Prévenants, nos hôtes écossais ont apposé des dizaines de post-it à travers la maison pour communiquer les instructions d’usage. “Dans l’armoire, papier de toilettes” ou encore “si l’eau de la douche est trop chaude/froide, régler ici. Chercher *. Voir autocollant”. Ainsi, chaque interrupteur comporte une indication de ce qu’il commande et interrompt. La maison relevant du bricolage d’amateur, cet aide n’est pas superflu. A l’étage, il y a un interrupteur à trois boutons. Le post-it dit: “Lumière. Ventilation. Atterrissage (landing)”. Chaque fois que je regarde par la fenêtre, je me demande comment nous avons atterri en Écosse.
Justice
Qu’est-ce qu’une justice administrative? Une justice dont les représentants tranchent sans ambages les cas relevant de la faute obvie, c’est-à-dire ceux où la faute constatée correspond à la faute théorisée. Lorsqu’il s’agit de trancher des cas impliquant un jugement moral, la suspension du jugement est privilégiée et la tolérance devient un paramètre essentiel dans la détermination de la sanction. Cette technicisation de la justice, désormais générale dans les sociétés européennes, témoigne symboliquement de l’aboutissement du processus de destruction des valeurs entamée à la fin du XXème siècle. Concrètement, elle favorise l’essor de la criminalité. Financièrement, elle ponctionne les citoyens intégrés en vue d’un programme de constructivisme social porteur d’un nivellement liberticide. Une telle justice est l’ennemie de la paix sociale.
Camus 2
Lorsque j’habitais Gimbrède dans le Gers, Renaud Camus vivait dans le château de Plieux, un village de colline où j’allais me promener. Dans son Journal de 1998 intitulé Graal-Plieux, il évoque la région, les fêtes, les voisins que je connaissais. Nous rénovions tous deux une propriété. J’ai ri de ses démêlés avec des artisans qui étaient aussi à mon service. A l’époque, je n’avais lu que quelques-uns de ces textes et rien publié. Trop timide pour me présenter à sa porte, je déambulais autour du château en levant les yeux sur les hautes fenêtres. Je l’imaginais se baladant en grand homosexuel hiératique avec des chiens de chasse noirs. Cette période correspond au procès pour anti-sémitisme que lui fit France-Culture. Dans ces circonstances, il paraissait inconvenant de le déranger. Vu sa stature d’écrivain (plus encore que ses idées politiques) et la qualité de sa langue, je regrette de n’avoir pas fait sa connaissance.
Camus
Renaud Camus vient d’enregistrer et de diffuser sur internet une conférence. Il parle, anone, pousse des cris d’animaux. Que fait-il? Est-il fou? Comme Sade travaillant la notion de Modernité à la veille de la Révolution, il pousse la logique de nos sociétés dans ses retranchements. Le langage n’est plus qu’un bricolage de borborygmes, de phrases toutes faites, d’absurdités. Il singe la mort de l’occident.
Temps
Chaque jour je me lève avec l’espoir de voir le soleil, que dis-je, de bénéficier de quelque lumière — en vain, une pluie battante arrose le village, un ciel d’encre glisse sur les toits, le vent terrasse la végétation. A part en Laponie où j’ai marché entre lacs et forêts à l’été 1989, je ne me souviens pas d’un climat aussi mauvais. Et chaque jour mon étonnement se transforme en interrogation: comment les Écossais font-ils pour tenir toute l’année? Je cherche les avantages, je n’en vois pas. Je cherche que faire? Boire? Dormir? Boire pour dormir? Nous irons à la piscine. En voiture. Piscine couverte.
Attentats
Parlant des attentats, Olofso dit justement: “c’est insupportable!” Réaction de bon sens, réaction d’une mère. La question étant: pourquoi les gouvernements nous disent-ils qu’il va falloir supporter? Pire: admettre leur multiplication? Soit ces gens qui gouvernent ne sont pas faits comme nous, soit ils ont un intérêt dans l’affaire.
Fondation
Il régnait hier dans la ville ancienne d’ Edimbourg, près du château, la même ambiance de folie collective que dessine E.P. Jacobs dans les premières planches de l’album de Blake et Mortimer, S.O.S. Météores: un carnaval d’individus épileptiques. Filant dans des directions improbables, à toutes vitesses, il y avait là : un japonais de six ans jouant du violon en kilt, un vieillard à cheveux longs enveloppé dans un manteau de laine qui avançait à la façon d’un zombie et saluait la foule, un mère écossaise aux cheveux verts, grosse comme un bombonne et adolescente, elle poussait son landau, des ouvriers au cou, bras et jambes tatoués éclusant du Whisky, des familles cinghalaise en parures flottantes entourées d’une progéniture nombreuse et noire comme le charbon, des Africains body-buildés, des lesbiennes à la mode nazie (et ferrées), un nain chinois mongoloïde monté sur une machine à télécommande, un groupe de Français en maillots jaunes uniformes porteurs du Guide Michelin, des Andins au gabarit d’amphore (de la taille d’un jéroboam, le fils porte l’oreillette, une antenne est fixée sur son crâne), des Finlandais qui parlent fort, de jeunes gothiques hauts sur talons, maquillés et enchaînés… L’énumération est sans limite. Or, voilà que nous nous arrêtons devant un passage clouté. De chaque côté de la route, la foule grossit. Un énergumène habillé d’un justaucorps de latex pissenlit traverse, se poste sur l’îlot de sécurité, lève les bras. Face à lui, cent personnes entament une danse (je reconnais la chorégraphie de Travolta sur Stayin’ Alive des Bee Gees dans Saturday Night Fever). Ces gens portent des écouteurs sur la tête. Le feu passe au vert: ils avancent sur un rang et dansent.
Nous nous réfugions au musée d’Art et d’Histoire. Au département géologie, nous admirons une pierre de 450 millions d’années.
New-âge
Nous habitons chez des illuminés. Un couple de bienheureux. J’ignore tout de leur personnalité, mais les maisons parlent. Au téléphone, ils ont évoqué leur profession: coachs. En ligne. Bizarrement, le réseau wi-fi est défaillant. Nous avons à notre disposition un classeur. Les conseils pour le tri des déchets occupe une demi-page. Je les imagine dans mon village d’Espagne (où ils sont ces jours): ils ouvrent le conteneur “papier” et trouvent: des bouteilles, un téléviseur et une bonne vielle poubelle ruisselant le poisson. Mais le plus drôle — quoique la stupidité ne soit drôle longtemps — ce sont les phrases savantes qui ornent les parois ici et là. Aux toilettes: l’avenir appartient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves- signé, Eleanor Roosevelt. A l’étage: l’art est de l’alchimie. Sur le frigidaire: l’amour est une sorte de folie.