Chiens

Ce dimanche avaient lieu en Espagne les sec­on­des élec­tions par­lemen­taires en six mois, les for­ma­tions issues des précé­dentes n’ayant pas dégagé de majorité cir­con­stan­ciel pour élire un pre­mier min­istre. Sur la côte, les Espag­nols vivent cet événe­ment dans la résig­na­tion et promè­nent leurs chiens. Quand on les ques­tionne, ils n’ont qu’un mot à la bouche: les politi­ciens sont des voleurs. A en juger par les affaires de cor­rup­tion que rap­por­tent chaque jour les quo­ti­di­ens (plusieurs pages dans chaque édi­tion), ils n’ont pas tort. Il faut par ailleurs remar­qué que la gabe­gie que font régn­er les politi­ciens dans l’en­ceinte par­lemen­taire depuis six mois n’a fait qu’aug­menter leur dis­crédit auprès de la pop­u­la­tion: avec ou sans gou­verne­ment, rien dans la vie quo­ti­di­enne des Espag­nols n’a changé au cours de cette péri­ode. Au-delà des joies appar­entes qui se traduisent par les prom­e­nades en famille, les repas en groupe et le chant, le dés­espoir s’ex­prime dans un marché en crois­sance rapi­de, celui du chien. Plus pré­cisé­ment, celui du chien de lab­o­ra­toire, de la taille d’un rat, que l’on coiffe dans des salons spé­cial­isés, masse dans des cab­i­nets spé­cial­isés et traîne der­rière soi à tout heure du jour et de las nuit comme une récon­for­t­ante peluche. Le mal serait moin­dre si, à force d’être gavé de pro­duits vit­a­m­inés, ces chiens devenus fous ne s’é­taient mis à par­ler. Un trop plein d’én­ergie (la plu­part des rési­dents de la côte étant des locataires, les bêtes sont stock­ées en apparte­ment), les fait pouss­er sans inter­rup­tion un agaçant babil. Les politi­ciens ne s’y sont pas trompés qui ont fait posé dans toute l’ag­gloméra­tion des affich­es où l’on voit un électeur pos­er avec son chien sous ce slo­gan: “Sa voix, ton vote!” — (“Su voz, tu voto!”)

Petit magasin de disques

Petit, ce mag­a­sin de dis­ques comme il en exis­tait jusque dans les années 1980. Planch­er repeint, bacs de guin­go­is bour­rés de vinyles et la sec­tion nou­velle des CDs. D’ailleurs, je con­nais le vendeur, un vieux punk sur le retour, la crâne désor­mais nu. Il fait sa caisse du matin. Je feuil­lette les albums. Soudain la porte tinte. Entre un trio de messieurs.
- Tes amis? Demande le vendeur.
Ce sont des hommes en pan­talon gris. La chaleur les oblige à tenir leur veste de cos­tume sous le bras. Ils por­tent une même chemise rayée.
- Jamais vu!
Et je con­tin­ue ma com­pi­la­tion des arrivages. L’un des hommes se met à artic­uler des noms:
- Felix Grade? Jean Bourèle? Oscar Dominguez?
Je com­prends: il énumère une liste de clients. Le vendeur répond:
- Pas payé. Pas payé. En fail­lite. Pas payé.
Puis comme l’homme à la chemise accélère son énuméra­tion des créanciers:
- En fail­lite! En fail­lite! En fail­lite!
Un instant, je me dis­trait car j’ai décou­vert un album de Crass qui pub­lie des bootlegs de Dis­charge avec Sid Vicious au chant. Quand je renoue, j’en­tends les trois hommes déclar­er sur un ton aimable :
- Aucune impor­tance, con­tin­uez à tenir votre mag­a­sin de disques!

Mercedes

Benz n’eut pas aimé que sa femme Mer­cedes voie ce mod­èle des années 1990 garée en bas de mon immeu­ble dont le pro­prié­taire à maçon­né le rétro­viseur au mortier. 

Idée

Le va-t’en-guerre a dans l’idée que la guerre ne fera de morts que dans le camp adverse.

Boukowsky

Ado­les­cent, j’ad­mi­rais Vladimir Boukowsky, l’au­teur de “Une nou­velle mal­adie men­tale en U.R.S.S: l’op­po­si­tion”. Écrivain, il a passé 12 ans de sa vie en camp avant d’être interné en asile psy­chi­a­trique. Privé des moyens d’écrire, il fut con­traint d’ap­pren­dre par cœur, ligne après ligne, le livre qu’il por­tait en lui afin de le retran­scrire s’il venait à être libéré. Mais ce qui m’avait par­ti­c­ulière­ment impres­sion­né est sa déci­sion, au moment d’en­tr­er en déten­tion, de s’en tenir à ce qu’il savait ce jour-là, de ne rien croire de ce qu’on lui dirait par après, de met­tre en quelque sorte son intel­li­gence en veilleuse jusqu’au jour où il retrou­verait le monde libre. J’ig­no­rais qu’il fut encore vivant. Il vient de déclar­er: Le vieux sys­tème sovié­tique n’était pas réformable. L’Union européenne non plus. Mais il y a une alter­na­tive à être gou­verné par ces deux douzaines de respon­s­ables auto­proclamés à Brux­elles, ça s’appelle l’indépendance. Vous n’êtes pas for­cés d’accepter ce qu’ils ont plan­i­fié pour vous. Après tout on ne vous a jamais demandé si vous vouliez les rejoin­dre. J’ai vécu dans votre futur et ça n’a pas marché. »

Latin

- Votre fils a fait le test d’Agam (je cherche le rap­port entre la plas­tique de Yaa­cov Agam et le test) et il a obtenu une note de — 20, me dit la maîtresse.
- Madame, veuillez me télé­phon­er!
Effrayée, la maîtresse recule: elle croit que je vais la ser­mon­ner. J’es­saie de lui faire enten­dre rai­son: si je pré­tends l’ap­pel­er, c’est pour la féliciter d’avoir infligé à mon fils cette note méritée et lui deman­der com­ment aider a réus­sir le test d’Agam à l’avenir. Mais je n’ai pas le temps de pré­cis­er ma pen­sée, car je suis inter­rompu par Chris­t­ian, l’édi­teur nor­mand. Il annonce deux nou­velles pub­li­ca­tions à mon nom. La pre­mière est un livre, la sec­onde, me dit-il, tu la trou­veras là-bas. Je quitte la cathé­drale éven­trée dans laque­lle je me trou­vais avec la maîtresse, les autres par­ents d’élèves et l’édi­teur et m’en­gage dans les allées d’un jardin. Sur une meule de pierre ver­sée au sol, je trou­ve une bande-dess­inée. Véri­fi­ca­tion faite, j’en suis l’au­teur. Je veux tourn­er les pages, mais con­trec­ol­lées, elles se déchirent. J’emporte l’al­bum et rejoins ma classe d’é­tudes. L’ex­a­m­en de latin a com­mencé. Je ne com­prends rien au thème. La cloche sonne. Quand le maître s’a­vance pour relever les copies, je suis en train de con­sul­ter un site porno. J’es­saie d’étein­dre l’or­di­na­teur mais l’écran est blo­qué. Je demande de l’aide à ma voi­sine.
- Ah, toi, le latin, fait-elle.
Et je la recon­nais:
- Mais c’est bien sûr, je te con­nais ! A l’U­ni­ver­sité, je copi­ais sur toi!
Elle hausse les épaules, dépose sa copie sur le bureau du maître et quitte la classe. Je veux  la suiv­re, elle se fond dans la foule des élèves. Je me perds dans les bâti­ments et me retrou­ve au milieu des mater­nels. Ceux-ci se met­tent en rang. Pour quit­ter l’étab­lisse­ment, il faut pass­er par des tourni­quets. Cha­cun a son prix. Les enfants atten­dent la mon­naie en main. Je clame que je n’ai pas d’ar­gent. Un matrone en bur­ka me ren­voie dans l’é­cole avec ordre de ne pas reparaître.

Orpheline

Dans ces con­tre­forts humides du plateau du Retord, du côté de la France frus­trée, c’est à dire de l’Ain, vivait ce cou­ple mod­este et son enfant malade. J’ai con­nu le père et la mère séparé­ment. Lui est arrivé un matin à bord de son camion pour me livr­er une palette de plâtre; elle, je la ren­con­trais un same­di dans une bib­lio­thèque munic­i­pale où elle sig­nait à mon côté un livre sur les mal­adies orphe­lines. Un cou­ple sim­ple, mal­heureux, admirable. La dame avait les épaules larges et une forte tête. Dans son livre, elle témoignait de son cal­vaire: avoir don­né nais­sance à un enfant affec­tés d’une mal­adie unique, aux suites incon­nues. J’ai passé avec cette femme une journée entière entre deux rangées de livres à manger du cake, boire du thé et échang­er avec des vis­i­teurs frileux quelques mots sur la lit­téra­ture. Vers dix-huit heures, entre le mari camion­neur. L’en­fant est sur les épaules. Il le tient par les jambes. Le gosse remue. Il lui attrape les bras. le gosse remue. Il pointe de la tête dans le vide, agite un bras ou un pied, risque de décrocher. Le père joue les équilib­ristes, se dan­dine, sur­veille les coins des étagères, le lus­tre, le sol. Soudain, le gosse attaque le père: coups de men­ton sur le crâne, coups de poings au vis­age. Il matraque la bouche ouverte, les dents devant. Le père a mal, il encaisse, gémit. Il a mal, il gri­mace. Bien­tôt, il ne peut plus nous par­ler, il cherche à calmer le gosse: celui-ci se déchaîne. Trag­ique de la sit­u­a­tion, ce père partagé entre l’amour, la pitié et l’en­vie de jeter le gosse dans le fossé. 

Ciron

Sur la ter­rasse, une araignée si petite que ses mou­ve­ments sont indé­tecta­bles. Je souf­fle dessus. Elle remue. Je la retourne, elle est morte. Son corps poudré occupe moins d’un mil­limètre sur le car­reau de faïence. Ces car­reaux recou­vrent les cinquante mètres car­rés de la ter­rasse. A ma sur­prise, un par­a­site dix fois moin­dre tra­verse en diag­o­nale le car­reau et se jette sur l’araignée. Il fouaille puis se retire. Je con­tin­ue de fix­er la sur­face et aperçois un insecte micro­scopique. En com­para­i­son, mon araignée à la taille de la ter­rasse. Cet insecte  a un corps sphérique. Plutôt qu’il ne marche, il roule. Ce ne sont plus ses mou­ve­ments qui sont indé­tecta­bles, mais sa nature toute entière. D’ailleurs, il tra­verse le car­reau de part en part comme une comète tra­verserait un plan d’e­space. Me revient alors en mémoire le ciron de Pas­cal, cette créa­ture de mes qua­torze ans dont l’habi­tat orig­i­nal sem­ble être les class­es d’é­cole. Se présente ensuite à mon esprit Micromé­gas et ses aven­tures dans les îles voyageuses. Puis, l’œil tou­jours rivé sur mes créa­tures de ter­rasse et leurs échelles respec­tives, je songe aux robots thérapeu­tiques des nan­otech­nolo­gies. Si tout va bien — ce qui pour­rait aus­si vouloir dire que tout va mal — ces créa­tures arti­fi­cielles et besogneuses s’emploieront à mod­i­fi­er nos corps de l’in­térieur sans que notre com­porte­ment s’en trou­ve immé­di­ate­ment altéré, et, plus cauchemardesque, sans notre con­sen­te­ment. Alors, nous nous écrierons à coup sûr: “en ce moment, moi qui pré­tend cri­ti­quer la vie des bêtes, je ne sais pas qui je suis!”

Nuit à la Victoria

Alors que je fais des repérages pour le film que je prévois de tourn­er à l’aide d’un drone, je m’ar­rête dans un bar de la Vic­to­ria. Il est trois heures du matin, mon voisin est un Arabe qui bois du rouge à grands traits. Entre deux ver­res, il éponge son men­ton ensanglan­té.
- J’ai pris un coup.
- Ah!
- Un coup.
- Je com­prends.
 A ce moment là, je fais signe au serveur avec l’idée de sor­tir au plus vite, mais l’Arabe pour­suit:
- Ouais, ouais, ouais.
Et il me racon­te la bagarre qui vient d’avoir lieu à l’en­trée de la dis­cothèque de quarti­er. Une alter­ca­tion, trois gars sur lui. Il s’échappe, ils le repren­nent. Il en assomme un, file et se trou­ve au milieu des voitures à l’ar­rêt. Il se baisse, se cache, mais voilà que les voitures démar­rent. Les gars le troussent, le jet­tent à terre.
- C’est quand j’ai allumé une cig­a­rette après avoir cogné… je la roule, comme ça.. de droite à gauche… j’ai sen­ti qu’il man­quait une dent. Alors j’ai recon­nu la sœur d’un copain, elle m’a demandé si je m’é­tais bat­tu. Bien sûr que non, j’ai fait. Mais elle voy­ait que je m’é­tais bat­tu. Je lui ai dit de ne pas me chauf­fer la tête. Et toi, tu vas dans cette dis­cothèque?
- Non.
- Moi je préfère venir ici, c’est plus tran­quille. A la fer­me­ture, je net­toie un peu et comme ça, j’ai le vin gra­tu­it. Et toi, tu fais quoi?
- Je dors par là…
- Par là ou du côté du cen­tre com­mer­cial?
- Côté plage.
- Ouais, ouais, c’est pas mal.
- Mieux qu’en Suisse.
(Remar­que stu­pide, trop tard).
- Où?
- Où il fait froid.
- Ah, ouais.
- Moi, je dors pas. Il y a tou­jours des his­toires de filles et après elles me dis­ent de retourn­er dans la rue. Enfin, comme tu es un peu vieux, tu dois savoir tout ça.
- Oui.
- Ouais, alors tu vois, les dents… J’en ai encore plein des dents! 

Sympathiques

Ce dimanche, Mamère rend vis­ite à Aplo qui tra­vaille dans une ferme de moyenne mon­tagne en Suisse. Le lieu est vilain, les paysans ne sont pas sym­pas, m’écrit-elle. Par retour de cour­ri­er, je demande: ils ne sont pas sym­pas, mais sont-ils gen­tils? S’ils ne sont pas gen­tils, qu’Ap­lo ren­tre à la mai­son. Et Gala à qui je rap­porte les mots de Mamère: tu ne peux pas dire ça! Alors comme ça, Aplo pour­rait se sous­traire à son engage­ment avant qu’il ait pris fin? Quel mau­vais exem­ple! Je m’ex­plique: ce tra­vail est volon­taire, il n’est pas payé et de nos jours, on a vite fait de pass­er de l’ex­péri­ence à l’ex­ploita­tion. Si les gens qui par­ticipent à ce type d’ini­tia­tive et embauchent un jeune garçon pour un stage ne sont pas gen­tils, ils sont peut-être intéressés? Ta mère aura voulu dire “rus­tres”, sug­gère Gala. Nous nous per­dons en con­jec­tures. Sym­pa­thiques, gen­tils, pas cau­sants, rus­tres… l’éven­tail est large, et comme j’ai passé la mat­inée à étudi­er “le détourne­ment des moyens de com­mu­ni­ca­tion par les marchands”, au moin­dre indice, je peins le dia­ble sur la muraille.