Ressaisir

A force de pour­boires, les employés du Plaza Rev­olu­ción me recon­nais­sent. J’ai un vis­age. Ils ouvrent la porte, salu­ent comme l’établit la règle, mais le sourire est motivé, naturel. Tout à mon con­tente­ment de me retrou­ver seul (après seule­ment 50 heures dans le monde du luxe), j’achète chez 7/11 cinq kilos de glaçons et des litres, plusieurs litres, de nom­breux litres de Tecate rouge. La soirée peut commencer.

Symptôme

Tol­do lancé à 180 km/h sur les routes “a cuo­ta” qui ramè­nent à la cap­i­tale. Bien sûr, la ques­tion est: va-t-on mourir? D’ailleurs c’est moi qui occupe la posi­tion, le sac à dos sur les genoux. Der­rière, son amante, une danseuse étoile, et la cuisinière, une native. Tassé dans le cof­fre du bolide, la meilleure nour­ri­t­ure, la nour­ri­t­ure la plus saine. Achetée à Mali­nal­co, Tol­do la rap­porte pour con­tribuer au bilan san­té, pour pro­longer sa durée de vie. Et celle de ses pro­tégés. A grande vitesse. Et pour la vitesse, nous y sommes. Mal­gré son petit cal­i­bre, l’Au­di file comme une bombe. Dans les virages, l’ex­péri­ence est spa­tiale, nos corps se défor­ment. La ques­tion est: que peut bien sig­ni­fi­er ce type de conduite?

Définitions

Islam et judaïsme, loi. Chris­tian­isme, amour. Boud­dhisme, trans­for­ma­tion. Idéolo­gie, reli­gion, philosophie.

Visées

L’idée que les malveil­lants par­rainent des imbé­ciles aux postes de déci­sion n’est pas orig­i­nale, elle est juste.

Musée 2

Balade en sabots de plas­tique chez les grossistes de la Merced. Moi qui ne jure que par le souli­er ferme, j’ai honte. Donc je vais, résolu. Quand il ne s’ag­it pas des déplace­ments de routard, Bermudes et bottes mil­i­taires (les seules chauss­es que j’emporte en voy­age), c’est pire. Au Musée de la Banque Nationale, une jeune fille aveu­gle avec son chien m’ex­plique aimable­ment le régime de la vis­ite. Je fixe ses yeux. L’un décroché, blanc, l’autre noir, meur­tri. Joli vis­age qu’a­gré­mente un sourire tourné vers la lumière. Je prends soin de l’é­couter jusqu’au bout et la remer­cie. Elle ouvre le cor­don, me fait pass­er. Une autre gar­di­en me reçoit. Qui me dirige vers la récep­tion. Là, un cou­ple en uni­forme me répète les con­signes. Puis une employée me dirige à tra­vers la salle d’ap­pa­rat où se déroule un col­loque. Au pre­mier étage, devant chaque salle, dis­cret, timide, un garde. Me sur­veil­lant, cha­cun à son tour me souhaite une “bue­na visi­ta señor”. Brusque mémoire de cette bar­barie nou­velle qui ani­me les esprits dérangés, la destruc­tion mil­i­tante des oeu­vres. De même qu’un sen­ti­ment de recon­nais­sance envers la fon­da­tion de banque qui donne du tra­vail à tous ces gens — il y a peu de vis­i­teurs. A la sor­tie, touché par l’aveu­gle, je la remer­cie pour son aide. Et que voit-on dans ce musée? Paysages fins, pré-impres­sion­nistes, peints à la fin du 19e, de la val­lée de Mex­i­co; une étrange série de toiles anonymes sur la morale des mélanges raci­aux (exem­ple de titre: si un Espag­nol marie une négresse cela donne un mulâtre), mais surtout — je ne m’y attendais pas — le por­trait bien con­nu de Sor Inés Jua­na de la Cruz, la mys­tique dont je lisais la poésie en 1990.

Rappel

Sans nou­velles de Gala depuis qua­tre jours. Une des choses qui encore me perturbe.

Détail 10

Fan­fare de fifres et trompettes Plaza Rev­olu­ción à deux heures du matin. Je rêve. En tout cas, je ne dors pas. Aux pris­es avec des insom­nies ces nuits, je cale pré­cisé­ment autour des 2 heures. Or le silence vient de se bris­er. Oreille ten­due, je crois à un char musi­cal. Sauf qu’il n’y a pas cir­cu­la­tion. Et le son est per­sis­tant. A la fin je tire le rideau de la cham­bre d’hô­tel, je coulisse la porte-fenêtre. La rue Taba­calera est trans­ver­sale, pas de vis­i­bil­ité en direc­tion de la place. Mais dans la tour vit­rée du Barceló, vers le 90ème étage, l’om­bre d’un cou­ple, il sont aux aguets, ils se posent la même ques­tion: com­ment est-il possible?

P.R.I.

Filles aux cheveux vio­lets, anneau dans le nez, tatouées comme des tapis­series. Elles man­i­fes­tent “pour la femme” en hurlant, pein­turlurent façades et mon­u­ments, brisent les vit­res. Dans mon quarti­er de la délé­ga­tion Cuauhté­moc, celles des mag­a­sins d’habits pour hommes.

Hypnagogie 2

Image d’un paysage défi­lant, ce pour­rait être depuis l’in­térieur d’un train ou d’une voiture (avec les quelques cent heures de bus que j’ai roulé depuis le 21 jan­vi­er, ce serait plutôt un bus) à laque­lle s’a­joute le notion de “trav­el­ling” car j’ai con­science que je crée cette image qui défile en même temps que je la vois défil­er ce qui me per­met d’y mêler des élé­ments anachroniques: une troupe de dinosaures, un chalet enneigé, un quarti­er de New-York, un morceau de bataille napoléoni­enne, con­statant ensuite que cela est du plus bel effet, qu’il faudrait en tir­er une œuvre d’art cinétique.

Hypnagogie

Tra­vail du cerveau, dans la demi-som­meil, pour don­ner du sens à des élé­ments mis en mémoire mais demeurés en deçà du niveau de la con­science. Entre­vu chez Tok’s sur un écran d’am­biance un joueur de base­ball qui arme sa bat­te. A Mali­nal­co, dans la cham­bre où m’hébergeait Tol­do, il y avait une boule-héris­son (anti-ner­vosité). Rêve: le lanceur envoie la balle, je la rat­trape au moyen d’un gant de chantier (c’est la paire que j’u­tilise pour mon­ter le bois de chem­inée à Agrabuey) , une fois, deux fois, jusqu’à six fois. Avant de ren­voy­er la boule-héris­son au lanceur, je com­mente pour un équip­i­er imag­i­naire: “fais atten­tion à la posi­tion du gant!”, “tu as vu le gant?”, “observe encore ma main”. Or, jamais je n’ai joué au baseball.