Avec un peu d’expérience, il est facile de ne pas écouter l’interlocuteur tout en le laissant croire qu’on l’entend. Et cela, même dans une langue étrangère. Maîtriser le rythme de la parole et supputer le sens des pauses y suffit. Dans cet art, Monpère était passé maître. Il était diplomate. L’une des sagesses du métier est de savoir écouter. La perversion de cette sagesse est de prétendre le faire. Monpère n’écoutait pas. Par des signes de tête, un mot parfois ou une brève réplique, il témoignait de son attention. Et au cas où l’autre découvrait sa duplicité, qu’importe? La discussion finie, cet interlocuteur s’éclipserait pour ne jamais reparaître. Mais à la fin, c’est l’allégorie de l’arroseur arrosé. Sous le coup de l’habitude, Monpère éprouvait de la difficulté à écouter l’autre, qu’il lui soit proche ou indifférent.
Clochards au village
Après huit mois passés au village, je connais chaque clochard. Ramon a la tête boursoufflée d’un crapaud. Il porte des lunettes épaisses à monture carrée. Il mendie penché. Son corps semble fait de deux moitiés. Quand ses talons touchent le mur d’appui, le buste est d’équerre. Le teint de peau est cramoisi. Il a un air de grand brûlé. C’est une maladie. Il pose au sol une casquette, remercie sans regarder ce qu’on y jette. Il salue le badaud. Sa résidence est sous un pilier de la A7. C’est une sorte de chambre en carton que le vent fait trembler. Il a soixante ans et travaillait comme métallurgiste.
Pedro, lui, vient à vélo des quartiers populaires du Nord. Sa famille croit qu’il a un emploi chez un pêcheur du village. Il roule ses vingt-cinq kilomètres par jour pour allumer un poste de radio devant le supermarché. Contre les sous dont les villageois lui font l’aumône, il diffuse de la musique. L’appareil est cassé, il hurle. Pedro a les cheveux gras et longs, il est plus maigre qu’un manche à balai. Sa spécialité est le gardiennage des chiens de ces dames. Plutôt que de les attacher au distributeur de caddies, elles les lui confie. Déterminé à faire de son mieux, il les caresse avec énergie pour éviter qu’ils n’aboient. Lorsqu’il en a trois entre les jambes, il leur parle sans discontinuer afin de ne pas faillir dans sa mission. Ensemble, nous causons vélo électrique. Il collectionne des pièces de moteur éparses convaincu à terme de les assembler pour équiper son vélo. Trouvé dans une poubelle, celui est fragile. Dernièrement, il m’a montré une courroie d’entraînement. Il en était fier.
La mémère — j’ignore son nom — est aphone. Elle tire une valise d’enfants Winnie l’Ourson. Une ribambelle de sachets crasseux sont accrochés à l’armature. Jamais je ne l’ai vue mendier. Il m’arrive de la croiser dans les rayons du supermarché. Son visage est buriné, ses cheveux de paille. Elle ne pèse pas quarante kilos. Elle porte des chaussures d’homme qui ressemblent à des palmes. Hier, je descends au village sous une pluie battante. Installée dans le renfoncement d’une porte, elle buvait une canette de bière en regardant fixement le parking.
Le long de la rue principale, il y a le fou. Assis sur le muret de la boulangerie, il passe la matinée à plier en cinq, dans le sens de la longueur, des feuilles de papier couvertes d’écriture qu’il arrache dans un cahier d’école; le reste de la matinée, il les déplie, les consulte, réfléchis, puis, selon, les jette dans la benne ou les classent.
Enfin, il y le groupe des ivrognes. Ils occupent un banc proche du parvis de l’église. Vêtus de trainings, ils passent inaperçus. Il sont jeunes, dans les trente ans. Et usés. Ils se repassent des bouteilles à longueur de journée. Si l’argent manquent, l’un d’entre eux endosse un gilet de secours orange et se poste au centre du parking. Il fait alors devant les voitures des gestes vagues et pour prix de son aide au stationnement, tend la main devant la portière.
Noria
J’écris Noria. Une bête fiction. Ce livre complètera Stabulations, un livre intelligent. La question est de savoir si ce qui est intelligent n’est pas bête et ce qui est bête ne l’est pas trop. Cela dépend de ce que le lecteur pense de la société et ce qu’il pense dépend en partie de ce qu’il lit.
Grandes causes
A quoi servent les grandes causes, les causes nationales, les causes universelles? A justifier l’organisation de conférences nationales, de grandes conférences, de conférences mondiales. Le jour, les délégués se reposent des excès de la nuit, du sexe et de la boisson. Dans les derniers jours de la conférence, ils communiquent les progrès réalisés, soulignent l’importance de la cause et s’accordent sur la nécessité d’un nouvelle rencontre. Nul n’évoque la fonction première de ces conférences. Elles servent à détourner l’argent des peuples au nom d’une morale sans responsabilité.
Acteurs 2
En fin de compte, je me rabats sur Arte. Ce qui offre un avantage, je vais pouvoir aller me coucher. Car pour ce qui est des fictions, cette chaîne que l’on dit culturelle donne dans la série policière diffusée par épisodes ou dans les moyens-métrages à vocation tiers-mondiste. Scénario type: Abdul, jeune berger afghan que son père a répudié… Ou encore: dans le petit village africain, la saison des pluies approche quand… J’oubliais une dernière catégorie: les succès de la fin du XXème siècle dont nul cinéphile n’a entendu parler. Nous en voyions un hier, Lisa et le diable. Coiffures des années 1980, jeu hésitant, ralentis mystérieux et, dans le rôle du diable, Telly Savalas, en costume noir, la boule à zéro. Soudain, un sentiment de déjà-vu. Expérience fréquente, mais moins fugace que d’ordinaire. La scène de film montre l’héroïne embarquée côté passager dans une limousine des années cinquante. Elle jette un œil au rétroviseur et découvre sur la banquette arrière une femme qui a le même port de tête et la même coupe de cheveux. Le réalisateur questionne l’effet miroir. Or, à l’instant où cette scène se déroule devant mes yeux — scène lente- je constate que j’ai regardé ce même film il y a quelques temps, en compagnie de Gala, dans notre salon espagnol et prends conscience que cela avait lieu a la même époque, juste après notre retour en avion de Suisse, que le film m’avait ennuyé et que je m’étais levé pour aller au lit, ce que je fait peu après que le sentiment de déjà-vu se soit estompé.
Acteurs
Gala se plaint que nous ne regardons que des films en anglais. Je proteste: je fais de mon mieux. Pour en trouver un, j’en trie près d’une centaine. Puis il y les aléas de la machine. Le film ne charge pas, il est flou, il est incomplet. Vient le problème des sous-titres. Peut-être mon anglais se détériore-t-il? A moins que ce soit l’ouïe? D’ailleurs, même en Français j’éprouve des difficultés. Il me faut tendre l’oreille. Mais enfin, que se disent ces acteurs? Quand ils ne crient pas ils parlent, mais dans un cas comme dans l’autre, sans articuler. Autrefois, les acteurs étaient émoulus des écoles de théâtre. Aujourd’hui, c’est tout juste s’ils sont allés à l’école. Et sous prétexte que tout le monde sait parler, ils jouent leur rôle sans complexe, comme si cela allait de soi. Résultat, ils parlent dans leur barbe, ânonnent, susurrent. Quand il s’agit d’y mettre de la rage, ils hurlent. Nous autre, pauvres spectateurs, voyons alors défiler à l’écran des actions dont nous ne saisissons ni les tenants ni les aboutissants. Parfois, dès le début du film. Une fille dit son nom. “Comment, dis-je à Gala, quel prénom a‑t-elle dit?” Alors en Anglais, je veux dire en argot américain, avec un accent de l’Outback ou dans un cokney gallois, c’est dire!