Yucatán

S’agis­sant de la monot­o­nie du paysage yucate­ca. l’ex­pli­ca­tion que me donne Tol­do éclaire bien des choses. Au 18e et 19e, dit-il, les bois pré­cieux util­isés en Europe venaient presque tous des coupes pra­tiquées dans la pénin­sule si bien qu’au début de ce siè­cle il fal­lut rebois­er. Ce que l’on voit aujour­d’hui, petite jun­gle qui de Hol­box à Campeche cou­vre de mousse le ter­ri­toire dans son exten­sion, est repiquée. D’où son manque de diver­sité, d’où sa tristesse. Con­trepar­tie, les navires de com­merce reve­naient de Hol­lande chargés de Gou­da, pro­mu ingré­di­ent incon­tourn­able de la cui­sine nationale.

Reste

En dépit de la sit­u­a­tion pré­caire de notre lib­erté, quelque part entre déter­min­isme géné­tique et axi­olo­gie religieuse, et cela même s’il faut s’aveu­gler sur la nature de notre con­di­tion, la dig­nité de l’homme ne peut repos­er que sur l’ef­fort et la volonté.

Futuribles

Et si le posthu­man­isme n’é­tait qu’une pro­lon­ga­tion tech­ni­ci­enne du pro­jet uni­ver­sal­iste d’É­tat-prov­i­dence? Soit le dépôt des charges de souf­france liées au corps avant libéra­tion de l’e­sprit. Mais pour faire quoi? Qui peut aujour­d’hui pré­ten­dre savoir diriger son esprit? Et lequel serait capa­ble de démar­rer un effort indi­vidu­el dans un champ d’ac­tion que toutes les valeurs ont déserté? Plus encore quand y man­querait le corps?

Général

Com­plète indé­ci­sion devant l’é­tat de la société. D’abord et surtout là où cha­cun revendique la rai­son. Com­porte­ments à terme insup­port­a­bles, atti­tudes spec­tac­u­laires sans béné­fice, absence de vue sur l’avenir. Non pas que je me préoc­cupe tant du des­tin des per­son­nes mais bien que je m’in­quiète de la via­bil­ité générale de notre milieu de vie. 

Capitale

Tôt ce matin dans une gare routière de la périphérie de Puebla. Con­traste entre le chaos urbain des bidonvilles et l’éd­i­fice de béton aux quais si larges qu’ils pour­raient accueil­lir des sous-marin atom­iques. Sur l’e­s­planade, des caméras, des écrans, des flics. Plus de flics que de clients. Départ à 9h30. A l’heure dite un bus orange décom­presse ses portes, un chauf­feur en chemise et plas­tron vise nos bil­lets. Je m’en­dors. Réveil dans le traf­ic de la cap­i­tale. Ce dimanche comme tous les jours spec­ta­cle baroque des col­por­teurs, des men­di­ants, de fast-food et des trous noirs, du métro aériens et des par­ties de foot, mais le besoin de piss­er gâche la médi­ta­tion. Miguel, l’homme à tout faire de Tol­do, m’at­tend à Tex­co­co. Au bureau de la com­pag­nie des Monts-de-piété, colonie des Lomas de Cha­pul­te­pec, nous char­geons des bam­bous sur une camion­nette puis Miguel grimpe les pentes du vol­can en direc­tion de Tolu­ca. Une fois longé le canal puant de Ler­ma, une mélasse de détri­tus qu’évi­tent mêmes les canards de lagune, tra­ver­sée de la val­lée des carottes, aux envi­rons de San­ta Cruz Tezon­te­pec (dix kilos pour Fr. 2,50) . Fin d’après-midi, Tol­do me reçoit à l’in­térieur d’une urban­i­sa­tion privée avec golf, piscine et restau­rants, devant une mai­son digne d’un livre d’ar­chi­tec­ture. A peine arrivé, nous sommes à table, goû­tant des mets raf­finés au-dessus du jardin de style ori­en­tal qu’il a conçu et dess­iné (arrondis savants, herbe rase, pier­res échouées, cas­cades, étangs, arbustes). Sur l’hori­zon mon­tagnes en pains de sucre et brumes ouatées. Au cré­pus­cule, ham­mam puis immer­sion dans une bas­sine de glaçons.

Détail 10

Devant l’hôpi­tal des femmes de Puebla, le méti­er de ce cou­ple qui arbore la pan­car­te: “Nous pri­ons pour toi et ton bébé”.

Du beau

A Puebla, le musée du beau (je traduis “del bel­lo”) présente une col­lec­tion privée de meubles, d’ob­jets et de pein­tures con­servés dans la demeure des pro­prié­taires, un palais des années mil huit cent. Je me fai­sais un plaisir de cette vis­ite. Se promen­er à tra­vers les pièces, méditez autour de créa­tions acquis­es sur la foi du goût, s’ar­rêter devant les toiles, tout ça me chang­erait du reg­gae­ton, des bondieuseries et des pyra­mides. “Mais voilà: “Vous arrivez juste à temps pour vous join­dre au groupe!”, fait le gar­di­en. Que vois-je: un jeune guide badgée qui ges­tic­ule devant une pre­mière œuvre: on n’en­tend qu’elle, on ne voit qu’elle. Vis­iter seul? “Désolé, ce n’est pas per­mis”, dit le gar­di­en — je renonce.

Virilio

Sen­ti­ment dans les viviers lents d’Amérique cen­trale d’une immense perte d’én­ergie devant les obsta­cles quo­ti­di­ens que nous autres, locataires des sociétés du Nord, lev­ons bien et vite. Sen­ti­ment incon­testable. Mais en fin de compte, la con­cen­tra­tion, la ten­sion, le sac­ri­fice qu’im­pliquent une lev­ée des obsta­cles à vitesse crois­sante génèrent ner­vosité et agres­siv­ité. Con­di­tion que les écon­o­mistes nom­ment pro­duc­tiv­ité. Elle men­ace de devenir, dans un futur proche, le com­bustible d’une société en état d’implosion.

Film 2

Aucun genre ne retient mon atten­tion dès lors que je ne suis plus spec­ta­teur sinon le film d’an­goisse. Caté­gorie mal définie. Que je défi­nis ain­si: ce qui arrive ne devrait pas arriv­er, ce qui arrive est épou­vantable, per­son­ne, jamais, n’eut pen­sé que cela puisse arriver. 

Film

Dis­cus­sion avec Evola d’un pro­jet d’écri­t­ure à qua­tre mains de scé­nario de film. C’est lui qui en a l’idée, lui qui motive. Seul mod­èle lit­téraire, fais-je val­oir, dans lequel jamais je ne me suis aven­turé, faute de savoir pren­dre en compte, men­tale­ment, au moment de l’écri­t­ure, la dimen­sion de l’im­age dynamique. Mais aus­si cette angoisse, chez moi fon­da­trice, d’avoir à trans­met­tre l’im­pul­sion ini­tiale, aus­si con­stru­ite soit-elle, à un incon­nu, celui qui s’en saisira, achèvera l’œu­vre — le con­traire de la maîtrise du sens.