Chaleur harassante. Moi qui n’ai jamais chaud. Cela commence vers onze heures le matin. A cette heure, j’écris, installé torse nu devant l’ordinateur. Par moment, les chiens aboient. Non pas deux, trois chiens, mais dix ou quinze. Un chenil! Une bête de petite taille, perdue au loin, sur la colline ou dans le jardin d’une villa, donne le signal du départ. Je m’interromps au milieu d’une phrase. A ce stade, je peux encore espérer que la vague ne viendra pas jusqu’à notre immeuble. Mais le plus souvent, toute la ménagerie du quartier se déchaine. Ce matin, je rédigeais un chapitre sur l’évolution de l’égalitarisme. Pour tenir l’argumentation, il faut une poigne de fer. Quand j’en ai marre, je monte sur le toit, je crie: “Maudits chiens chimiques! La ferme bande de mutants!” ou toute autre chose qui me passe par la tête. Et que s’ensuit-il? Rien! Les aboiements continuent. Extraordinaires Espagnols, ils ont insensibles au bruit. Je me demande ce qu’ils pensent de l’égalitarisme… Ce n’est que vers treize heures que la chaleur calme ces sac à pattes. Mais c’est aussi l’heure à laquelle je cesse d’écrire pour presser des jus d’orange. Peu après, nous descendons à la mer, commandons de la bière, mangeons un plat. Si nous nous attardons sur le quai, lorsque nous traversons le village, nous sommes seuls dans la rue. Les magasins ont fermé, les volets sont clos, la population s’est retranchée. Même le chinois a tiré son rideau. Nous remontons lentement l’allée aux palmiers, rentrons dans l’immeuble par le garage (l’endroit le plus frais à dix kilomètres à la ronde), nous nous couchons nus sur le lit. J’essaie parfois de lire. Il est rare que j’atteigne bout de la page. Quand je veux me lever, je vois qu’il est trop tôt, que c’est peine perdue: rien de sérieux ne se peut entreprendre avant vingt heures.
Fête
Jeudi a commencé la fête du village. La circulation est détournée, la place du marché est remplie de carrousels. Les bars ont étendu leurs terrasses au coin des rues, devant l’église et dans les cours intérieures. Sur le quai, des gitans vendent des saucisses, des ballons, des barba-papas. Plus loin, sur le parking de la plage, un groupe rock répète le concert de la soirée. Il fait trente degrés à dix-neuf heure. La sieste n’est pas finie, mais l’impatience a poussés dehors les adolescents. Ils se réfugient dans l’ombre des parcs, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Deux filles nous prennent en photo avec mon téléphone. Sur le cliché nous sommes gros; pas le corps, le visage. J’essaie à mon tour, je photographie Gala. Problème de réglage j’imagine, elle a un faciès de soupière. Plus tard, les habitants défilent sous les réverbères festonnés; familles le long de la mer, fêtards près du port. Tous sont habillés. Malgré la chaleur, les hommes ont passé des pantalons, les femmes vont en robe et maquillées. Nous commençons la promenade par le centre puis le bord de mer. Les serveuses du Varadero qui portent en général des collants noirs et un T‑shirt blanc sont méconnaissables: on croirait qu’elles vont au bal. Et les petites filles! En tenue de flamenco, l’œillet piqué dans le chignon, même si elles ne marchent pas et vont en pousse-pousse conduites par leurs grand-mères. Nous prenons place sur les bancs de la rôtisserie, face à une attraction qui fait tourner les gens à bord de nacelles. Les sirènes retentissent, la musique des auto-tamponneuses se mêle à la cloche de l’église. Il est dix heures. Le village sort. Les adolescents font la file devant La Gran Olla, littéralement le chaudron géant: on s’y tient assis ou debout pour résister aux secousses qu’imprime à la plateforme un énorme moteur. Le propriétaire de la rôtisserie, un andalou émacié qui n’arrête pas de sourire apporte des verres de bière d’un litre et des olives du jardin.
Le lendemain, comme nous revenons autour de seize heures de la plage où nous avons mangé la paella, les enfants dansent en maillots de bains dans un tas de mousse que répand par mètres cubes un gitan. Il puise du savon liquide dans un jerrycan et le gicle dans la rue à l’aide d’une trompe. Les enfants tapent dans le tas, des morceaux s’envolent, pénètrent dans les appartements, volent au-dessus des terrasses, retombent sur les voitures, des morceaux de la taille d’un demi-téléviseur.
NBIC
Dans La révolution transhumaniste, Luc Ferry plaide pour une solution tragique au débat qui opposent les scientistes, partisans de la convergence, et les réactionnaires sur la question de l’augmentation de l’homme. S’inspirant de l’Antigone de Sophocle dont les personnages en conflit, nous dit-il, revendiquent chacun a bon escient la légitimité de leur action, il conviendrait de dépasser l’orchestration des débats de société en termes de vérité et de fausseté pour pondéré toutes les revendications et amener l’ensemble des parties à un accord extramoral. Idée généreuse que justifie la complexité des questions que posent les technologies NBIC, idée absurde d’un point de vue logique. Car enfin, qu’est-ce que la vérité lorsqu’il y a va d’un choix de société sinon la représentation à l’ensemble des personnes concernées d’une solution légitime? Laquelle répute pour illégitimes, c’est-à-dire fausses, toutes les autres solutions? Au fond, le seul moyen de trancher des débats par le tragique, serait d’abandonner la dialectique du vrai et du faux — en quelque sorte, de faire converger le vivant avec la machine, laquelle ne possède pas de jugement moral, bref d’augmenter l’homme…
Cabane
Atterrissage à bord de ma cabane de jardin. La voici posée au milieu de la route. Je sors constater. Le maître de chantier qui prenait la pause autour d’un feu s’approche.
- Il va falloir m’enlever ça!
Il siffle ses ouvriers.
- Comment je fais?
- C’est votre problème. Vous pouvez la brûler si vous voulez.
Joignant le geste à la parole, un des hommes s’avance la torche à la main.
Je songe alors que j’ai caché mon pistolet dans la cabane. Qu’il est chargé. Que si la cabane brûle, il explosera.
- De combien de temps je dispose?
- Je ne sais pas. Toujours la même histoire, le gouvernement. Allez savoir! Peut-être même que vous toucherez une subvention! Que vous pourrez rester! En tout cas, pour la maison de la Gauche, il n’y a plus de recours. Le tribunal a tranché. Elle va sauter! Commencez toujours par déménager vos affaires!
Je cherche mes clefs. Pourquoi ais-je fermé? Après tout, je viens d’atterrir. Il y a deux portes. Où est le pistolet? Si je le trouve, qu’en ferais-je? Il est interdit de se promener avec une arme. Que je récupère ou ne récupère pas le pistolet, je vais échouer en prison. D’ailleurs ma cabane n’est plus au milieu de la route. Les ouvriers l’ont déplacée. Elle est en équilibre sur une hauteur. Complètement ajourée. Tout ce qu’elle contient est visible. Je ne vois pas le pistolet.
Suivi
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, dit-on. Vérité incontestable. Pour s’en apercevoir, rien de plus sûr que de vivre comme un moine pendant une période. Car c’est dans la répétition quotidienne du même programme, quand précisément les jours se suivent et se ressemblent que l’on s’étonne de voir à quel point sans cesse l’inattendu défie les attentes.
Rue
Formidable spectacle de la rue! Dès que baisse la chaleur, les habitants du Palo descendent leurs chaises sur le trottoir, installent à même le sol les parcs des enfants, allument un poste radio, se versent à boire, invitent les voisins et passent la soirée là, occupés au spectacle de la rue, voitures qui défilent, piétons qui marchent, menues affaires, imprévus, éclats de voix, réjouissances minuscules.
Solutionnisme
Mardi, un attentat à l’aéroport d’Istambul fait quarante et un morts. Douze heures plus tard, le voyageurs circulent dans les halles, mangent dans les restaurants, montent dans les avions. Ils poussent leur caddies dans les couloirs encore ensanglantés et contournent sans manifester grande émotion les secteurs où se sont fait exploser les kamikazes. S’ils s’arrêtent un instant pour photographier, le cliché montrera le rideau installé par la police pour isoler la scène.
Le journal Le Monde, avec une ironie voulue que je trouve, étant donné la gravité de l’acte, déplacée, titre: “retour à la normal à l’aéroport Atataurk”. Quant à poser des questions, nul n’y songe. Celle-ci par exemple: l’entrave à la circulation est-elle devenue sacrée?
Pour illustrer les vertus de l’économie collaborative, certains américains solutionnistes recourent à la métaphore classique de la fourmilière. Lorsqu’un insecte de taille doit être transporté, disent-ils, les fourmis conjuguent leurs efforts. Ne conviendrait-il pas plutôt de remarquer que, lorsque j’écrase une fourni sous mon pouce, les autres fourmis continuent de fonctionner.
Complexité
Quand la vie s’allonge grandit la complexité. L’enfant n’est pas le jeune homme, le jeune homme n’est pas l’adulte. Rapport à soi et rapport aux autres s’enrichissent. Ce mouvement fatal et réjouissant est lourd d’obstacles. Mais il y a plus: si la complexité est proportionnelle à l’expérience de soi et que celle-ci exige du temps, en ce début de XXIème siècle l’adulte n’est plus l’adulte d’autrefois. De fait, l’espérance de vie au moyen-âge était de quarante ans. Si l’on admet que la complexité de l’individu détermine un niveau d’attente et implique une bataille contre la moyenne, que nos vies puissent s’insérer sans trop de heurts dans le concours du groupe relève de l’exploit. De même, il faut admettre que l’héroïsme des exploits attribués à des figures légendaires de l’époque — toute littérature écartée — semblerait aujourd’hui banale au regard de notre époque. Ces exploits ne mériteraient peut être pas même la mention. Ce qui annule une part de nos mythes.