A Berlin, me dit cette amie berlinoise que j’invite au restaurant, les filles refusent que les hommes paient l’addition.
Faiblesse d’action
Qu’Henry Kravis, co-sociétaire du groupe d’investissement KKR, gagne en une heure plus que ne gagne en un an l’ouvrier moyen employé par l’une des ses sociétés, ne me semble pas scandaleux. Ce n’est pas la force d’action qui m’inquiète: des personnes capables telles de Kravis de créer pareilles fortunes sont rares. Ce qui inquiète, c’est la faiblesse d’action, c’est à dire l’érection de ce pillage de la force de travail par le détournement de la plus value en modèle du nouveau capitalisme par des individus de tous bords au rang desquels on compte des fonctionnaires censés représenter le peuple. Ainsi découvre-t-on, pendant l’une des conférences données par Kravis dans le cadre du Forum de Davos, des rangées de personnalités écouter béatement cet investisseur expliquer comment l’on parvient à de tels résultats en détruisant la qualité de vie des citoyens.
Ashcroft
Chacun a un talent, parfois deux. Lorsqu’on possède un talent dans une partie spéciale, on peut espérer devenir une personne en vue. Vingt-cinq ans après que The Verve ait publié son succès Bitter Sweet Symphony, le chanteur du groupe Richard Ashcroft vient de sortir un nouvel album — excellent et identique. Mêmes violons, mêmes arrangements, mêmes voix. Bien qu’il soit condamné à la répétition, il possède un talent qui le distingue de tous les autres artistes. Qu’un artiste possède plus d’un talent est rare. S’il en possède trois ou plusieurs, il est à ranger parmi les grandes figures de l’histoire. En réalité ce qui permet à ce talent d’irriguer une œuvre entière, ce sont les sollicitations de la vie, les mouvements intimes de la personnalité dans son confrontation avec le monde. La fourmilière est une société collectiviste. Selon un ordre constant, la fourmilière répétè la fourmilière. Le coup de pied est l’occasion de son génie. Peut-être que si l’on abandonnait Richard Ashcroft à son talent et l’isolait du monde, il ne produirait plus rien ou alors, ce qui revient au même, des doublons de Bitter Sweet Symphony.
Au village de Gimbrède il y a quinze ans, un couple de retraité est venu occupé la maison voisine. De son vivant, lui était boucher. Sa femme, sans travail. De son vivant car, de son propre aveu, en sortant de la répétition, il lui semblait être sorti de la vie. Il ne s’en plaignait pas, mais il cherchait que faire de son corps. Pour l’esprit, il n’en avait pas; il ne manquait pas de caractère. Après avoir fait ses marques dans cette campagne sous-habitée, il résolut la chose ainsi: il jouerait aux cartes et boirait, ne revenant au village qu’à l’heure du repas pour manger la cuisine de sa femme. Au début, celle-ci sortait un peu; elle ne sortit plus. Après midi, le café bu, Marc — c’était son prénom — se plaçait devant la porte de la maison pour fumer. S’il m’apercevait, il demandait invariablement:
- Tu as mangé?
Et invariablement ajoutait:
- Moi, c’est fait.
Puis il reprenait sa voiture, retournait aux cartes et à la boisson. Au bout de deux ans, un médecin lui fit comprendre que ce train de vie le conduisait à la mort.
- Le toubib parle de me couper la jambe, me dit-il. Je m’en fous!
Le couple ne connaissait personne dans le village et nul ne voulait le connaître. Le peu de talent qu’il avait reçu en partage se délitait. La femme rôdait en peignoir rose dans un potager à l’abandon en prenant garde de ne jamais s’éloigner de plus de quelques mètres de sa cuisine. Son teint livide devient cireux et translucide. Sous l’effet de la couperose, Marc rougit. Un jour, nous allâmes manger chez eux. Tout à la joie de recevoir, ils avaient tant bu, qu’ils étaient incapables, elle de servir, lui de causer. A l’été, Marc se tenait une fois de plus devant sa porte une cigarette au bec. Il me héla.
- C’est fait
Il lui manquait une jambe.
Peu avant qu’il ne meurt, sa femme revint de l’hôpital catastrophée.
- Il a refusé de me voir, nous dit-elle.
J’ignore ce que Richard Ashcroft a fait durant les vingt-cinq ans qui séparent Bitter Sweet Syphony de la publication de ce nouvel album (mis à part enregistrer de l’excellente musique): lui aussi semble revenir d’entre les morts. Il a le teint livide, il n’a plus de lèvres, les yeux sont vides, le port raide et contraint. Dans la répétition des jours, par une collaboration continue avec le monde ou en se donnant des coups de pied, il a sauvé son talent.
Parler-faire
Gens qui craignent de parler. Amicaux, sociables, de bonne humeur, dès qu’ils ont salué, ils sèchent, ne savent comment se tenir, redoutent d’avoir à entrer en conversation. Cela est aussi peu naturel que l’est pour moi le football ou le karaté. Si je fais une remarque et ménage un temps nécessaire, ils répondent, observent l’effet obtenu, pondèrent ma réaction. Si je persiste et fais profil bas, ils rayonnent: ils sentent qu’il vont y arriver, ils y arrivent. Alors leur attitude change. Elle est marquée de reconnaissance. Et cependant, la crainte demeure. Elle ne disparaît qu’une fois le langage confié au corps, lorsque le rapport entier relève des gestes et de leur codification. Lorsque dans cet autre langage l’un d’entre eux témoigne de ma réussite, c’est à mon tour d’être reconnaissant.
Graphie
C’est peu de dire que ma graphie se détériore. Parfois, je suis incapable de me relire. J’écris sur des supports souples et mal assurés, carnets ou feuilles volantes, cela n’aide pas. Désormais, par un effet de contagion dû au mauvais usage des claviers, j’inverse les lettres. Pas dans le mot mais dans l’ordre. Écrivant par exemple “maison”, je commence par le “a” ou par le “i”. Récemment, j’admirais mon père. Il écrit droit, aligne les lettres avec précision, respecte les liés et les déliés. Au prix d’une certaine lenteur, il est vrai. A l’opposé, mon fils écrit de travers, varie les volumes, néglige les verticales. Chez lui, un “d” ressemble à un “o”. Dans son cas, l’explication est connue. A sa période d’apprentissage, il a été placé par son école au milieu d’une équipe de nouveaux venus analphabètes. Je m’en suis plaint. Le directeur a justifié: “il est plus avancé que les autres, il leur apprendra”
Corrida
Le caractère national s’exprime dans les fêtes. La corrida est une fête. Mais il est à parier que son invention est liée à un fond de comportement propre aux Espagnols. Ce fond les distingue des autres peuples. Les dernières années, j’ai roulé à vélo dans Munich. Peu ou prou, les règles sont les mêmes qu’en voiture: le cycliste ralentit au carrefour, s’arrête au rouge, démarre au vert. Il tient sa droite ou sa gauche. Le piéton emprunte le trottoir. Si le cycliste et le piéton empruntent le même espace, ils le partagent en redoublant d’attention. En Espagne, le cycliste rit, chante et parle. Il regarde partout sauf devant lui. Il fonce sur vous comme un taureau. Vous restez sur votre trajectoire, c’est la collision. Mais le génie national s’exprime surtout chez le piéton. Il semble ne pas vous voir, il ne vous voit pas. Vous allez le renverser: au dernier moment, il se déhanche et fait passer.
Ecriture
Nombre de personnes ignorent ce que peut bien faire un écrivain. A l’évidence, c’est incompréhensible. Un écrivain ne peut pas… écrire. Cela ne constitue pas toute son activité, n’est-ce pas? Réaction liée au fait que l’écriture dans son usage commun sert au mieux à produire quelques notes: listes d’achats, numéros de téléphone, pense-bête. Cette incompréhension est aussi radicale que celle qui consisterait à demander à un vendeur de fromages ce qu’il vend. Ainsi, une personne me disait hier: “je vois, vous corrigez les fautes d’orthographe dans les textes!”
Démeubler
Le propriétaire comprend ma demande: en effet, la tête de lit branle et le matelas est trop étroit, mais si je veux commander un lit double de grande taille, il lui faudra stocker celui qu’il a mis à ma disposition. Jusqu’ici, il n’avait pas exigé de participation au loyer du garde-meuble, mais un lit, c’est encombrant, n’est-ce pas? Nous tombons d’accord: ma contribution à la location de la pièce d’entreposage s’élèvera à trente francs par mois. Combien mesure-t-elle? Il cherche dans ses papiers: 8 mètres, dix mètres? Mais le plafond est élevé, je peux disposer sur la hauteur, précise-t-il. Ainsi, on payait pour louer les appartements et les meubles, désormais on paie également pour démeubler les appartements, du moins dans les sociétés pauvres où les appartements sont petits et n’offrent aucun espace de réserve. Dans cet esprit on pourrait imaginer acheter des meubles dont l’usage aurait un coût séparé. Le buffet du salon m’appartient, mais chaque fois que j’ouvre ses tiroirs, je m’acquitte d’une taxe. Ou encore, je possède une casserole, mais à la fin du mois, je reçois une facture à proportion du nombre de fois où je l’ai mise sur le feu. Après tout, lorsqu’on achète une voiture, on ne peut rien en faire: prendre le volant et démarrer implique de s’être acquitté d’une dizaine de postes budgétaires. Les banquiers qui créent de la monnaie scripturale à partir de leurs claviers d’ordinateurs pourraient ainsi augmenter la masse des crédits et accélérer le pillage des travailleurs.
Le chat de trois heures vingt-huit
Hier, à trois heures vingt-huit du matin, un chat m’apparaît en rêve. Il est noir, jeune, lustré, il bave du sang. Cette nuit, à la même heure (je vérifie au réveil sur un horloge digitale à projection), le chat est de retour. Cette fois, il parle. Je veux prendre mon entourage à témoin:
- Voyez ça, un animal qui parle!
Mais il n’y a pas d’entourage, je suis seul et quand je me rendors, le chat a disparu.