qui, en 1986, pour le passage des examens de philosophie m’a recommandé la lecture des Hypotyposes pyroniennes de Sextus Empiricus. “Ce type est une farfelu!”, fais-je valoir. Aussitôt, l’on me reconduit dans la rue où je découvre mes meubles et objets personnels. Je lève les yeux en direction de la façade de l’immeuble. Au deuxième étage, ma femme s’active dans notre appartement. Entouré de mes amis et de la famille mon interlocuteur déclare:
- Tu es fou!
- Je sais.
- Ce n’est pas tout, tu es alcoolique!
Je réfléchis. Me rends compte que c’est vrai. Cherche à comprendre les conséquences. Les amis répétent l’accusation.
- Fou et alcoolique!
- D’abord, dis-je pour me défendre, tout le monde boit. Ensuite, je ne bois pas plus qu’un autre… Et troisièmement…
- Troisièmement?
- Je ne sais plus.
- Tu vois! C’est l’alcool!
- Tout le monde peut avoir une perte de mémoire, non?
Chartreuse