Gala

Accord super­na­turel de l’âme et du corps. Face à une con­jonc­tion aus­si heureuse et durable, rien de plus nor­mal à ce que l’in­di­vidu désar­mé par la fatal­ité ne réagisse avec vio­lence ce qui crée dans le cou­ples de sem­piter­nels désordres.

Question à un milliard

Le mil­liar­daire Peter Thiel, rap­porte Alexan­dre Lacroix dans son livre Ce qui nous relie, pose aux inter­locu­teurs qu’il ren­con­tre pour la pre­mière fois, cette ques­tion:
- Quelle est la chose que vous tenez pour absol­u­ment vraie, mais avec laque­lle très peu de gens seraient d’ac­cord?
Com­men­taire de l’au­teur: “[] c’est une demande très dif­fi­cile. Si vous êtes capa­ble d’y répon­dre, cela sig­ni­fie deux choses. Pre­mière­ment, que vous avez du courage, parce que vous allez émet­tre un énon­cé avec lequel l’autre sera prob­a­ble­ment en désac­cord. Deux­ième­ment, que vous êtes capa­ble de penser par vous-même.”

Enfants

Étrange de ne plus voir les enfants. Ils ont lais­sé quelques traces. Une pho­togra­phie sur la table de nuit, un vélo. De temps à autre, j’ap­prends ce qu’ils font. Aplo est par­ti ce matin pour une ferme dans le vil­lage de Provence au-dessus du lac de Neuchâ­tel, il s’oc­cu­pera des vach­es et la basse-cour; Loé finit ses exa­m­ens sco­laires et ira à Lyon faire les bou­tiques. Quand je me balade sur mes ter­rass­es, je  cherche com­ment faire pour les rejoin­dre. Alors, appa­raît la Suisse, Genève. Je reprends place dans ma chaise: ce n’est pas pos­si­ble, que ferais-je là-bas? Voyons, quels sont les autres pays viv­ables en Europe? Où l’on par­le la langue du pays, où l’on ren­con­tre les gens du pays, où l’on mange la nour­ri­t­ure du pays? Et de me rep­longer dans les annonces de vente de ter­res agri­coles autour du plateau castillan. 

Virilité

Qu’il y ait des homo­sex­uels, soit! Qu’ils revendiquent et s’af­fichent, bon! Qu’ils ges­tic­u­lent, tirent sur la cou­ver­ture, imposent leur éti­quette, pré­ten­dent revis­iter l’his­toire, bref qu’ils batail­lent pour exis­ter, les pau­vres! Moi, mon inquié­tude va à la perte de la viril­ité. Non pas qu’elle se man­i­feste d’abord dans le sexe : elle est partout vis­i­ble. Dans le port de tête, dans la vision de l’avenir, dans la vision du passé. Et dans la prise de déci­sion. Que d’ater­moiements! Dès qu’il s’ag­it de tranch­er, on file en crabe. Notre mau­dite loi sur­nage avec peine dans un océan de règle­ments! Plus per­son­ne pour oser taper sur la table et au besoin décrocher le fusil. Comme si une loi ou un règle­ment pou­vaient nous pro­téger! Le cul entre deux chais­es, un caniche sur les genoux, nous égrenons notre catéchisme universel.

Postlittérature

A peine ren­tré de Calais, une autre invi­ta­tion à par­ticiper à un fes­ti­val lit­téraire, parisien celui-là. Son thème, l’Amérique. Les par­tic­i­pants, des Améri­cains. Des écrivains au noms pres­tigieux. De ces auteurs qui écrivent des romans dont le nom­bre de pages con­cur­rence le Bot­tin et négo­cient des con­trats avec Hol­ly­wood. Je par­cours la liste: je ne trou­ve pas d’écrivain français, ni mon nom, mais je serais con­fron­té aux mêmes col­lègues que lors des deux ren­con­tres précé­dentes. Me revient en mémoire les pages que con­sacre Bern­hard aux prix lit­téraires. Dans Le neveu de Wittgen­stein il par­le, me sem­ble-t-il, du Georg-Büch­n­er (quand on vous donne un prix, c’est comme si on vous fai­sait caca sur la tête, ou quelque chose de ce goût.) Reste à savoir com­ment refuser sans se met­tre à dos les gens de bonne volonté.

Chose 3

La plate­forme est arrivée sur le port marc­hand. C’é­tait donc cela, une plate­forme. Je l’ai pho­tographiée de loin, comme je pas­sais en voiture hier, mais les clichés sont médiocres. A cette dis­tance, cachée par les pas­sants, les palmiers, les grilles, les grues et les fer­ries, noyée dans la vitesse, elle ressem­ble à une araignée d’eau. Or, je sais ce qu’elle est: colos­sale. Qua­tre piliers de béton, une tour. Ain­si, le mys­tère demeure: com­ment s’est-elle déplacée le long de la côté pour arriv­er à bon port? Avant la fin de la semaine, je suiv­rai la digue pour aller y voir de près.

Continuité

Pour tra­vers­er le temps quand on vit seul, il faut suiv­re sa pen­sée. Bien­tôt, le rythme est con­stant. Le monde s’aplatit, devient paysage, il file. L’ex­er­ci­ce n’est pas drôle, mais il est agréable. Par moments, il agace les nerfs: on ne sait plus s’ar­rêter, la fuite en avant s’im­pose. Soudain quelqu’un télé­phone, annonce sa venue, frappe à la porte, s’in­stalle. Alors la société reprend ses droits. La langue est partagée, les repas, la bois­son — tout le jour, tout le temps. C’est drôle et agréable; ensuite, c’est moins drôle; enfin, c’est désagréable. Surtout à par­tir d’un cer­tain âge. Car si c’est la sit­u­a­tion habituelle de la jeunesse qui explore et cherche, c’est la sit­u­a­tion par défaut de la vieil­lesse qui s’emploie à faire pass­er le temps. La parole tourne et revient. Les sujets tour­nent et revi­en­nent. Sauf si l’on dis­pute avec art, mais cela sup­pose de s’être penché sur des textes, d’avoir four­bi ses armes, d’avoir du neuf à pro­pos­er et donc, d’avoir été, d’être seul.

Chose 2

Aucune de ces requêtes: “plate­forme”, “cata­ma­ran géant”, “struc­tures sur la mer” ne donne d’im­age con­forme à ce que j’ai vu au large. Or, ce matin, comme le bus 160 passe près de la cimenterie, j’aperçois la chose face à la plage de l’Araña. Il s’ag­it d’une usine de huit piliers dressée au milieu des flots. Elle a par­cou­ru plus de deux kilo­mètres depuis dimanche. D’ailleurs, elle pour­suit sa route. Peut-être est-elle trac­tée par un sous-marin. Ce sont les brumes qui lui don­naient l’autre soir son aspect fan­toma­tique de grande pieu­vre. Étrange mastodonte de cent mètres de côté à la sur­face des eaux !

Silence

Le silence de la nature, qui est aus­si le bruit des élé­ments et les cris de ani­maux, en mon­tagne par exem­ple. Or, ce que j’aime plus que tout, c’est le silence des hommes. La nuit sur les quartiers. Le repos qui fond sur les vivants. Cha­cun est là, plongé dans le som­meil, pro­tégé par des murs de pierre, sous le ciel noir.

Sens

Ces heures face à l’écran, ces heures à grif­fon­ner sur des car­nets, à lire, ma vue baisse. Pour l’ouïe, c’est pire. Je dois ten­dre l’or­eille. La droite de préférence, car depuis 2008, je souf­fre d’un acouphène dans la gauche: sif­fle­ment aigu et inces­sant. En revanche, le nez, que j’ai gros, fait des mer­veilles. Mon odor­at s’affine. Je suis capa­ble de sen­tir une effluve à dix mètres. Quand je remar­que: “quelqu’un allume un feu”, ce n’est que quelques min­utes plus tard que les gens qui m’ac­com­pa­g­nent sont en mesure de confirmer.