Espagnols

Dans une charge con­tre le protes­tantisme poli­tique des sociétés du Nord, je dis aux deux Javier: “par­lons franche­ment, les Espag­nols n’ont ni imag­i­na­tion ni fan­taisie, mais ils ont le bon sens, il sont doués pour la vie et ils sont fiers”. Et l’un comme l’autre, n’en­ten­dant pas la cri­tique, ne gar­dant que le posi­tif, rétorquent “oui, c’est vrai que nous savons vivre”.

Autre

Orig­i­nal celui qui par­ti d’on ne sait où aboutit ailleurs. Remède courant: le traiter de fou.

Valises

A l’ar­rêt en gare, il lui faudrait descen­dre cinq valis­es. L’une de ses valis­es est un sac, une autre, un sachet de super­marché. Le train mar­quait une halte d’une minute. Il achem­i­na les pre­mières valis­es, les dis­posa sur la plate­forme à prox­im­ité de la porte. Lorsque le train fut à l’ar­rêt, il vit qu’une par­tie des valis­es avaient été ramenées à l’in­térieur du wag­on. Il se pré­cipi­ta, en trans­porta deux, s’en alla chercher la troisième. Celle-ci avait été remisée dans une armoire. Il la saisit, la por­ta sur la plate­forme, retour­na chercher le sachet. Quand il le soule­va, il se rompit. Il ramas­sa les effets qui tombaient sur le sol, cou­rut à la porte. Les pas­sagers qui attendaient sur le quai com­mençaient de mon­ter. Il jeta une valise par dessus leur tête, puis une autre, retour­na dans la wag­on. Le sac était enfer­mé à l’in­térieur d’une armoire. Il le prit, cou­rut jusqu’à la porte, le bal­ança sur le quai. Il voulut descen­dre, mais les pas­sagers qui mon­taient l’en empêchaient. Lorsque la voie fut libre, la porte se refer­ma et le train démar­ra. Par la fenêtre il vit ses valis­es. Un incon­nu les emportait. 

Langue

Si con­cen­tré sur ce que je ne suis pas que je me mords la langue.

Jet

Je n’aime pas jeter du riz ou un fond de pâtes, mais jeter une tomate ou du per­sil me sem­ble beau­coup plus inquiétant. 

Toit

A l’in­stant j’é­tendais le linge sur mon toit. Au quo­ti­di­en, je ne con­nais pas de plus grand plaisir que se tenir sous un ciel limpi­de et d’é­couter les oiseaux.

Ségovie-Andalousie

Nous rangeons les vélos dans les cof­fres, prenons un bus pour Madrid-Atocha. Mon­frère ren­tre à Genève, je regagne le sud à bord d’un train rapi­de. En fin de journée, quand j’at­teins mon vil­lage en Andalousie, la cais­sière du super­marché me demande si je vais bien.
- Parce qu’i­ci, nous sommes tous déprimés, voilà une semaine qu’il pleut.
Dans l’ap­parte­ment, panne d’élec­tric­ité. La pastèque a fon­due. Elle n’est pas plus épaisse qu’une feuille de papier. 

Barco de Ávila

La Zuri­choise renonce  à courir la deux­ième par­tie de l’é­tape de l’après-midi. Nous de même. Javi roule seul. Autant de pluie sur la chaussée que dans l’air. Une tem­péra­ture de trois degrés. Mon­frère a un retour de grippe, j’ai un début de fièvre. Nous aval­ons de la bière au vil­lage en atten­dant l’heure du dîn­er. Autour de la table, comme d’habi­tude, con­sul­ta­tion de la météo. Et comme d’habi­tude, pluie. Mon­frère décide d’a­ban­don­ner et com­mande une bouteille de vin. La Zuri­choise veut con­tin­uer. J’hésite. Je bois un verre de vin. Endor­mi à minu­it, je me réveille à trois heures et ne ferme plus l’œil. Le matin, il pleut.

Océan

En direc­tion du sanc­tu­aire de la vierge noire, à tra­vers le Peña de Fran­cia. Route splen­dide, paysage étale, blocs de gran­it et tau­reaux. L’Es­pagne mil­lé­naire, pas un arbre qui n’évoque son his­toire. Et quels vil­lages! Des forter­ess­es paysannes pro­tégeant leur église. Des mer­veilles! Mais il pleut tant que tout cela est trans­for­mé en un vaste océan de pâturages. Et nous nav­iguons à bord d ‘un uni­forme cycliste qui n’a pas séché depuis trois jours. Je croy­ais avoir emporté assez de vête­ments, j’é­tais opti­misme. Seule la Zuri­choise pos­sède une garde-robe infinie. De plus, elle a prévu des habits d’hiv­er. Nous roulons à qua­tre, pen­dant plusieurs heures, à courte dis­tance les uns des autres et pas­sons un col. Dans la descente, les choses se gâtent: le vent hurle. Par moments, il se pré­cip­ite dans les roues et bous­cule le vélo. Je ralen­tis. En pleine descente, je roule à 5km/h. Les autres vont devant. Lorsque je les rejoins, ils sont arrêtés au milieu d’un vil­lage et dis­cu­tent. Nous tombons d’ac­cord: impos­si­ble de con­tin­uer. Nous allons nous cass­er le nez. Javi démonte les vélos et les charge sur le toit de la camion­nette. Une vieil­lard assiste au tra­vail en curieux. Il porte le béret, il a de grandes oreilles. Jovial, il nous dit qu’il n’a jamais quit­té ce vil­lage. Je prend la mesure de cette révéla­tion: dix maisons de pierre. L’homme a dans les qua­tre-vingt ans.
- Ah, si, cor­rige-t-il, pour mon ser­vice mil­i­taire, je suis allé à Valladolid!

La Torre 2

Au lieu de redescen­dre par l’autre ver­sant, nous regagnons Seia en camion­nette. Le con­stat est unanime: sans véhicule au som­met du col, avec trente kilo­mètres sup­plé­men­taires à par­courir pour sor­tir de la tour­mente, nous risquions de mourir. Nous man­geons à la Guardia dans une salle sans chauffage. Le patron nous fait la pub­lic­ité pour ses spé­cial­ités: morue, soupe d’algues tiède, riz cassé et patates. Nous réar­mons les vélos sous une pluie bat­tante. Javi nous guide à tra­vers la ville et se perd. Je me trou­ve en sens inter­dit, dans la descente, sur une route pavée qui grav­it la colline, dérape, pose pied et con­tin­ue sur ma tra­jec­toire évi­tant de justesse une auto­mo­bile. Quand nous atteignons le fond du trou, Javi annonce qu’il faut remon­ter. A sa décharge, cette ville de Guar­da est entourée d’un tel nom­bre de gira­toires qu’elle sem­ble vérolée. Et aucun pan­neau indi­quant l’Es­pagne. Quand nous quit­tons enfin le périmètre urbain, la route s’élar­git et nous roulons 70 kilo­mètres à bon rythme jusqu’à la fron­tière. Le soir, à Ciu­dad Rodri­go, nous sor­tons boire. Mon­frère qui est resté à bord de la camion­nette pour la sec­onde moitié de l’étape con­sid­ère la pluie avec découragement.