Retour dans l’appartement espagnol. Le temps est superbe. Un ciel profond, une mer scintillante. Dès le soir cependant, l’air est frais. Et comme nous vivons sous un toit défoncé, l’humidité attaque les murs. Hier, je me mets au lit à minuit. Je n’ai pas froid. Pas vraiment. Mais je n’ai pas chaud. Je remonte la couverture jusqu’au menton, cherche le sommeil. Dès que je m’endors, je rêve que je suis dans mon squat, celui des Eaux-Vives, couché sur la palette de chantier qui pendant dix ans m’a servi de sommier. Puis je sors dans la rue et ne peux plus regagner ma chambre: les murs glissent, des câbles électriques flottent en travers des fenêtres. Olofso vient à mon secours. Je pousse un cri et me réveille. Telle est la mémoire du corps, absolue. Il y a longtemps que je n’avais pas eu froid dans un lit, mais le corps se souvient: il pointe immédiatement sur la période de la vie qui correspond à cette sensation.
Houellebecq
Que Houellebecq doive se déplacer flanqué de deux garde du corps est un signe. A sa place, je serai fier. Jamais je n’ai aimé son écriture — ce plaisir de bâcler — mais j’ai de l’admiration pour son caractère et son intuition. J’aime aussi sa révolte tranquille. Il est intelligent et en remontre. Quand un homme de parole doit engager des garde du corps (dans mes relations, deux conférenciers vivent la même situation), cela prouve que la bêtise est répandue dans la société et que l’Etat lui donne droit de cité.
Acceptation
Ces gens qui ne savent pas dire non. Une majorité. Ne serait-ce que par principe, pour établir qu’autre chose est possible. Quitte à accepter ensuite. A dire oui. L’élite — constituée du groupe d’individus acoquinés qui se définit comme telle — joue sur cette conviction que la majorité n’osera pas dire non. Que pour en imposer, il suffit de prendre de vitesse. De dire: cela est. Aussitôt les gens s’ordonnent et avancent dans la voie de l’acceptation.
Examen
L’examen d’économie se présentait sous la forme d’une série de questions écrites. Confiant, je répondais en remplissant les espaces en pointillé. Ayant fini, je tendis mon devoir au professeur. Il me retourna: la feuille était vierge. Montrant mon crayon-papier, je jurais avoir répondu à toutes les questions. Je recommençais au stylo. A peine le devoir remis, le professeur me le renvoyait: il était vierge. Cette fois je traçais les lettres une à une, surveillant le début du mot tandis que j’écrivais afin que les lettres que le composaient ne s’effacent pas. Les mots s’accumulèrent. Lorsque je terminais ma première ligne de réponse, je relevais la pointe du stylo. Alors, toute la ligne disparut.
Maquereaux
Il faut se promener la tête haute dans Genève pendant un après-midi pour voir ce que vingt ans d’une politique bêlante devant la mondialisation a fait des citadins de cette petite ville entre toutes favorisées. Les gens parlent le sabir. Is ont ont le regard fuyant et vont recroquevillés. Les gens mangent industriel et pensent argent. Ils filent en diagonale dans des rues sans âme, le cœur à l’étroit. Une faune interlope bat le pavé et rêve à vide. Les riches, parqués sur des îlots, exhibent leur possessions tandis que les Français, tirés de leur léthargie ouvrière par des salaires aguicheurs, se gaussent de leur statut d’esclaves. En 1972, Maurice Chappaz faisait pour le Valais un constat tout aussi effrayé dans son livre Les maquereaux des cimes blanches. Comme une neige qui fond sous un soleil inattendu, la tradition et le savoir-vivre disparaissaient dans les abîmes de la spéculation. Aujourd’hui comme autrefois, les entrepreneurs du lucre sont à l’œuvre. Chappaz maudissait l’épopée du béton: désormais, c’est l’intérêt d’être homme que broie le capitalisme.
Pour en finir avec les hommes politiques
Politiciens, la solution: imposer l’invisibilité des personnes. Ne restent que les programmes de législature. Il sont validés par un collège populaire. Après le vote, leur mise en application est surveillée par un comité de vérificateurs. Les membres du collège comme ceux du comité sont choisis au hasard dans le peuple et représentent les différentes catégories sociales. Le mandat est unique. Cette charge est une dignité
Triptyque
R. que je ne connais pas s’enthousiasme pour le Triptyque de la peur que lui a remis Monfrère. Sincère, je m’étonne. C’est un livre spécial. Le seul qui soit auto-édité. Monfrère confirme: “R. est un grand lecteur”. Que l’on prenne du plaisir à un texte que j’ai écrit au point de se montrer entier dans le jugement est gratifiant. Preuve que le lecteur peut beaucoup. Sans lui, le livre vient au monde et s’y engloutit.