Détail 9

Petite église pré­fab­riquée avec sa coupole plan­tée d’une croix, la devan­ture de porte vit­rée, posée au milieu d’hectares de cul­tures sous ser­res (Puebla).

Vers le Nord

Atter­ri à Puebla. Puis en bus. Et en ban­lieue. Longue cir­cu­la­tion pour rejoin­dre le cen­tre, aidé par une étu­di­ante en matéri­aux, sans elle la journée ne serait pas finie. Sen­ti­ment de puis­sance archi­tec­turale à la vue de cette ville (pour­tant vis­itée qua­tre fois depuis 1986) dont le plan espag­nol est tout entier con­quête de ter­ri­toire, entre églis­es à coupoles et palais admin­is­trat­ifs, découpe mar­tiale des avenues et vastes parcs à fontaines. Un mariage de rai­son quelque peu agres­sif dont a su s’ac­com­mod­er la pop­u­la­tion laque­lle apporte l’am­biance de com­merce, de fête, de désor­dre, de chaos cou­tu­miers et libéra­toires. J’aime beau­coup. Oui, j’aime cet équili­bre his­torique où cha­cun a sa respon­s­abil­ité dans l’évo­lu­tion du décor de la vie, ce qui manque cru­elle­ment (du point de vue de l’Eu­ropéen) dans cet état reculé du Yucatan.

Ghizé

Dans ses moments de plus grande exal­ta­tion civil­i­sa­tion­nelle, les sociétés sont capa­bles de mod­i­fi­er en pro­fondeur la nature et d’ex­hauss­er les hommes pour le meilleur puis l’ef­fort entamé par les sac­ri­fices, par­fois la déshérence des valeurs, se perd et le ter­ri­toire est saisi et trans­mis à d’im­prob­a­bles héri­tiers qui, à leur tour, selon leur tal­ent, mag­ni­fient ou dépré­cient. Les exem­ples de cette con­quête du réel sont partout vis­i­bles sur la face de l’u­nivers, témoins reculés de l’his­toire et de ses moments. Dans l’Amérique cen­trale, ces coups de génie sont dou­bles et anciens, c’est à l’empire indi­en des cités pyra­mi­dales et à l’ur­ban­isme fonc­tion­nel des con­quis­ta­dors espag­nols que les peu­ples doivent aujour­d’hui leurs repères mythiques et leurs villes, sans eux, strict lieux de survie non-repérés sur la carte con­tem­po­raine du monde. 

Mérida

Marchés de Méri­da, luxe des navets, ananas, papayes, piments, oreilles de cac­tus amon­celés sur des cen­taines de mètres de couloirs, de réduits, de places, de gale­tas, de réserves, l’en­tier du labyrinthe à l’abri du soleil, dans un édi­fice lépreux et cepen­dant mater­nel, avec toute une pop­u­la­tion indi­enne, assise au milieu des pro­duits, se con­fon­dant avec eux, grands-mères ratat­inées dans leurs pon­chos, les pieds nus, le sourire fixe, machos de petite stature, coif­fés de som­breros blancs, goss­es de marchands, bébés dans les hamacs, et annonces à l’encan. 

Lapons

Le Yucatan, c’est la Laponie des Mex­i­cains. Des arbres, des arbres, encore des arbres. Des routes tracées au cordeau et désor­mais un train à grande vitesse (le “tren maya”) qui tra­versent ces arbres. Sur les nœuds de com­mu­ni­ca­tion, des villes au plan quadrillé avec au cen­tre l’église et le parc hérités des Espag­nols. Dans les rues, des Mex­i­cains occupés à ven­dre et acheter de la nour­ri­t­ure, faire de la musique, le week-end se saouler — et on recom­mence. Puis il y a le lit­toral des Caraïbes: plages éblouis­santes, eaux bleues, îles de sable, couch­ers de soleil et un mil­lion de chais­es longues en loca­tion. A l’ar­rière-plan, un parc de remise en forme, l’ob­jec­tif étant de boire, manger, bronz­er, crier, bais­er, dormir. Afin de pou­voir dire sans trich­er : “quelle mer­veille, et cette mer!”. A part les arbres, j’ai vis­ité un Cenote et vu trois lézards.

Acta Urbana

Effon­drement de l’empathie chez le jeune blanc robo­t­ique­ment rompu au reg­istre exclusif de la demande tant dans sa rela­tion à la machine que dans son action virtuelle.

Valladolid

Sur une piste qui longe la nationale. Le vélo à panier trem­ble. En embus­cade dans les détri­tus, de gros lézards cailleux. La chaleur est étouf­fante. “Le Cenote est au bout”, a dit le loueur. La piste, trou­vée par hasard, le reste, à l’avenant. Car il n’y a aucun pan­neau. Je me fie aux images du télé­phone. Tout de même j’aboutis. Sur un ter­rain défriché, une bâti­ment badi­geon­né de chaux ocre et des camion­nettes de touristes. Entrée du Cenote, douze francs — une for­tune. Un Cenote est un effon­drement de la roche qui met à nu par­tie de la nappe phréa­tique sur laque­lle repose le Yucatan. Il y en aurait qua­tre à cinq milles dans l’E­tat. Jeux de lumière, puits turquoise, lianes. Beau­coup aimé l’an dernier, avec Tol­do, près d’Iza­mal. Là, il faut met­tre le gilet de sauve­tage et faire le plon­geon au milieu d’I­tal­iens, de Français, d’Ukrainiens. Quinze per­son­nes, pas une sinécure. Pas moti­vant pour autant. Surtout avec le gilet. Pour aller flot­ter comme un glaçon de cock­tail. Je remonte à vélo. La chaleur est encore plus forte. Le ciel se voile. Au pre­mier OXXO, à l’en­trée de Val­ladol­id, achat d’eau. Je vide la bouteille. Dans les arbres, un vent. Les lézards pren­nent la pose, lèvent la tête, fix­ent les nuages. Quand j’at­teins l’hô­tel de la famille chi­noise, des coups de ton­nerre reten­tis­sent. Puis la ville entière remue. Les man­guiers de la cour sec­ouent si fort que les chauve-souris s’écrasent sur la façade de l’hô­tel. De l’autre côté, der­rière la fenêtre, les noix de cocos martè­lent le tronc. Une petite noix s’en­v­ole. Elle atter­rit devant le Jésus de plâtre du park­ing. Mes sabots de caoutchouc aux pieds, je tra­verse jusqu’à l’épicerie SIX. L’eau clapote au niveau des chevilles. Une chauve-souris est emportée par le courant. A l’hô­tel, ser­ré dans le cagibi à lessive, un para­pluie en pro­tec­tion, le cou­ple de chi­nois mar­monne. A la récep­tion la fille est tou­jours prise par son achats d’armes de destruc­tion lié à la dota­tion de son nou­v­el avatar de War game. L’or­age dure deux heures. Quand la pluie s’ar­rête, le bar relance la musique: tech­no jusqu’à vingt-deux heures. Puis un con­cert pop­u­laire prend le relais. Sur tréteaux, coincés entre le palais munic­i­pal et la cathé­drale, des groupes ani­ment pour toute la ville jusqu’à deux heures. Mieux que des hos­til­ités. Quand le bruit le cède au silence, un monde revig­oré prend pos­ses­sion de ma cham­bre: mous­tiques, par­a­sites, lézards et plusieurs espèces de four­mis, cer­taines rouges et vélo­ces, elles arpen­tent le sol, d’autres noires choco­latées, elles sil­lon­nent les parois, dévorent les mous­tiques que j’écrase. Au réveil, la jeune chi­noise me pré­pare un café. Elle apporte aus­si un sand­wich. Elles est gen­tille. Mais je crains de faire mau­vaise affaire. La veille, leurs pâtes m’ont valu un mal d’estom­ac. Des pâtes. Là, on est dans la recette du chef: poulet et sauce et tomates sur toasts. “Je l’empote, ce sera par­fait pour le voy­age que je vais entre­pren­dre!”. Au pre­mier coin de rue, je jette le sandwich.

Vol

Partout des Ukrainiens en vacances occupés à dépenser l’ar­gent des enveloppes européennes de sou­tien à Zelen­s­ki. Fri­bourg, Madrid, Budapest, soit, il faut des refuges. Mais Ver­bier, Ali­cante ou les plages du Yucatan? Avant d’être matérielle la cor­rup­tion est morale. Elle est la cause de la guerre, elle est lis­i­ble sur les vis­ages de ces touristes du prof­it, elle est une honte pour ceux qui se bat­tent et tous les jours meurent et sont défaits.

Playa del Carmen 2

Nausée, ver­sion monde 2.0. Après une autre douche, je chausse les lunettes de soleil les plus som­bres et m’aven­ture pour la sec­onde fois sur l’artère pas­sante du bord de plage. L’écœure­ment m’ar­rête. A peine si j’ai marché 500 mètres. Ener­gumènes d’Eu­rope et d’Amérique à demi-nus, ni jeunes ni vieux, mais lourds, mais gros, bleuis des pieds à la tête, por­teurs de chiens quand il ne les promè­nent pas en pous­settes, qui se dandi­nent et man­gent des piz­zas. Muzak des bou­tiques, rabat­teurs habil­lés en Mex­i­cains, pacotille d’osier, phar­ma­cies de Prozac, pon­chos, excur­sions pour Can­cun et aux car­refours, dans leurs déguise­ments, Spi­der­man, The Mask et Michael Jackson.

Playa del Carmen

Parc d’at­trac­tions pour touristes imbéciles.