Déjeunant au buffet de la gare, je constatai que l’un de nos cadres d’affichage était tombé. Auprès du serveur serbe, je m’inquiétais de son remplacement. D’une grande amabilité, celui-ci m’affirmait avoir aussitôt contacté mon collègue. Il me remerciait de ce que je faisais pour la culture et, selon son mot, pour la “patrie”. Heureux de cette connivence intellectuelle, je me lamentais alors de la disparition annoncée du buffet, évoquant pour ce serveur encore jeune les mutations subies par notre gare de Lausanne depuis les années 1980. Puis, appareil photo en mains, l’emmenais à la découverte d’une partie cachée des bâtiments où les artisans tenaient des magasins selon la mode traditionnelle du fabricant-vendeur. Il y avait là, dans des échoppes de bois, un peintre en décors, un serrurier et une paysanne rôtissant des châtaignes.
Collaborateurs de l’Europe
Quel sort réservera dans une cinquantaine d’années l’histoire officielle au rôle joué par les fonctionnaires européens de Bruxelles? Cela dépendra du contexte politique au moment de l’élaboration du discours, mais il se pourrait que cette engeance bruxelloise soit désignée responsable de l’imposition d’un système post-démocratique et de la liquidation des valeurs humanistes. Ou encore, s’il est permis d’imaginer dans le futur un régime éclairé, des historiens qui feront le procès nominal d’hommes lâches inféodés au pouvoir de l’argent, étudiant par le menu, comme cela fut le cas pour le régime national-socialiste, leur mentalité de collaborateurs. Quant à moi, soulignant leur responsabilité dans l’importation orchestrée des hordes du tiers-monde, je leur collerai volontiers dès ce jour l’une de ces étiquettes de gratte-papier dont ils ont le secret, celle de “crime contre l’humanité”.
Robot en liberté
Images amateurs d’un robot de forme humanoïde échappé d’un laboratoire de recherches russes. Sorti boire le café, le programmateur avait laissé la porte ouverte. Le robot parcourt cinquante mètres. Ses batteries vidées, il s’immobilise au milieu d’une rue. Un bus le contourne, puis une voiture. Un policier intervient. Il est à pied. Il bloque le trafic. Les conducteurs sortent de leurs véhicules. Scène étonnante, nul n’ose toucher le robot. N’importe quel obstacle tombé sur la chaussée eut été aussitôt élevé. Or, ici, personne n’intervient. L’attitude animale de défiance face à l’inconnu est clairement perceptible chez ces hommes et femmes. A la fin, survient le chercheur. Il s’excuse et emmène la créature.
Méfiance
A l’hôpital, en salle d’accueil. Foufroyé par une crise cardiaque, Monpère part à la renverse. Il gît le visage contre le marbre. Qu’on appelle une ambulance! Mamère ne réagit pas. Je la presse d’agir. Elle s’y emploie, mais sans énergie. Des infirmières passent. Elles l’ignorent. Un médecin. Il file. J’ai compris: il n’y a pas d’ambulance dans cet hôpital, Monpère va mourir.
-Méfions-nous un peu de l’Etat, m’as-tu toujours dit, je n’oublierai pas.
Agonisant, la bouche déformée, il énonce sur un ton ironique:
-… un peu!
Chaises 3
De retour de Suisse, je trouve les chaises telles que je les avais laissées: en pièces. Puisqu’il faut s’asseoir, j’en assemble deux. Assis, je m’emporte contre le propriétaire. Il écrit un message. Venir en notre absence le gêne. Ce que j’aimerais, c’est ne jamais le voir. Il annonce sa venue. Je lui promets d’être là. Peu avant le rendez-vous, je m’éclipse. Sur une terrasse du bord de mer, je commande une canette. Lorsque je remonte, je m’excuse de l’avoir laissé seul avec Gala.
-Une urgence! Donne-moi encore une minute!
Téléphone en main, je sors sur la terrasse et discute de vive voix avec un interlocuteur imaginaire. Puis je vérifie quelque chiffres sur l’écran d’ordinateur. Avant de descendre à la plage, j’ai affiché des graphiques complexes.
-Voilà! Faisons vite, le prochain appel en va pas tarder et ça vient de New-York.
Ramon est un homme gentil. Il a travaillé au cœur d’une petite hiérarchie dans le domaine des assurances. Ni trop haut, ce qui implique des responsabilités, ni trop bas, ce qui implique de travailler. Sauf à me répéter: à ses yeux, dire c’est faire. Notre dialogue est donc marqué au sceau de la déformation professionnelle.
- Ramon, il faut absolument que tu changes ces chaises, lui dis-je. La semaine dernière, je suis parti à la renverse. Un peu plus, je me brisais la nuque
-Bien. Je prends note. Donc nous disions. Premier point… Changer les chaises. Il y a autre chose?
-Tu comprends, lui dis-je, j’ai du travail par dessus la tête. Nous serons absent en début de semaine. Une négociation. Si tu pouvais en profiter…
Et je l’emmène vers l’ordinateur pour vérifier les dates de notre absence tout en m’assurant qu’il voie les graphiques.
-Les affaires, hein?
-Oui, le marché monte. Nous avons fait 30% de chiffre d’affaire de plus sur les derniers mois. L’argent ne manque pas, mais je cours.
-Bien. Je t’ai aussi apporté les factures d’eau et d’électricité.
Du tiroir de la commode, je sors une enveloppe de carton et la fouille.
- J’ai de tout là-dedans, des Dollars, des Livres Sterling, même des Ringgit malais. Attends je vais trouver.
faute de change — je ne présente que des billets de cinquante — il en rabat de seize euros sur les montants habituels. Puis il empoche la feuille sur laquelle il a noté “chaises à remplacer” et rentre chez lui. A moi de débarrasser le plateau de table des pieds, dossiers et placets afin qu’on puisse au moins dîner.
Les jours passent. Chaque petit-déjeuner, avant de m’asseoir, je retourne la chaise, je monte dessus pour la consolider. Et à midi et le soir. Le temps passe.
-Quel jour a‑t-il dit?
-Mardi au plus tard, fait Gala.
Jeudi, il envoie un message.
“Je passerai demain matin”.
“Ramon, le matin, je dors.”, lui dis-je.
Donc, je fais une exception. Je me lève avant dix heures. Pas de Ramon. Le lendemain la sonnette retentit. Je suis encore au lit. Gala est à la cuisine. Je la rejoins. Elle me montre quatre chaises en pin. Sales, fendues, retapées. Des gitans n’en voudraient pas.
Promotion d’un livre 2
En fin de compte, j’arrive à Morges avec une heure d’avance. Pour les livres à la vente, je ne sais pas. Les organisateurs de la conférence n’ont pas répondu. Mieux, ils n’ont pas compris la questions. Leur message est: “oui, bien sûr”. Avant de rejoindre l’hôtel, je passe à la librairie que dirige Sylviane Friederich. Treize heures trente, je trouve la porte fermée. Je me dirige vers l’hôtel. La réceptionniste du Savoy ne trouve pas ma réservation. La façade que j’ai identifiée sur la page internet est celle d’un autre hôtel, la Nouvelle couronne. J’y pose ma valise. Gala me rejoint. Dix minutes avant le début de la conférence, nous partons en direction de la salle. Le Grenier bernois. Gala demande notre chemin à un relieur installé rue Louis-de-Savoie. Il nous envoie en direction de Préverenges. Nous revenons vers le port par le Casino. Une fois de plus, je suis sur le point de renoncer lorsque j’aperçois un homme grand et plat devant un bâtiment ancien. Inquiet, il fouille la ruelle du regard. Je passe à devant lui: “vous attendez quelqu’un?” Un ascenseur nous amène dans une mansarde. Trente personnes patientent sur des chaises pliables. Je parle une heure. Après les remerciements, et quelques échanges sympathiques, Gala annonce que nous rentrons à l’hôtel.
-Un hôtel? Vraiment?
-Mais oui, nous arrivons d’Espagne.
L’organisateur a cru que je plaisantais lorsque je faisais allusion dans un mail aux billets d’avion.