Chose

Lors d’une course de fond, la pen­sée ressem­ble à une valve. Elle libère des con­tenus incer­tains sur un rythme sac­cadé. Cela tient à la foulée, mais aus­si à l’im­pos­si­bil­ité de mobilis­er pleine­ment l’e­sprit, req­uis comme il l’est par l’ef­fort. Se pro­duisent alors des hal­lu­ci­na­tions rationnelles. Ce soir, autour de dix-huit heures, tan­dis que les familles finis­sent leur repas du dimanche, je courais en direc­tion d’Almería. La piste de sable qu’empruntent cyclistes et marcheurs passent entre le quai et la plage. Soudain, je lève les yeux et aperçois une homme qui porte les tables de lois de Moïse. Il s’ag­it en fait d’un garçon de café qui tient pressé con­tre sa poitrine deux séries de chais­es blanch­es. Plus loin, je vois un coléop­tère géant. La dernière appari­tion est plus inquié­tante. Un heure plus tard, sur le retour, je regarde la mer. Soudain, une pieu­vre mécanique émerge de la brume. Mas­sive et grêle, elle se tient sur l’hori­zon. Jamais je n’ai vu pareille sil­hou­ette. Pour don­ner une idée de la vision, on peut penser à une araignée d’eau, mais ici, le mon­stre est mécanique: pattes courbes, plate­forme cen­trale et une tour de plusieurs dizaines de mètres. Je la suis des yeux. Impos­si­ble de savoir si elle avance. Elle est de face, à quelque 10 kilo­mètres. Énorme. Un cata­ma­ran? Trop haut. Une plate­forme indus­trielle? A cet endroit? Ce matin, il n’y avait rien. Des films tels que Bat­tle Los Ange­les 2012 ou World War Z me revi­en­nent en mémoire. Même image inau­gu­rale. Quelque chose appa­raît. Puis l’apoc­a­lypse se déclenche. Je con­tin­ue de courir. Un héli­cop­tère de la police remonte la côte à basse alti­tude. Sur la plage, les baigneurs le désig­nent à leurs enfants. Mais nul ne sem­ble voir cette machine qui se dresse sur l’eau. Je me frotte les yeux. La chose est tou­jours là. Quand un groupe de pas­sants mar­que un arrêt sur le quai. Les hommes lèvent le bras, pointent sur la chose, les femmes met­tent leurs mains en visière. Ces gens-là habitent toute l’an­née au bord de l’eau, se promè­nent pour ain­si dire chaque jour sur le quai et ils sont sur­pris. Je pour­su­is mon chemin, pénètre dans le pre­mier d’une longue série de tun­nels (per­cés dans la falaise). Quand je ressors près de mon vil­lage, la chose a disparue. 

Art et alcool

Alfred Jar­ry qui se fait livr­er le vin rouge par camion-citerne. Le pein­tre Fran­cis Bacon qui rejoint tous les soirs ses amis, se saoule au cham­pagne, ne mange que des huîtres. Jim Harr­sion, morigé­nant son ami l’écrivain Thomas McGuane: “un litre d’ac­cord, mais pas deux litres de whisky par jour Thomas, tu exagères!”… Duras, six mois de coma. Ker­ouac qui s’é­coule sur un chiotte et se fait piss­er dessus pen­dant toute la nuit. Syl­vain Tes­son qui tombe du toit d’un chalet. Asger Jorn ivre-mort qui  rejoint Lon­dres en pilotant son avion. Debord assis devant sa chem­inée, si lourd qu’il peut à peine se lever pour recevoir ses hôtes. Je pour­rais rem­plir des pages…

Vent

Grand vent sur la plage. Le sable vole. Je mange une pael­la sou une para­sol rouge. Un cou­ple de Français demande de la san­gria. Il n’y en a pas. J’ex­plique ce qu’est le “tin­to de ver­a­no”. Des Charentais. Mil qua­tre cent kilo­mètres d’une traite. Sujet de con­ver­sa­tion favori des retraités épris de tran­shu­mance, la route: le nom­bre de pistes, les aires de dégage­ment, les péages. Une sci­ence com­parée des réseaux autoroutiers. A Madrid, un périphérique sat­uré. Trois heures de per­dues.
- Mais enfin, nous sommes à la retraite, me dit le mon­sieur avec cette jubi­la­tion de celui qui a réus­si son coup.
- Moi aus­si, ais-je envie de lui dire.
Au lieu de quoi, je passe les lunettes pour me pro­téger d’une nou­velle rafale de vent.
- C’est sou­vent comme ça? Demande la dame.
- Jamais.
Peu après, des flammes échap­pées du bar­be­cue du restau­rant met­tent le feu à la tente.

Pour le bombardement de la ville de Genève

“Oh, me dit cette fille, quelle chance d’habiter Genève, c’est si cos­mopo­lite!“
Com­men­taire de touriste! Cos­mopolitisme est d’ailleurs un terme impro­pre. Il sup­pose une com­mu­ni­ca­tion entre des per­son­nes héri­tant de leur cul­ture. Qu’avons-nous dans Genève (dans toutes les villes qui font dor­toir économique selon le principe du plus petit dénom­i­na­teur com­mun), sinon un entasse­ment d’i­den­tités fondée sur la seule extéri­or­ité: couleur de la peau, habits, signes religieux, langues. Pareille divi­sion de la société ne prof­ite qu’à une idéolo­gie, celle de l’ar­gent. Dans cette mesure, Genève est en effet un parangon. L’E­tat se félicite d’ac­cueil­lir dans ses murs ces agences de paix post-gou­verne­men­tales dont la mis­sion est d’émet­tre des avis sur le monde tel qu’il devrait être.  Il fait bien: d’un côté, le dor­toir accoté à la machine à pro­duc­tion, le réel, d’autre part, des con­tin­gents de bien-pen­sants, occupés à la pro­duc­tion sym­bol­ique, la fic­tion. Tout cela pour que cir­cule à bonne vitesse un argent sur lequel l’E­tat (de moins en moins) et l’oli­garchie (de plus en plus) exerce son rack­et.
 

Essai

Chaque matin, avant la venue des chaleurs, penché sur le texte de l’es­sai, ne posant sur la page que quelques phras­es par heure, prin­ci­pale­ment occupé à décider du chem­ine­ment intel­lectuel et de l’a­gence­ment des références. Un tra­vail aux antipodes de l’écri­t­ure de fic­tion. Les poètes vieil­lis­sent bien: c’est l’au­ra des mots, le jeu et la lumière, le cha­toiement. La prose tech­nique est un sac à rides. Encore, quand c’est académique, le ter­rain est jalon­né, mais ici je spécule. A vrai dire, quand je lâche le morceau — une semaine durant lorsque je suis allé débat­tre en France autour de Forde­troit - j’ai peur de réen­gager le com­bat. Comme si j’al­lais trou­ver le texte refer­mé sur soi. Un moule som­bre et dure, impos­si­ble à éven­tr­er, même au couteau plat. Cepen­dant, le pro­pos avance. Tout à l’heure, nou­velle angoisse. Main­tenant que le squelette de l’ou­vrage est appar­ent, la chair. Si je voulais référencer cor­recte­ment mes thès­es, il me faudrait con­sacr­er dix ans à la lec­ture. Mais alors, je ne pour­rais prob­a­ble­ment plus les soutenir. Noyé dans la com­plex­ité, je serais con­traint d’ab­straire une par­tie de l’es­sai que j’é­tudierais dans le détail, nég­ligeant le reste par souci d’hon­nêteté intel­lectuelle. Je me dis alors que le rôle d’un essai est pré­cisé­ment d’assem­bler des savoirs que l’on pos­sède sans les maîtris­er entièrement. 

Soldats du capital

Ce fonc­tion­naire d’une organ­i­sa­tion inter­na­tionale m’ap­prend qu’il tra­vaille à la dérad­i­cal­i­sa­tion des immi­grés musul­mans. Ce dis­ant, il affiche un sourire con­cerné, comme si la dig­nité de l’en­tre­prise fai­sait de lui un homme à part. Cette toi­lette psy­chologique n’é­tant pas rémunérée, afficherait-il la même conviction?

Doutes

Ven­dre­di dernier, je vais au marché du vil­lage avec Mon­a­mi. C’est un marché de quelques stands. Un fab­ri­cant de miels, deux plateaux de fruits et légumes, des chif­fon­niers, dans un angle un fleuriste et une famille qui vend figues, épices et noix, enfin ce gitan qui jon­gle sur des pyra­mides d’av­o­cats et de mangues. Mon par­cours est tou­jours le même, dans le sens inverse des aigu­illes de la mon­tre. Une pre­mière fois, je défile pour le plaisir des yeux, puis j’achète. Ce jour-là, Mon­a­mi et moi sommes chargés lorsque nous dis­cu­tons avec le fab­ri­cant de miels. Pour quinze Euros, j’ob­tiens trois pots. Je lui tends une bil­let de 50, j’empoche la dif­férence en bil­lets. Or, peu après, quand je veux pay­er une pastèque au stand du maraîch­er qui se trou­ve à trois mètres de là, je ne trou­ve plus mon argent. Je retourne mes poches, cherche dans le sac à com­mis­sions, fouille encore mes poches: incré­d­ule, j’en­fonce plus avant la main dans des poches que je sais vides. De retour à l’ap­parte­ment, Mon­a­mi émet les hypothès­es de rigueur. Nous en con­clu­ons que les bil­lets ont glis­sé au sol lorsque je payais la pastèque. Pour­tant, les shorts de l’ar­mée thaï­landaise ont de poches con­séquentes, à la fois larges et pro­fondes et comme j’ai démé­nagé par avion, ma garde-robe est mai­gre, de sorte que je porte ces shorts matin et soir — c’est dire si j’y suis habitué. Bref, lorsque je repense à l’af­faire, je m’é­tonne que ces bil­lets aient pu m’échap­per. Hier, ven­dre­di, un semaine plus tard, je me rends à nou­veau au marché. Après avoir fait le tour des stands, je vais directe­ment chez le maraîch­er sans m’ar­rêter chez le fab­ri­cant de miels. J’achète des patates, des tomates et du raisin. Der­rière les plateaux, trois vendeurs. Ils vont et vien­nent, ser­vent plusieurs clientes à la fois, comptent, addi­tion­nent, ajoutent, retranchent. L’opéra­tion dure. Côté client, je suis le seul homme. Mon vendeur dépose les tomates au sol, pèse les patates, les place à côté des tomates, me mon­tre les grappes de raisin, cal­cule le prix. Je paie. Sur un bil­let de 20, il me rend 14 Euros dont un bil­let de 10. J’empoche. Même poche, du même côté, dans le même pan­talon. Arrivé à l’ap­parte­ment je décou­vre le bil­let de 10 Euros dans le sac à com­mis­sions. Je ne m’é­tonne pas. Le soir, quand je veux sor­tir, je ne trou­ve plus la com­mande du garage. Elle se trou­ve tou­jours dans la poche opposée à celle où je place mon argent. Je cherche qui a pu me faire les poches. Par­mi les clients, il n’y avait que des femmes du vil­lage; toutes achetaient. Celui qui a voulu me vol­er aura com­mencé par la poche droite. Étant tombé sur la com­mande, il aura pour­suivi par la poche droite, celle où je range mon argent. Pour une rai­son ou une autre, le bil­let lui aura échap­pé et il sera tombé dans mon sac à com­mis­sions. Ven­dre­di prochain, je prévois de poster mon frère qu’i­ci per­son­ne ne con­naît à dis­tance d’ob­ser­va­tion. Je n’au­rai plus qu’à acheter mes légumes et atten­dre. Dès que le pick­pock­et ten­tera son coup, mon frère m’aver­ti­ra et je l’at­trap­erai (cepen­dant, j’ai retrou­vé la com­mande, elle se trou­vait dans un autre pantalon.)

Aphone

En Espagne (mais j’ai débuté cette pra­tique l’an dernier à Fri­bourg), j’ai décou­vert que l’on pou­vait à tout moment de la journée se retranch­er du monde. Je déroule la per­si­enne pour plonger la pièce dans le noir, j’en­fonce des tam­pons dans mes oreilles, je me couche. Ne pas enten­dre son­ner les télé­phones ne suf­fit pas: il faut savoir qu’ils ne son­neront pas. Tel est le cas. Depuis quelques mois, ils sont aphones. Pour quelqu’un qui est sans cesse occupé à devis­er avec soi-même, cette coupure du réel est une aubaine. Le rythme de la vie ralen­tit, la qual­ité augmente.

Couple 2

La femme est prête à par­don­ner. L’homme est prêt à exiger. C’est pourquoi la nature à prévu que le seul cou­ple capa­ble de faire une enfant soit com­posé d’une femme et d’un homme.

Règles

Des bêtis­es cir­cu­lent dans la champ lex­i­cal. “Super­fi­cial rules”, par exem­ple. L’ex­pres­sion fig­ure en car­ac­tères de taille sur le flanc d’une camion­nette. A part les rejeter ou y souscrire, que peut-on faire face à des règles? Mais si elles sont superficielles ?