La Torre

Un heure d’aimables lacets de goudrons noirs, bien dénoués, for­mant ici et là des para­pets d’où l’on devine les maisons hautes de Seia. Plateau moyen, en danseuse. L’eau gicle en cas­cade sur les pentes, mais épargne route. Un mag­a­sin vit­ré pro­pose des peaux de vach­es. Quant on est dans l’ef­fort, il y a une loi: ne jamais s’ar­rêter. Un peau tachetée serait du meilleur effet sous ma table de tra­vail. Je redresse le men­ton, je relance et prends la tête du groupe. La Zuri­choise vient der­rière avec Javier, Mon­frère suit. Il pleut abon­dam­ment. Des bour­rasques de vent froid bal­aient la mon­tagne. J’es­saie de lire le kilo­mé­trage sur les bornes. La route est découpée en sec­tions. Impos­si­ble de con­naître le décompte des 28 kilo­mètres. Après un replat, la route pointe sur un vil­lage. Je suais, main­tenant je gèle. Au bout d’un kilo­mètre, la pente reprend. Une heure plus tard, j’at­teins un bar­rage. Le col que nous visons est le Puer­to de la Torre, ain­si nom­mé parce que l’E­tat a con­stru­it sur ce som­met de 1920 mètres une tour de 80 mètres. La mon­tagne fait désor­mais offi­cielle­ment 2000 mètres. Le tabli­er du bar­rage est mas­sif. Je cherche la tour, puis  la route. Je vois! Je suis encore loin du but. La route  s’en­roule autour du lac de retenue et con­tin­ue. Un gars court sur le plan de couron­nement pour rejoin­dre une voiture. Il a l’air effrayé. Il porte une bon­net et une veste de ski. Il est vrai que l’or­age forçit. A moins qu’il ne craigne les descentes d’eau, car des cen­taines de mil­liers de litres déva­lent  la mon­tagne et inon­dent la route. Une voiture me dépasse. Une main sort de la vit­re, me prend en pho­to, ren­tre. La voiture accélère. Trois kilo­mètres d’une pente dressée con­tre le ciel, puis la grêle se met à tomber. Trois boucles plus loin, elle ne tombe plus, elle fou­ette poussée par un vent rugis­sant. Les yeux clos, je me cram­ponne. Le guidon sec­oue, les roues chas­sent. Je décroche la pédale automa­tique, rééquili­bre en ten­dant la jambe gauche au-dessus du vide, rac­croche, tourne à 7km/h, puis à 5km/h. La camion­nette du rav­i­taille­ment me dou­ble.
- Com­bi­en reste-t-il?
- 6 ou 7, crie Javi.
Le bruit de moteur s’estompe. Un pan­neau indique neuf kilo­mètres pour le som­met. Il se met à neiger. Je veux chang­er de vitesse, je ne peux pas: mes doigts son gelés. Je place ma main devant mes yeux: sa forme est celle d’un crabe. Le gant détrem­pé cou­vre et gon­fle le plat de la main, les doigts nus sont bleus. Tout en péda­lent, je tape une main et l’autre con­tre mes cuiss­es. Recro­quevil­lés, les doigts ne réagis­sent pas. Je crois voir une tour, mais il vient une nou­velle pente. Je n’ai pas atteint le som­met. Je pédale à tra­vers des con­gères de neige mouil­lée en gémis­sant. Quand je repère enfin la camion­nette, je me pré­cip­ite à l’in­térieur. Sec­oué de spasmes, je regarde la tour. Mon corps sec­oue comme un sac à viande que l’on frappe. La Zuri­choise que des Français en car­a­vane ont sec­ou­ru, me tend un verre de thé: je n’ar­rive pas à le saisir.
- Et Mon­frère?
La camion­nette fait demi-tour. Nous scru­tons à tra­vers les vit­res. Nous le trou­vons 4 kilo­mètres plus bas, en perdi­tion et en état d’hy­pother­mie. Même régime, mais avec une vio­lence accrue. Car­rée dans le siège, emmi­tou­flé de deux cou­ver­tures, il sec­oue. Dix min­utes plus tard, prostré, hors de lui, il trem­ble toujours.

Seia

Belle fin d’é­tape sur des routes cham­pêtres bor­dées de pier­res sèch­es. Il a même arrêté de pleu­voir (pen­dant une heure). Seia se dresse à flanc de mon­tagne. La seule sta­tion de ski du Por­tu­gal, dit Javier. On devine du rocher sur les hau­teurs, mais les bancs de brouil­lard empêchent d’en dire plus. Soudain un petit train touris­tique sur­git d’un nuage de pluie. Il est plein. N’est-ce pas extra­or­di­naire? On annonce à des touristes qu’ils peu­vent se réjouir: là où on les emmène, il n’y a rien à voir. Et ils se réjouis­sent. Il y a tou­jours quelque chose à racon­ter, n’est-ce pas? Heureuse­ment, les cloches son­nent. Javier a bien fait les choses. Quant on est détrem­pé, refroi­di, quant on roule depuis des heures, on se racon­te des blagues pour se don­ner du courage, pour avancer, pour finir l’é­tape. Nous abor­dons le dernier kilo­mètre du jour sur le petit plateau. Javi manque l’hô­tel, il faut redescen­dre. Un groupe de Français occupe la récep­tion de l’hô­tel. Les touristes du petit train. Quelle agence de ban­lieue a bien pu leur ven­dre Seia? Des immeubles de 1970 empilés en ter­rasse, des mag­a­sins de sport qui vendent des luges chi­nois­es, du riz cassé et des patates, de la morue et de l’eau sous toute les formes: soupe, pluie, ruis­seau, flaques. Je cor­rige: nous dînons dans un bon restau­rant. Les morceaux de viande sont ras­sis, les patates braisées, la salade verte. Qua­tre serveurs dis­cu­tent les résul­tats du foot­ball, le maître d’hô­tel fait l’ar­ti­cle en trois langues et il y a deux femmes en cui­sine. Or, nous sommes les seuls clients. Com­bi­en ces gens peu­vent-ils gag­n­er? Pour demain, Javier annonce l’é­tape la plus dure de la course. Elle com­mence par 28 kilo­mètres de mon­tée.
- Pour com­mencer, il y a 500 mètres de descente, plaisante Javi.

En direction de Seia

Mon­tée dans les pinèdes de la Ser­ra de Cara­mu­lo sur des routes noires de pluie. Les vil­lages n’ont pas de forme. Leur dis­per­sion est éton­nante. Comme si Dieu avait éter­nué. D’ailleurs, l’église à été emportée. Je la cherche. Puis je reviens à mes efforts. Javier a pris la tête de l’é­tape et roule à 19km/h. Après deux heures de course, il s’in­ter­rompt pour pren­dre une pho­to dans une clair­ière. Javi qui con­duit la camion­nette pro­pose un rav­i­taille­ment de tartines au fro­mage blanc et à la pâte de coing. L’eau ruis­selle à tra­vers les fentes du casque, inonde le vis­age, goutte sur le nez, se répand sur le mail­lot, mouille le torse, s’ac­cu­mule à la cein­ture. Mes pieds sont des soupes. A midi, pause dans un bar de vil­lage. Nous sommes gelés. Il n’y a pas de chauffage, parce qu’il n’y a pas d’ar­gent. D’ailleurs, il n’y a pas grande-chose. Ni dans les assi­ettes ni ailleurs. Riz brisé et patates. Bouil­lon d’algues. Ce sont des berzas. Une spé­cial­ité, insiste Javier. Grand bien leur fasse. Le genre de flotte que l’on obtient en esso­rant ses habits à mi-étape. Et tiède. Une calamité: les Por­tu­gais man­gent tiède et mou. Je me gave de pain et descends aux toi­lettes. Elles sont dix mètres sous terre. Un bidet ances­tral vis­sé dans la terre battue. Lorsque nous repar­tons, les client du bar nous regar­dent. En Espagne, les gens par­lent, rient, chantent, cri­ent. Ici, ils regar­dent. Je me demande ce qu’ils voient.

Praia

Javier et Javi, les entraîneurs, sont arrivés de Madrid en fin de mat­inée. A part Mon­frère et moi-même, une Zuri­choise. Nous étions quinze dans les Pyrénées, nous serons trois pour la dis­tance Aveiro-Valen­cia. Des étapes de 125 km, 161 km, 174 km… des dénivelés de 1800 mètres, 2000 mètres, 2900 mètres… Cha­cun con­sulte la météo sur son portable. Prévi­sions innom­brables et con­tra­dic­toires avec un point d’ac­cord, il fait et il fera mau­vais. Nous sor­tons les vélos en fin de journée. Le pavé est glis­sant, l’eau ruis­selle sous les pneus. Dès les pre­miers tours de roue, le ciel nous rince. Javier nous guide à tra­vers les canaux et les plans de sel de la zone por­tu­aire. Après avoir enjam­bé plusieurs ponts sur la mer intérieure, nous atteignons la Pra­ia de Bar­ra et son phare blanc de bande-dess­inée, le troisième plus haut du monde. Je veux pren­dre une pho­to, mon portable se trans­forme en éponge. Chemin de retour, nous coupons à tra­vers des sta­tions bal­néaires inondées et désertes. En cher­chant bien, on aperçoit à l’in­térieur des salles de café des buveurs recro­quevil­lés sous une ampoule faib­lis­sante. Et soudain nous plon­geons dans une flaque qui recou­vrait une vaste ornière. La flotte monte à la cheville, les plateaux sont engloutis, le genou est à fleur d’eau. Chaus­sures, cuis­sards, mail­lot, casque, le pre­mier uni­forme de la semaine est à met­tre en séchoir. J’en ai prévu deux.

Aveiro

Gare des trains de Por­to avec ses hauts pla­fonds peints, ses faïences, ses guichets à reposoir de mar­bre, ses portes engoncées dans une colon­nade de pierre: vous gagne aus­sitôt la nos­tal­gie de ce que fut l’Eu­rope. Comme à Lis­bonne, les con­vois atten­dent con­tre les butoirs; les loco­motri­ces sont arrêtées devant un tun­nel noir de suif; un morceau de ciel recou­vre ce lieu encais­sé entre deux parois de maisons sus­pendues. Il est 11 heures, nous tirons nos cof­fres à vélo sous la pluie. Sur les quais, peu de voyageurs. Une ville endormie ou plutôt, exsangue. Je m’ar­rête sur les pas­sagers; ni heureux ni tristes. Ils sont calmes, peut-être résignés. Un mous­tachu a les deux mains posées sur une servi­ette de cuir. Je le remar­que car les autres voyageurs assis dans ce région­al pour Aveiro n’ont pas de car­ac­tère et sont inde­scriptibles. Leur humil­ité con­fine à l’ef­face­ment. Entre un quadragé­naire à cheveux mi-longs, une coif­fure de musi­cien. Sa jambe droite est raide. Il claudique, tourne sur place, mau­grée, s’as­soit plus loin, nous fixe. Le con­voi s’ébran­le, plonge dans le tun­nel, emprunte un pont fer­rovi­aire sur le Douro, gagne la halte de Cam­pan­ha, repart dans l’autre direc­tion, tra­verse l’av­enue de la République où nous avons, l’an dernier, mon­té nos vélos, puis défile con­tre la mer. Je con­state que nous occupons les places réservées aux hand­i­capés. Que le musi­cien n’aie pas protesté ne me sur­prend pas: l’his­toire du Por­tu­gal est faite de silence. Miguel Tor­ga donne dans son Jour­nal un bon aperçu des rudess­es du pays, de sa mod­estie, de sa pro­fondeur. Des men­tal­ités en ape­san­teur et de la terre rouge. Le long de l’Océan, des vil­las aux porch­es manuélins. A en juger par les lim­ou­sines, un lieu de vil­lé­gia­ture pour gens aisés. Au-delà, des dunes héris­sées de treilles. Le vent fou­ette, nous roulons à petite vitesse à tra­vers l’or­age. Dans le wag­on, per­son­ne ne par­le. Un men­di­ant déam­bule entre les pas­sagers. Il est Alle­mand, Sué­dois, Hol­landais. Il est ivre, crasseux, blessé, venu par Ryanair ou easy­Jet. Il n’a  pas vingt ans, il a un chien. Il mendie de la main gauche, l’autre est cassée. En sens inverse vient le con­trôleur, le men­di­ant recule. Le tick­et que Mon­frère a tiré au dis­trib­u­teur n’est pas val­able. Au lieu de pren­dre deux aller-sim­ple, nous avons pris un aller-retour. J’ex­plique que nous ne revien­drons pas d’Aveiro. Le con­trôleur empoche le bil­let, il s’en va. Sur le bord de la voie, des mou­tons ruis­se­lants, des fer­mettes, des ruines et cette cadence qu’im­prime au con­voi le pas­sage des sec­tions, rythme que tout le monde con­naît et qui a dis­paru. Le con­trôleur revient. Il n’a pas trou­vé le men­di­ant. Il nous rend notre bil­let. Rien de ce qu’il pour­rait dire ou faire ne chang­era sa sit­u­a­tion, n’aug­mentera son salaire, n’amélior­era son quo­ti­di­en. A Aveiro, la pluie redou­ble. Notre cham­bre donne sur le canal. Les marins pour touristes écopent leurs bar­ques col­orées. Les promeneurs se dépla­cent par petits groupes, para­pluies ten­dus. A tra­vers les rues luisantes, ils dérivent par paque­ts, comme des nénuphars, glisse à gauche, à droite, reparais­sent. Le cœur de la ville est étroit, le temps dis­suade de s’aven­tur­er dans les faubourgs ou en direc­tion de la plage. Nous cher­chons où manger. Il y a des Pasta­lar­ia, des Cafés, des bars et des restau­rants, mais ce sont des restau­rants louch­es: un employé se tient à la porte, menu sous le bras et racole. Nous déni­chons une can­tine. Mon­sieur tient le zinc, Madame et sa fille, la cui­sine et le ser­vice. Sept plats au choix: qua­tre pois­sons, trois vian­des. La gar­ni­ture?  A tra­vers tout le pays, riz brisé et patates. A l’écran, le jour­nal puis une télénov­ela. La cuisinière lorgne. Au moment de la rup­ture du cou­ple vedette, elle vient en salle, s’af­fale, sort son mou­choir. Une odeur de brûlé tit­ille nos nar­ines. La dame court en cui­sine, revient, s’ex­cuse: la dau­rade est fichue. Est-ce qu’une pièce de morue ferait l’af­faire? Après la sieste, nous allons au cen­tre com­mer­cial. Pen­dant la sieste, la pluie a redou­blé. Le pro­logue de la course à tra­vers l’Es­pagne prévu pour le lende­main. Nous hési­tons devant les chaus­sons, les imper­méables, les cas­quettes, les cuis­sards longs. 

Porto

Dans l’ar­rière-bou­tique de Lau­sanne, je démonte et encaisse mon vélo de course. Les enfants me rejoignent à Genève, nous man­geons sur une ter­rasse. Comme je désigne un apparte­ment au dernier étage de l’im­meu­ble qui sur­plombe notre restau­rant en dis­ant, “c’est là que vit B” (mon col­lègue de tra­vail, ou plutôt, celui à qui je cède par­tie de mon salaire pour qu’il tra­vaille à ma place), B. appa­raît sur la ter­rasse. De retour au bureau, Mon­frère règle les fac­tures, nous dis­ons au revoir aux enfants et nous par­tons pour l’aéro­port. A Por­to, comme le taxi qui nous prend en charge admire nos cof­fres à vélo, je l’in­forme que nous faisons par­tie de l’équipe du cham­pi­on suisse Fabi­an Can­cel­lara. Impres­sion­né, il se met à nous pos­er des ques­tions sur les couliss­es du Tour de France. Nous descen­dons au Pala­cio de Por­to, cet hôtel aux tapis pro­fonds, aux alcôves obscures, aux parois ten­dues de peluche rouge qu’é­clairent des lus­tres dorés. Le récep­tion­niste de 17 ans demande avec beau­coup de sérieux si nous avons déjà fréquen­té l’étab­lisse­ment comme s’il s’agis­sait d’un club.
- Oui.
Il nous remer­cie et appelle un groom. Celui-ci monte les vélos, les pose dans la cham­bre et demande des tuyaux pour l’en­traîne­ment. Plus tard, nous buvons de la Sagres tirée au bar­il, man­geons quelques uns de ces plats sans saveur dont raf­fo­lent les Por­tu­gais et regar­dons tomber une pluie de mau­vaise augure.

Quartiers

De sim­ples vis­ites ne peu­vent suf­fire. Les Parisiens eux-mêmes ont peu de chance de con­naître un jour Paris. Trop de facettes, trop de mou­ve­ments. Dans ce quarti­er du VI ème, j’ai habité pen­dant les représen­ta­tions de ma pièce La Suisse est un petit pays situé entre l’Alle­magne, l’I­tal­ie, l’Autriche et une qua­trième pays dont j’ou­blie le nom, passé une nuit ivre et drogué chez une psy­ch­an­a­lyste qui se bal­adait nue sous une cape de bison ou encore ren­du vis­ite en 2004 à Patrick Kéchichi­an dans les bureaux du Monde des livres. J’ai mangé de la langue de bœuf aux câpres (sans me ren­dre compte de ce que c’é­tait) avant de sign­er aux Edi­tions Théâ­trales et vu des expo­si­tions au Palais du Lux­em­bourg accom­pa­g­né d’une dame illu­minée qui par­lait aux anges. Chaque fois que je con­sulte une plaque de rue, je lis un nom con­nu. Chaque fois que je lève la tête, je recon­nais un mon­u­ment que je n’ai  jamais vu. Mais le hasard con­tribue a reli­er les points sur cette carte du temps: comme nous man­geons au café Vavin avec Alex­is Jen­ny et Nathalie Sar­tou, celle-ci m’ap­prend que Patrick Kéchichi­an a bien aimé la texte qu’elle vient de pub­li­er dans la revue Etudes dont elle est une des rédac­tri­ces. Autour d’une petite table de fer, tan­dis que des dizaines d’é­tu­di­ants arpen­tent les trot­toirs ensoleil­lés, j’es­saie d’ex­pli­quer le sujet de mon essai poli­tique à mes nou­veaux amis — en vain. Après tout, c’est à cela que sert l’écri­t­ure: à expli­quer ce que l’o­ral ne suf­fit pas à dire. Puis, après être passé devant l’ate­lier de Zad­kine (je garde en mémoire son jour­nal lu à l’ado­les­cence et con­state que c’est exacte­ment l’im­age que je me fai­sais de son ate­lier), je tra­verse le jardin du Lux­em­bourg et m’ar­rête pour écrire à Gala: “je me trou­ve à l’en­droit pré­cis où nous nous trou­vions il y a quinze ans à la sor­tie de ce ciné­ma quand tu appelais ton mari pour lui dire que tu resterais quelques jours de plus à Cluny”. Me remet­tant en marche, je songe: j’aime cette femme avec la même pas­sion que le pre­mier jour.

Promenade

Prom­e­nade dans Paris avant l’ou­ver­ture des mag­a­sins. Rue Maubeuge et Notre-Dame de Lorette, Chaussée d’An­tin, boule­vard Pois­sion­nière et retour à la Goutte d’or par Bar­bès. Ent­hou­si­as­mante, cette activ­ité qui à chaque coin de rue se déploie dans l’or­dre des habi­tudes! Cette ville majeure appa­raît dans toute sa com­plex­ité. En même temps, elle est frag­ile. En butte à l’his­toire. Men­acée de dis­paraître alors même qu’elle émerge. Chaque marc­hand, ivrogne, concierge, manu­ten­tion­naire, a sa tâche. La géo­gra­phie urbaine tient à l’im­bri­ca­tion stricte des gestes. Nul ne doit aban­don­ner. Ain­si se com­pose le jour. La ville n’a de poids qu’à force de mesure, de con­cer­ta­tion, de répéti­tions vivantes. 

Quai aux fleurs

Ren­dez-vous avec Niko­la, édi­teur hir­sute et jovial. L’ap­parte­ment en attique donne sur la Seine et la cour de l’Hô­tel de Ville. Il me fait le por­trait des habi­tants étage par étage: veuve mil­liar­daire, roi du gaz, noble, arma­teur, il ouvre des livres sur Dubaï, Tsa­hal et les bull­doz­ers, Duchamp, Leary, pose un ordi­na­teur sur ses genoux, me par­le d’un post-pho­tographe (“quelqu’un, dit-il, qui s’ap­pro­prie des clichés plutôt que de pho­togra­phi­er”) et d’ar­chi­tec­ture sans archi­tectes. Son idée est de me faire écrire sur une série de bâti­ments qui exis­tent ici et là à tra­vers le monde, grands, petits, privés, publics, aban­don­nés, des grat­te-ciels comme des huttes, des bâti­ments aber­rants qui ont pour point com­mun d’avoir été con­stru­its sans être conçus, et — c’est là l’im­por­tant, pré­cise-t-il — qu’au­cun touriste jamais ne vis­ite car ils se trou­vent en dehors des grands cir­cuits en Abk­hazie, au Swazi­land, Hokkai­do ou Tegu­ci­gal­pa. Quand il a fini de m’ex­pli­quer le pro­jet (mon­tre en main car j’ai un autre ren­dez-vous), j’avoue n’avoir pas bien com­pris et je m’é­tonne à part moi de ce que l’on veuille me“faire faire”. J’es­saie de me sou­venir quand j’ai voulu, moi-même, “faire faire”. Pour l’ar­gent, cela va de soi: on con­fie une tra­vail à un employé parce que l’on a que deux bras et un nom­bre lim­ité d’heures par jour, cela s’ap­pelle mon­ter une entre­prise, mais pourquoi vouloir faire écrire à un écrivain autre chose que ce qu’il écrit (et peut-être sait écrire)? Ou alors il faut s’adress­er à des écrivains qu’in­téresse l’ar­gent, des écrivains qui tra­vail­lent sur com­mande. La semaine dernière, avant de quit­ter l’Es­pagne, je me trou­vais dans la même sit­u­a­tion. L’édi­teur lau­san­nois me demandait d’écrire une let­tre d’adieu. Elle fig­ur­erait par­mi douze let­tres rédigées par les auteurs d’une col­lec­tion dont le dernier vol­ume serait bien­tôt pub­lié. Que n’ai-je tourné autour du prob­lème! Quand on se met à écrire, on croit que l’on ne peut dire qu’une chose; on ignore laque­lle. Plus tard, si l’on ne s’est dis­per­sé, on a iden­ti­fié cette chose et l’on sait que toute leur vie ne suf­fi­ra pas à la dire. Alors les com­man­des, les travaux obligés…

Hôtel de Ville

Ce matin je prends le métro pour Hôtel de Ville. Sous mes yeux, cette rue en impasse où j’ai décou­vert un soir d’avril que Lydia était naïve. Je la fixe désolé. Toute envie de la con­quérir vient de s’é­vanouir. Or, je ne songe qu’à cela depuis l’hiv­er. Elle con­tin­ue de ramen­er ses cheveux blonds, de par­ler; elle est légère, blonde, désir­able. Mais cer­taines opin­ions vous démolis­sent. Dans l’après-midi déjà, se mêlant de la con­ver­sa­tion, elle s’é­tait exprimée au moyen d’une phrase ter­ri­ble. L’une de ces phras­es que les jour­nal­istes fab­riquent à la maniv­elle pour per­me­t­tre aux gens sans idée d’éviter de per­dre la face. Dans les milieux frustes, ces phras­es ser­vent d’ar­gu­ment d’au­torité. Juste après, on renoue avec l’essen­tiel: la télévi­sion, le fut­bol, la famille. Ailleurs, dans les milieux où l’on aime réfléchir, ces phras­es sont réd­hibitoires. Je me suis retourné. Lydia plaisan­tait peut-être? J’ai scruté son vis­age. Cette peau blanche, ces yeux bleus, cette inquié­tude inouïe dans les traits. Mais il n’y avait pas moyen, elle avait par­lé sérieuse­ment, elle avait sérieuse­ment exprimé dans la langue de bois des imbé­ciles ce qu’elle con­sid­érait comme une con­vic­tion. J’é­tais aba­sour­di parce que, depuis que je l’avais ren­con­trée, jamais elle ne s’é­tait trahie. J’es­sayais de remon­ter le fil de nos con­ver­sa­tions, de savoir si faute d’oc­ca­sion, faute d’avoir à tranch­er dans un débat que nous auri­ons pu avoir, elle avait réus­si à don­ner le change et puis le soir, dans cette rue, cela s’é­tait repro­duit. Alors, tout en con­tin­u­ant d’ad­mir­er sa beauté, tout en la désir­ant, je vis que c’é­tait impos­si­ble, qu’elle était per­due. Si je lui téléphonais le lende­main, c’é­tait pour me con­va­in­cre que j’avais tort, qu’il y avait un remède, que je m’é­tais trompé. Ou parce que j’e­spérais que nous pour­rions couch­er ensem­ble avant que cette naïveté ne l’en­laidisse, ne la sub­merge, ne me l’en­lève. Il n’y eut pas de ren­dez-vous. L’af­faire s’ar­rê­ta là et je ne la rap­pelais pas, car désor­mais, chaque fois que je pen­sais à elle, j’en­tendais cette phrase et je voy­ais qui elle était.