Puissance

En mai, comme nous mar­chions dans Mala­ga, Mon­a­mi s’in­quié­tait de voir venir le jour où il perdrait son sex appeal. Cela ne m’é­tait pas venu à l’idée. Hier, en des cir­con­stances que l’on devine, je pen­sais à la puis­sance. Qu’est ce que le sex appeal sinon l’au­ra physique que pro­duit le fait sex­uel de la puis­sance? Alors, en effet, se représen­ter couil­lu et inca­pable de ban­der cor­re­spond un peu à per­dre le monde.

Imperia

Con­stance. Guide à l’usage des aveu­gles”, mon nou­veau livre est annon­cé sur le site des Édi­tions In Folio. En cou­ver­ture, la stat­ue de l’Im­pe­ria, pros­ti­tuée qui tient le pape dans une main, l’empereur dans l’autre. De couleur bleue, l’ou­vrage a petit d’air de Lone­ly Plan­et — encore faut-il avoir beau­coup tenu en main ces guides pour faire le rap­port. Pub­li­ca­tion réjouis­sante d’un texte écrit à la main, sous tente, en prom­e­nade, sous la pluie, et dans les brasseries de Con­stance en juil­let de l’an­née dernière.

Temps 2

Nos amis écos­sais instal­lés dans l’ap­parte­ment de Mala­ga écrivent: le temps est superbe, nous adorons l’en­droit! Et deman­dent de nos nou­velles. Je réponds: le temps est exécrable. Réac­tion espiè­gle: nous nous excu­sons pour ce mau­vais temps, mais per­son­ne ne vient en Ecosse pour le temps. Voici la métaphore que je pro­pose.
- Ce mil­lion­naire est affa­ble, généreux. Il vous appren­dra ses trucs et vous don­nera de l’ar­gent sans deman­der aucune con­trepar­tie. Si vous souhaitez le ren­con­tr­er, c’est très sim­ple, il reçoit à bord de son avion. Il est tout le temps en déplace­ment. A not­er que son avion est défectueux et que le risque d’ac­ci­dent est con­stant.
- Dans ce cas, j’hésite.
- Vous savez, per­son­ne ne lui rend vis­ite pour la qual­ité de son avion, seul compte la qual­ité de la rencontre.

Derniers beaux jours

Rien ne me prédis­po­sait à porter une tel intérêt au jour­nal de Julien Green, auteur améri­cain de langue française, catholique con­ver­ti et homo­sex­uel ama­teur de fan­tômes, bour­geois refoulé et romanci­er psy­chol­o­gisant, c’est pour­tant l’un des rares que j’ai lu dans son inté­gral­ité et plusieurs fois (avec celui de Gide, de Calaferte, de Léau­taud, et de quelques autres, Brasil­lach, Tol­stoï, Nin, Hille­sum.) Le titre du vol­ume daté de 1935–1939, prend aujour­d’hui tout son sens: Derniers beaux jours.

France

Suite à des découpage his­toriques dic­tés par des impérat­ifs poli­tiques, les ter­ri­toires de cer­taines nation mal­heureuses sont dis­putées par des com­mu­nautés advers­es; l’Inde, Israël, le Sri Lan­ka.… Mais qu’un pays comme la France, habité d’une seul peu­ple, importe d’Afrique une pop­u­la­tion étrangère, l’in­stalle, la con­forte dans ses attentes et la pro­tège quand elle se sous­trait au régime de vie général et lui déclare la guerre dépasse l’en­ten­de­ment — affaire de psychanalystes.

Lexicoplaques

Après avoir dégagé de la fos­se la car­casse de l’Ichthy­ove­na­tor laosen­sis, les expédi­tion­naires mirent à jour cent trois pier­res plates. Cachés sous le ven­tre du dinosaure elles étaient gravées de mots référant au lex­ique de l’élec­tromé­nag­er. Le plus gros spéci­men (103 x 234 cm) com­por­tait le mot: lave-linge.

Montesa

En 1972, Mon­te­sa a sor­ti son mod­èle Cota. La par­tic­u­lar­ité esthé­tique de cette moto était le car­rossage rouge qui unifi­ait le sup­port de siège et le réser­voir, le tout sur­bais­sé; la mar­que devint une des références du tri­al. Trois ans plus tard, à Arava­ca, dans les faubourgs de Madrid, cette moto deve­nait le cadeau le plus prisé des goss­es de rich­es. Dans le quarti­er quelques-uns de mes amis se bal­adaient sur des Mon­te­sa. Nous avions douze, treize, qua­torze ans pour les plus grands. Un matin, au Cours Molière, l’é­cole juive que je fréquen­tais, Maria est annon­cée absente. La pro­fesseur de français, Madame Bléreau, évo­quer un acci­dent. La semaine, notre cama­rade reparais­sait. Elle porte une min­erve. Au réfec­toire, le sur­veil­lant, Vicente (celui qui nous cor­rige avec un fou­et en boy­au de cochon), la nour­rit de bouil­lie à la petite cuil­lère. Maria avait raté un atter­ris­sage sur un par­cours de motocross. Elle avait treize ans. Dès ce jour je n’ai cessé de harcel­er Mon­père: je voulais une Mon­te­sa. De retour dans la ferme famil­iale de Fri­bourg, il m’a acheté une SWM de 175 cm cubes. Si haute que pour mon­ter sur le siège, il fal­lait dis­pos­er deux caiss­es sur les côtés de l’en­gin. La plu­part du temps, je ratais mon démar­rage et la roue avant mon­tait au ciel. N’ayant pas la moin­dre notion de la pro­priété, je roulais dans les blés, dans les potagers, sur les allées privées et en forêt. Un paysan m’a pour­suivi la faux à la main. J’ai semé le polici­er de Palézieux alerté par le fait que je roulais sans plaques. Au début de l’été, à Mala­ga, je vois pass­er un mod­èle Cota: mais bien sûr, ais-je pen­sé, Mon­te­sa vient de Monte‑s.a. A l’in­stant je vois que ces motos cata­lanes ont été rachetées par les Japonais.

Philtre

Nous sommes enfer­més dans un monde qui n’ex­iste pas.

Converge

Con­verge: exprime ce que je pense en musique.

Magie révolutionnaire

A l’époque je me pas­sion­nais pour les textes d’I­van Illich, notam­ment La con­vivi­al­ité et Une société sans école. J’habitais encore la colonie Hip­po­drome dans le cen­tre de Mex­i­co quand j’ap­pris qu’il restait à Cuer­nava­ca des héri­tiers du Cen­tre de Doc­u­men­ta­tion Inter­na­tion­al, cette uni­ver­sité — au sens de réu­nion des esprits — qu’avait fondée et dirigée ce prêtre génial entre 1966 et 1976. Jamais je ne conçus le pro­jet d’aller y voir de plus près. Pour­tant, je pas­sais régulière­ment des week-ends à Cuer­nava­ca, ville de province où les bour­geois de la cap­i­tale avaient des rési­dences sec­ondaires. Avec le recul, il me sem­ble qu’un des traits car­ac­téris­tiques de l’âge adulte, sou­vent attribué à tort à l’ado­les­cence, est de pos­er en principe que tout est pos­si­ble. Ain­si, lorsque je lisais les textes d’Il­lich (il est mort au début des années 2000), je ne me représen­tais nulle­ment ce penseur comme un être de chair et d’os. Même quand j’ap­pris la présence de dis­ci­ples à quelque 90 kilo­mètre de la cham­bre où je lisais, il ne me vint pas à l’idée qu’on pou­vait les ren­con­tr­er, les touch­er, échang­er avec eux. Au fond, le sen­ti­ment que l’on pou­vait, en sautant dans un train ou dans un avion, par­ticiper à l’his­toire m’est venu très tard (quand le mur de Berlin est tombé, je suis sor­ti écouter un con­cert de rock à Genève plutôt que de rejoin­dre l’Alle­magne). Mais si j’évoque Illich, c’est avant tout pour par­ler du pou­voir mag­ique des mots. Comme cha­cun sait, le Par­ti Révo­lu­tion­naire Insti­tu­tion­nel, struc­ture semi-dic­ta­to­ri­ale issue de la révo­lu­tion de 1910, a dirigé le Mex­ique pen­dant sep­tante ans. La dimen­sion révo­lu­tion­naire de ce par­ti tenait du mythe et de la pro­pa­gande. En réal­ité, il s’agis­sait d’un sys­tème admin­is­tratif com­plexe et cor­rompu qui exerçait un con­trôle sur les mass­es. Et pour­tant, la référence à ce moment fon­da­teur de la con­science mod­erne des Mex­i­cains, la “révo­lu­tion”, ame­nait les dirigeants les moins éclairés à con­sid­ér­er comme naturel des ten­ta­tives révo­lu­tion­naires authen­tiques comme celle d’I­van Illich ou, de façon plus inquié­tante, celle de la com­mu­nauté expéri­men­tale de Los Hor­cones inspirée des thès­es com­porte­men­tal­istes de Skin­ner réu­nies dans Walden 2. C’est d’ailleurs le même esprit révo­lu­tion­naire (man­i­festé ici sous son aspect new-âge de vie morale dédou­blant la vie indus­trielle et bour­geoise) qui ani­mait mon ami Tol­do lorsqu’il me con­fia un bureau et me paya un salaire en 1999 pour établir les plans de la future de com­mu­nauté holiste de Xala­pa (qu’il a fini par met­tre sur pied).