Ferme

Aplo qui a eu 17 ans il y a quelques jours a com­mencé ses vacances d’été par un stage dans une ferme de Provence, can­ton de Vaud. A son retour, je m’at­tends à ce qu’il par­le de patates, de vach­es, de lait, de choux, de lap­ins, de poules.
- Les paysans n’é­taient pas gen­tils.
J’es­saie d’en savoir plus. Il énumère les tâch­es: ce sont des corvées.
- Mais enfin, le paysan t’a tout de même mon­tr­er com­ment traire?
- Non.
J’ap­pelle Mamère. Le dimanche, elle est allée trou­ver mon fils.
- Le paysan a amené Aplo à la gare, il n’est pas même sor­ti de la voiture pour me saluer.
- Que ces gens soient des rus­tres, c’est une chose, mais pourquoi pro­pos­er des stages?
- Depuis vingt ans, pré­cise Aplo. Il y avait une grand-mère. C’est la seule qui était gen­tille. La femme du paysan cri­ti­quait dans mon dos.
- Mais enfin, il faut que cela se sache! Tu as pen­sé aux ado­les­cents qui vien­dront après toi!
- J’ai caché un bil­let sous le mate­las. “Lui est méchant. Méfie-toi de la femme, c’est une hypocrite”

East Whitburn

Lorsqu’on se plaît à répéter qu’en Ecosse le temps est exécrable, c’est faute de vivre dans le pays: con­fron­té à ces ciels sales, à cet hori­zon fer­mé, à ces bour­rasques inces­santes, l’habi­tant relève son col et se tait. En rajouter serait dom­mage­able. Il faut tenir. Com­ment, je l’ig­nore. Je m’é­tonne. La nature entière est prise dans une sorte de mélasse. Quand le soleil paraît, c’est pour se fon­dre aus­sitôt dans les nuées. La gri­saille l’emporte. Nous sommes en août: il fait douze degrés, les prés sont gorgé d’eau, les arbres trem­blent et ruis­sel­lent. L’ar­chi­tec­ture est au dia­pa­son: maison­nettes couleur cen­dre posées sur le bord des routes, réver­bères-couteaux, buis cul­tivés à la cisaille, une nécro­p­ole bien chauf­fée. Et l’ha­bille­ment: pyja­mas de coton, bottes de caoutchouc, bon­nets de laine tirés sur les oreilles. Aucun pas­sant excep­té ceux qui promè­nent à la va-vite leurs chiens. Des auto­mo­bilistes: ils ouvrent les para­pluies à la sor­tie des voitures, se hâtent. Dans les mag­a­sins, la lumière est rare, les éta­lages en désor­dre, comme si la force man­quait aux vendeurs. Cela se com­prend: mai­gres ou gros, ils sont exsangues. Quand je quitte notre quarti­er, je débouche sur la route prin­ci­pale. Elle mène à Whit­burn. J’ai alors le choix entre un parc de jeux à droite et des échoppes de nour­ri­t­ure à gauche. Le long du trot­toir des maison­nettes avec leurs aplats de gazon et leurs fenêtres de bois (pas d’iso­la­tion, de la pein­ture blanche écail­lée). Sous l’ef­fet du vent, les pots de fleurs ont ver­sé. Ils ont craché leur terre dans l’herbe. En face, un coif­feur annonce: mar­di, deux pour le prix d’un. Dimanche, ouvert. La dernière mai­son de la rangée est con­stru­ite dans la robe d’un pont. Son nom est peint sur une planchette clouée au-dessus de d’en­trée: Bridgeview. Camions et voitures défi­lent (la bretelle d’au­toroute est à 800 mètres). La famille est dans le salon. Des cou­ver­tures sur les jambes, elle regarde la télévi­sion. Je descends au parc, j’in­stalle mes cordages sur l’ar­ma­ture d’un jeu pour enfants. Je m’échauffe, j’en­tame une série d’ex­er­ci­ces sous la pluie. Sur le trot­toir que je viens de quit­ter, un cou­ple. La dame porte le cha­peau, l’homme va tête nue. Ils atten­dent un bus. Dix min­utes (l’équiv­a­lent de trois exer­ci­ces). Arrive une troisième per­son­ne. Les dames dis­cu­tent. L’homme ramasse la pluie. Dix min­utes plus tard, le bus. A nou­veau seul. Au loin, le souf­fle de l’au­toroute. Au-dessus du parc, le chuin­te­ment des pneus qui écrasent la route inondée. Un heure plus tard, je plie mon matériel, je me dirige vers le cen­tre. Le vil­lage n’a pas de cen­tre; les attrac­tions sont alignées con­tre la route. Un Fish&Chips, une épicerie pak­istanaise, une pizze­ria rapi­de, un kebab, un fast-food chi­nois, une autre épicerie, un club de boxe, un pub, le gira­toire — il mar­que la fin du vil­lage. Je tra­verse et reviens par le trot­toir opposé. Ce sont les mêmes échoppes de nour­ri­t­ure, deux pubs, un salon de jeu et une salle de paris équestres (pas de club de boxe). J’ou­bli­ais: il y a un mag­a­sin de bon­bons. Seul endroit lumineux à dix kilo­mètres à la ronde. Cent tiroirs rem­plis de sucreries dans une bou­tique au décor de salle de bains. Des ado­les­cents bou­ton­neux vien­nent en voiture, rem­plis­sent des sacs, retour­nent en cam­pagne. Ils vont regarder la télévi­sion, regarder la pluie tomber, jouer à papa et maman. 

Susan Boyle 2

La médiathèque du boulanger, librairie de Toron­to, vend aujour­d’hui ma biogra­phie de Susan Boyle pour 84 Euros. Encore quelques années, et ce sera Sotheby’s.

Susan Boyle

Il y a sept ans, lorsqu’il fut ques­tion pour l’écri­t­ure de la biogra­phie de Susan Boyle de racon­ter ses pre­mières paru­tions en pub­lic, j’ai recher­ché une image de sa mai­son d’après l’adresse, j’en ai fait le tour à l’aide d’un logi­ciel panoramique, puis je suis mon­té à la ver­ti­cale pour avoir un aperçu du quarti­er. Le vil­lage de Blackburn,où vivait Susan Boyle se trou­ve dans le West Loth­i­an, région de la cap­i­tale écos­saise Edim­bourgh. Les maisons sont de base car­rée et rec­tan­gu­laire, bâties en briques fumées. Les porch­es ouvrent sur des aplats de gazon. Séparées par des allées, sans clô­tures, les maisons sont toutes du même mod­èle. J’ai longé la rue (en images) et j’ai cher­ché l’artère com­merçante. J’ai ensuite cher­ché quels étaient les pubs. Une fois en pos­ses­sion de leurs noms, j’ai véri­fié leur anci­en­neté. L’un des deux n’ex­is­tait pas à l’époque où Susan Boyle était ado­les­cente. J’ai trou­vé des pho­togra­phies privées de soirées passées dans ce pub et j’ai ain­si pu recon­stituer la con­fig­u­ra­tion de la salle à boire avec son comp­toir, son salon, sa table de bil­lard. Mon but était de décou­vrir un juke-box. Il y en avait un. De sorte que j’ai décrit Susan Boyle appuyée con­tre le juke-box pous­sant la voix sur les titres que com­mandaient les clients. Avec qua­tre autres, cette scène fig­u­rait par­mi les plus spécu­la­tives de la biogra­phie. Le texte achevé, j’ai remis au pho­tographe une liste de véri­fi­ca­tions a effectuer sur le ter­rain (je ne me suis jamais ren­du en Ecosse pour l’écri­t­ure du livre). Cer­taines ques­tions avaient trait à cette scène. Arrivé à Black­burn, mon col­lègue s’est ren­du au pub. La con­ver­sa­tion s’est engagée. Aus­sitôt qu’il a évo­qué la chanteuse (qui cette année-là défrayait la chronique), un habitué lui a dit qu’il la con­nais­sait bien, qu’elle fréquen­tait en effet ce pub et qu’à l’époque elle par­tic­i­pait aux soirées karaoké. Quant au juke-box, elle en était une grande util­isatrice!
Ce jeu­di, j’ai atter­ri à Edim­bourgh pour pren­dre pos­ses­sion d’une mai­son appar­tenant à une cou­ple qui se trou­ve actuelle­ment chez moi, en Espagne. La mai­son se trou­ve à East Whit­burn. Elle est en tous points iden­tiques à celle de Susan Boyle, laque­lle se trou­ve à 1,5 mile. Le pub dont j’ai par­lé se trou­verait, d’après mes cal­culs, entre les deux maisons.

4 août

Les douaniers de l’aéro­port m’ar­rê­tent. Ils me poussent dans un bureau-cel­lule. J’ai le temps de remet­tre à Gala les cartes d’embarquement et la réser­va­tion de la voiture. Les enfants sont effrayés.
- A quelle heure est votre vol?
- Dans quinze min­utes.
Le chef pian­ote sur l’or­di­na­teur.
- Je n’ar­rive pas à ouvrir un élé­ment.
Puis le vedict:
- Quoiqu’il en soit, nous devons vous met­tre en prison.
- Pourquoi?
- Je ne sais pas, je n’ar­rive pas à ouvrir les élé­ments je vous dis!
Son col­lègue décroche un télé­phone. Cab­ine insonorisée, je n’en­tends pas la con­ver­sa­tion.
- Voilà. C’est deux jours à Champ-Dol­lon ou vous payez Fr. 250.- et on vous met dans l’avion pour Edim­bourgh.
Je paie. Le douanier me remet la quit­tance.  Je la lui rends
- Notez le numéro de dossier s’il vous plaît!
Je vois alors qu’il s’ag­it d’une pour­suite de la Pré­fec­ture de la Sarine.
- Eh bien Messieurs, je suis coupable d’avoir sor­ti mon fils de l’é­cole un jour en 2011 et cela, après avoir envoyé une demande de con­gé.
Les douaniers me con­sid­èrent, honteux. 

2 août

Un nègre tente de vio­l­er une fille sous nos fenêtres. Elle hurle. Gala saute du lit, ouvre la fenêtre, repère. Je charge mon pis­to­let, enfile des chaus­sures et un short, sors dans la rue.
- Ils sont près du métro, me crie Gala.
Une fenêtre s’ou­vre dans les étages de l’im­meu­ble, une dame donne des pré­ci­sions. Je cours jusqu’au métro: rien dans l’al­lée. Gala ne con­naît pas le quarti­er, elle s’est trompée. La scène a eut lieu devant l’église. Je reviens sur mes pas. Gala en chemise de nuit ges­tic­ule sur le park­ing.
- Ren­tre!
La voi­sine donne des con­seils. Je fais le tour du pâté de mai­son. En remon­tant, je trou­ve un Arabe. Je l’in­ter­pelle. D’après l’at­ti­tude, ce n’est pas lui. Et puis ce n’est pas la même voix.
- Tu as per­du trop de temps à te pré­par­er, me dit Gala.

1er août

Entré en Suisse par le poste de douane autorouti­er de Bâle, nous avons affaire à un mal­otru bien suisse qui me colle la vignette sur le pare-brise et me men­ace d’une amende. Au guichet de dédouane­ment, un fre­lu­quet à képi tam­ponne mon papi­er sans me dire bon­jour ni au revoir. Même quand il m’or­donne de com­pléter mon adresse sur la quit­tance d’achat, il fait en sorte de ne pas crois­er mes yeux.
En début de soirée, je suis sous-gare à Lau­sanne, au boule­vard de Grancy. Pas de bière fraîche. Je con­sid­ère la caisse de Pschorr-Hack­er rap­portée de Munich. Soit je me résous à boire tiède soit je sors en quête d’un mag­a­sin. Il ne fal­lait pas sor­tir: je sors. Dans les étages de la gare, un super­marché est ouvert. Vingt per­son­nes devant, le triple à l’in­térieur. La police assure la cir­cu­la­tion. J’a­ban­donne. Je fais le tour du quarti­er. Je suis à Lau­sanne, Kin­shasa ou Mar­rakech. Six Fiat rouges de loca­tion remon­tent l’av­enue Fraisse décorée de bal­lons. Une opéra­tion pub­lic­i­taire pour une pizze­ria rapi­de. Les bras dressés au milieu de la route, le patron, un bar­bu sor­ti de mosquée, guide le cortège. Les voitures défi­lent au pas. Der­rière les volants, autant de musul­mans. Cent mètres plus bas, je trou­ve la pizze­ria. Pas d’al­cool. Je m’en­ferme dans l’ar­rière-bou­tique et jure de ne plus met­tre le nez dehors avant le jour du départ.

Naccache

S’in­spi­rant de la théorie du “mème” de Dawkins et de la notion de “foule psy­chologique” de Gus­tave Le Bon, le neu­ro­logue Nac­cache pro­pose dans “L’homme réseau-nable” une analo­gie entre l’é­tat épilep­tique indi­vidu­el et l’é­tat incon­scient social, c’est-à-dire l’ap­pau­vrisse­ment à niveau col­lec­tif des con­tenus com­mu­niqués et le recul de la capac­ité cri­tique qu’elle entraîne. Il souligne le rôle ambiva­lent (comme dans l’ap­proche phar­ma­cologique de Stiegler) de la tech­nolo­gie de com­mu­ni­ca­tion qui per­met à la fois de pro­duire une con­science dis­traite de soi et fascinée par un objet exclusif et la pos­si­bil­ité nou­velle d’op­pos­er aux pou­voirs une rai­son indi­vidu­elle (de se faire, en tant qu’in­di­vidu, enten­dre par tous). Par­lant de cette dis­trac­tion que requiert la ges­tion total­i­taire des foules, il écrit: “Des croy­ances mas­sive­ment partagées sont plus aisé­ment iden­ti­fiées (à tort!) comme des évi­dences indu­bita­bles que comme des croy­ances”. En ce sens le con­cept de “retour du religieux” que Mal­raux a lancé sans y réfléchir déploie une fois de plus ses effets per­ni­cieux. Il per­met de présen­ter sous un aspect posi­tif l’in­tro­duc­tion mas­sive au sein des sociétés occi­den­tales d’in­for­ma­tion ouverte d’in­di­vidus du tiers-monde fascinés par des vérités de reli­gion; pré­cisons: fascinés faute de pos­séder un recul cri­tique por­teur de débat. Il n’y a donc aucune­ment retour du religieux, mais appau­vrisse­ment de régions entières du macro­cosme social (pour fil­er la métaphore du cerveau qu’u­tilise Nac­cache). Et, plus grave, dès lors que notre société de com­mu­ni­ca­tion offre un out­il de grande effi­cac­ité à la rai­son indi­vidu­elle, la pos­si­bil­ité pour des indi­vidus du tiers-monde absol­u­ment dis­traits (fer­més au débat, si l’on veut) de présen­ter leur croy­ance comme le résul­tat d’un débat.

Servus

Les Bay­er­nois salu­ent en dis­ant “servus”. La pronon­ci­a­tion du “s” por­tant sur le “z”, j’ai d’abord cru qu’il s’agis­sait d’un mot com­posé débu­tant par “sehr”, mais non, il s’ag­it bien du mot latin qui sig­ni­fie “esclave, serviteur”.

Peinture

En pein­ture — tir­er du néant: tir­er du noir ou tir­er du blanc. Sous­traire de la lumière ou addi­tion­ner de la lumière. Mais rares sont les artistes qui tirent du noir. L’équiv­a­lent astronomique passe par l’ex­plo­sion. Le monde est tiré des ténèbres par l’ex­pan­sion d’un con­tenu de matières et de couleurs. Pour voir, peignons la toile, recou­vrons-la de noir, puis découvrons-la.