Ces gens qui au cours d’un printemps se sont amusés à penser la révolution alors qu’ils n’appartenaient à la société ni par le travail ni par les actes, arrivés au pouvoir quarante ans plus tard, se sont amusés à prendre des décisions.
Eaux
Après une courte nuit ponctuées de réveils (logé dans la chambre à coucher de son maître, le chien du voisin aboie), je commande un taxi. Le ciel est gris, il pleut. Le départ du marathon est prévu pour neuf heures. En route pour Malaga, je scrute le large. Les averses cesseront avec le jour, affirme la météo. Le chauffeur dément. Il cultive des mangues dans les collines de Benagalbon et entretient un puits. Il connaît son sujet.
- Voyez cette nuée claire? Il tombe des verses sur le centre-ville.
Près de la place de taureaux, la visibilité baisse. Sur la chaussée, l’eau abonde. Un particulier enclenche ses feux de détresse et abandonne sa voiture. Nous progressons à petite allure le long de la plage. Quant au le circuit de la course, balisé avant l’aube, il est en pagaille. Le vent chasse les cônes, l’eau les emporte. Le taxi me dépose sur l’Alameda. En hauteur, les palmiers fouettent. Je passe un imperméable et cours me réfugier sous l’Auditorium du jardin des plantes. Deux coureurs m’ont précédé. Je m’échauffe. Un clochard qui dort dans un sac perd sa bouteille de vin. Il la rattrape et se rendort. Demi-heure avant l’envoi de la course. Les plus téméraires sautillent sur la grille de départ. Les shorts, les maillots, les dossard, tout ruisselle. Pendant ce temps, l’organisation consolide l’arche gonflable qui menace de s’envoler. Au micro, l’animateur annonce cinq mille participants. De l’Auditorium, j’en compte une petite centaine. L’abri ne se garnit pas; or, nous sommes à quelques mètres des boxes. La pluie redouble. Le mieux sera de cacher l’imperméable sous un fourré pour le récupérer au retour. Puis de se poster derrière le lièvre au denier moment. A neuf moins dix, une annonce: le départ de neuf heures est annulé. L’organisateur explique, ce n’est pas la pluie qui tombe, mais la pluie qui stagne, plusieurs sections de la ville sont impraticables. Prochaines nouvelles dans trois quart d’heure pour un départ reporté à 10h30. J’interroge le ciel, puis m’élance: je rentre à la maison. Sortir du parc est difficile, je marche sur des ruisseaux. Je m’engage sur le quai. Vitrifié d’eau, il patine. Les rares voitures sont perceptibles à leurs phares. Lorsqu’elles passent à ma portée, elles éclaboussent jusqu’au ciel. De l’autre côté c’est la plage. Les paillotes secouent, le sable danse. Quant à la mer, elle est rouge. Les canaux qui descendent de la montagne évacuent le sang des terres sèches. Les mouettes s’affolent. Huit kilomètres plus loin, une voiture de police coupe la route. Je continue, seul, les pieds dans l’eau, au milieu de la grande artère qui conduit à Torrox et Nerja. Un homme évacue à grands coups de seau la flotte qui noie son salon. Je cherche mon passage. Par endroits, j’enfonce jusqu’à la cheville. Soudain, un responsable du marathon se détache d’un mur.
-C’est profond?
-Oui.
Pas très gentil de ma part, puisque cela pourrait décider de l’annulation du marathon, mais maintenant que j’ai renoncé, n’est-ce pas? L’organisateur se penche pour voir. Après tout, qu’il se mouille! Qu’il juge par lui-même! Et d’ailleurs, ne suis-je pas passé? Je le salue et poursuis ma route. Un groupe de jeunes fait signe. Des bénévoles qui tiennent un ravitaillement.
- La route est coupée!
Ils me font répéter, puis tous:
-Elle est coupée, la route est coupée.
Tandis que je file en direction de la falaise, je vois les gens qui remuent sous l’abribus. Ils ont entendu, ils se demandent que faire.
Une demi-heure plus tard, j’entre dans notre appartement, je consulte le site du marathon: annulé.
Du mou
Faute de se procurer un film à bon compte sur internet, je me rabats hier sur une comédie policière tournée en 1967 qui met en scène Bernard Blier et Jean Lefebvre, Du mou dans la gâchette. Les compères assassins se baladent dans une cité nouvelle à bord d’une limousine américaine ailée, peut-être une Oldsmobile. Daté, le film surprend par trois caractères au moins que les réquisits hollywoodiens ont depuis neutralisés. Le rythme d’abord. Il est humain. Il rend à la parole la place qui devrait être la sienne en société. L’environnement ensuite. Moderne, exhibé comme tel, il est encore peu machinique: les hommes côtoient des femmes qui côtoient des hommes. Enfin, la psychologie des personnages. Elle est erratique plutôt qu’inscrite de force dans la trame du scénario. Par ailleurs, on s’amuse rétrospectivement de l’admiration naïve que le France de ces années pré-révolutionnaires porte aux Américains et de la vision plus naïve encore d’une modernité enchantée.
Presse
Excellent article de Julien Burri dans l’Hebdo sur Constance, guide touristique à l’usage des aveugles, ou plutôt sur son auteur. Il dit ce qu’il faut savoir pour demeurer dans l’incompréhension et par-là même renvoie utilement à la lecture, l’unique propos d’un écrivain étant qu’on le lise.
Cadix
Ville étonnante et belle que Cadix. La route longe un système de dunes. Sur le versant opposé s’étend l’eau de la mer intérieure. Puis vient la ville. Moderne d’abord, historique au bout de l’isthme. Notre hôtel est entre ces deux quartiers. Son nom, Puertatierra. Moderne, précisons: comme l’étaient les villes ouvrières dans les années 1960. De fait, les constructions datent de cette époque. Massives et carrées, entre palais administratifs, douanes maritimes et casernements. Sortis de l’hôtel, nous butons sur une tour de contrôle qu’envierait n’importe quel aéroport international. En contrebas, sur la plage jaune, des surfers. Plus loin, il faut passer une muraille pour descendre vers les quartiers anciens. Sur les balcons vitrés pend de la lessive. Les rues en quadrillage aboutissent sur des places qui ont leurs orangers. Pour accéder aux étages des maisons, le locataire traverse des cours de marbre et de faïence. L’été, ce labyrinthe doit être ravissant.
En route
Descendu la côte en direction de Cadix. Une pluie torrentielle ralentit le trafic. L’autoroute traverse un décor qui évoque Mexico et Pattaya. Bâtis à quelques mètres de la glissière de sécurité, défilent des snacks et magasins aux façades peintes. Au-dessus, trônent les cités satellites. Les plus modestes comptent cinquante logements. Certaines en ont dix fois autant. Des forêts d’enseignes recouvrent ces termitières. La plupart affiche des noms rêveurs: Copacabana, Golf paradisio, Playa ocaso. Et à leur pied, Excellent furniture, Fich&chips, Bar Notthingam.
Adolescent, lorsque je conduisais sur les huit pistes en désordre du périphérique de Mexico, je me demandais comment sortir de ce goulot ceint de murs. Ici, rasant les villas de vacances des gens du Nord, je me demande comment font les estivants pour gagner la mer. Est-ce qu’ils traversent? Roulent-ils des heures pour atteindre cette plage qui pendouille sous leur balcon?
Passés Torremolinos, Marbella et Puerto Banuz, le décor perd en densité. Les grues rouillent au-dessus des parcs de villas à l’abandon, les hangars sont troués, les réverbères osseux.
Aux environs de la Línea (la ligne), le village limitrophe de Gibraltar, nous quittons la A7 pour pénétrer dans une ville nouvelle. Les rues transformées en ruisseaux ralentissent notre progression. Je manque un gendarme couché, la Dacia pique dans le fossé. Je redresse, conduis le visage contre le pare-brise pour anticiper les obstacles. Soudain, un panneau annonce une Route culinaire et gastronomique. Requinqués, nous roulons. Au bout de dix minutes, il faut renoncer. Pour la première fois depuis que je voyage en Espagne — cela remonte à l’année 1975, il y a quarante et un ans- nous ne voyons ni bar ni restaurant.
Vingt kilomètres plus au Sud, nous prenons place dans la salle de cafeteria d’une station service entre des policiers et des chauffeurs de poids lourds marocains en route pour Algéciras. Nous passons par Tarifa. Changement d’ambiance. Des chevaux s’ébattent sur les terres inondées, des chemins rectilignes coupent à travers les près, de vastes haciendas sont posées sur la lande. Perchés sur des montagnes de terre ocre, les villages sont blancs. Vejer de la Frontera semble accroché au ciel. Puis nous franchissons un col avant d’entrer dans le domaine des éoliennes. Elle hérissent par centaines les collines. Montées sur des mâts grillagés, les hélices anciennes sont tordues comme de la réglisse. Les autres, fuselées et brillantes, tournent à grand régime. Enfin, à la tombée du jour, nous empruntons le bras de terre qui amène à la presqu’île de Cadix