Bouddha

Boud­dha est assis au som­met de la mon­tagne. La mon­tagne est son corps. Boud­dha est le monde.

Suisses

Après huit siè­cles d’ex­is­tence, les Etrusques, petit peu­ple indépen­dant, furent absorbés par l’empire romain d’Oc­ci­dent.
Après huit siè­cles d’ex­is­tence, les Suiss­es, petit peu­ple indépen­dant, furent absorbés par l’empire améri­cain d’Occident.

Agir

Je vais arrêter de tra­vailler; appren­dre la musique; cess­er de boire; voy­ager; me remari­er… Ne pas dire ce qu’on va faire, le faire. Ne pas se pay­er de mots, agir.

Sang

Dans les élites, il est désor­mais ouverte­ment ques­tion de vam­pirisme, c’est à dire d’achat de sang jeune à vers­er dans des corps en quête d’é­ter­nité. Empoi­son­nement de la con­science par l’ar­gent qui en dit long sur l’aspect dia­bolique du cap­i­tal­isme dans sa phase ravageuse.

Freiburg

Plutôt que de ren­tr­er en Suisse, nous faisons une halte par Freiburg-in-Bris­gau. J’ai une amie en ville. “Ne l’ap­pelle pas!”, enjoint Gala. Six heures d’une route de cam­pagne avec une traf­ic intense. Sur la fin, la Haute forêt noire. Quoiqu’il en soit, nous descen­dons. Au jugé, six cent mètres. Comme le ciel est bas et que nous plon­geons, l’at­mo­sphère est sin­istre. Les sap­ins ressem­blent à des para­pluies, les verts ont de reflets de bouteille, l’air sent la cave. J’es­saie de dépass­er, de rejoin­dre l’avenir. C’est impos­si­ble. Il y a des car­a­vanes hol­landais­es et des hip­pies dans des ambu­lances trans­for­mées en car­ross­es d’amour. Lorsque nous entrons dans la ville, nous emprun­tons une avenue qui file droit, et nous voici ressor­tis, nous voici dans les champs (dans le Bade- Wurtem­berg, tracés au cordeau). Je tourne la voiture. Pour recom­mencer. Ensuite, il faut deman­der à un Alle­mand. Il y a des gens dans la rue. Des para­chutés. Pas d’Alle­mands. Gala trou­ve un étu­di­ant. Il nous ren­seigne avec pré­ci­sion et générosité. Nous aboutis­sons alors dans un hôtel tenu par des homo­sex­uels, gen­tils, bien coif­fés, odor­ants, qui nous mon­trent la cham­bre, mauve et le restau­rant, sucré. Pour ne pas faire les orig­in­aux, nous buvons du vin. Et remon­tons avec peine dans la cham­bre (au pas­sage, je note cette chose qui me paraît extra­or­di­naire: il y a un aquar­i­um encas­tré dans un mur. Un aquar­i­um tout en hau­teur. Dedans, qua­tre pois­sons rouges de bonne société. Des pois­son achetés. Mais il y aus­si des éner­gumènes minus­cules, de la taille d’un ongle de petit doigt et, ceux-là ne sont pas achetés, ils ont poussé dans l’aquarium). 

Zum Aumeister

Dernière soirée à Munich. Chaleur d’or­age. Nous roulons en direc­tion de Freiman. Au bout de l’Eng­lish­er Garten, où les touristes ne vont pas, une forêt ouverte offre le meilleur jardin de bière du parc. Régime habituel: bière au litre, salades de patates, choux cru au lard, chou­croute passée, demi-poulet, saucisse de porc rouge sauce cur­ry et bret­zel géants que les con­som­ma­teurs enfi­lent sous le bras pour rejoin­dre les tables. L’am­biance est famil­iale, heureuse, sim­ple. Un cou­ple choisit une zone d’om­bre sous un arbre. La dame pose son panier d’osier. Elle déplie un nappe et l’é­tend sur la table. Son homme va chercher le repas. Si l’on veut manger et boire, il faut procéder dans l’or­dre. Der­rière le comp­toir de fer blanc, les cuisiniers en toque ser­vent les mets. Ils les déposent sur votre plateau. Lorsque la com­mande est com­plète, on s’a­vance vers les ton­neaux. Deux serveurs ser­vent la pres­sion. De la Hof­brau. Pour rem­plir une chope, il faut compter trois à qua­tre sec­on­des. Les chopes sont déposées les unes der­rière les autres. Cha­cun s’a­vance dans l’or­dre de la file d’at­tente. Le choix dépend de la couleur de la bière, blonde, blanche, brune, de la taille de la chope, demi-litre ou litre. Sur le côté, la bière-limon­ade, le radler, avec le même jeu de couleurs. Le client passe alors par une cahute où se tient une cais­sière. Engoncée dans un siège rem­bour­ré, elle porte le cos­tume tra­di­tion­nel bavarois, pour les dame, le haut chan­til­ly et la robe à volant vert. Le jardin est occupé par quelques cinq cent buveurs. Les gamines comme les grand-pères entre­choquent des Mass d’un litre. Nul ne sem­ble saoul. La plu­part des clients arrivent et repar­tent à vélo. Nou prenons le chemin du retour à la nuit com­bante et j’en­tends der­rière moi Gala qui gémit:
- Mais c’est hor­ri­ble cette forêt! C’est humide! C’est donc ça faire du vélo dans des con­di­tions hos­tiles! Alex­aan­dre! Sor­tons de cette forêt, je vais rouiller!
Mais je n’en­tend pas, je con­tem­ple cette scène: une petite famille mon­tée à bord d’un pneu­ma­tique glisse sans un mou­ve­ment de rame sur le canal qui tra­verse le parc.

Cy

Expo­si­tion Cy Twombly (au fait, que veut dire “Cy”) à la Fon­da­tion Brand­horst de Munich. De cet artiste je con­nais­sais la péri­ode béton: écorchures, dénoués et traces blanch­es sur fonds gris, par­fois chargés de matière. Le con­traste entre l’é­pais­seur de la glaise et les spi­rales cray­on­nées me plai­saient. De 2000 à sa mort en 2012, il a peint des séries de grands for­mats aux couleurs vives. Une salle présente ain­si douze tableaux en mémoire de la bataille de Lépante. Des tons bleus (vu le sujet…), mais aus­si des oranges et des rouges. Plus loin, des toiles géantes représen­tant des bou­tons de ros­es. Elles ont été peintes à l’aide d’un pinceau-brosse ficelé au bout d’une perche. Pré­cisons que chaque fleur mesure 1,50 mètre de cir­con­férence et qu’il y en a trois ou qua­tre par toile. Et que voit-on? Quelque chose de beau. Quelque chose qui trahit la recherche d’un pein­tre authen­tique. Quelque chose qui exprime une quête d’. Quelque chose que l’on com­prend mais qu’il est dif­fi­cile de sen­tir. Mais alors, que voit-on? Quelque chose de beau et de plus ou moins heureux, selon le mariage de couleurs. Comme on dirait qu’il y a chez les grands lyriques abstraits de la trempe d’un Rothko des com­po­si­tions fortes et d’autres faibles. De même chez Mon­et ou Gérhard Richter…

Suisse

Toute société dont la puis­sance économique dépasse la force de ses mem­bres est amenée à brad­er sa cul­ture. Pour ce qui est de la Suisse, cette liq­ui­da­tion passe par l’emploi général des robots et l’im­por­ta­tion mas­sive d’id­iot utiles prélevés sur le con­tin­gents du tiers-monde.

Oniriques

A bord d’une Bent­ley décapotable con­duite par une grande femme. Nous sommes en cou­ple et en balade, emmenés par ce chauf­feur d’ex­cep­tion à tra­vers une ville his­torique. Un bras sur la por­tière, l’autre sur la cuisse de Gala, j’ad­mire les chapelles, les fontaines, les immeubles. Soudain, je crie:
- Mon pis­to­let!
La femme ne réag­it pas.
-Vite!
Je m’én­erve.
- Mon pis­to­let! Mon Glock! Dans la boîte à gants.
La femme jette un œil dans le rétro­viseur.
- Là, là! Dans la mau­dite boîte à gants, vous dis-je! Un pis­to­let!
Je l’empoigne et tire trois coups en direc­tion du cimetière.
- Qu’y a‑t-il y chéri? Demande Gala.
- Quelque chose à bougé!
Je cache le pis­to­let encore chaud entre les dossiers de la ban­quette arrière.
- Tu crois que ce cuir pleine peau va fon­dre?
Mais je n’ai pas remar­qué que la Bent­ley était arrêtée. Que Gala était descen­due. Sur le trot­toir, Gérard Berré­by, le directeur des Edi­tions Allia. La Bent­ley lui appar­tient; la femme aus­si. Il me tend un livre.
- Voyez !
Des stat­ues de la lib­erté de pro­fil détourées au cray­on gras dans la façon de Dubuf­fet. Au chapitre suiv­ant, une His­toire des alpha­bets. Le truc con­siste pour le lecteur à dessin­er le son des let­tres qu’il prononce au fil de l’énuméra­tion. Et ain­si, devant Gala, la grande femme et Gérard, le doigt pointé en l’air comme un chef d’orchestre dirigeant ses musi­ciens, je chan­tonne:
- En haut-en bas, à gauche‑à droite, en haut-à-gauche‑à gauche et à droite! 

Chasse 2

Le soleil est revenu. Or, je vois que les araignées ont quit­té mon pla­fond. Reste à savoir si elles sont arrivées à bon port.