Musée 2

Balade en sabots de plas­tique chez les grossistes de la Merced. Moi qui ne jure que par le souli­er ferme, j’ai honte. Donc je vais, résolu. Quand il ne s’ag­it pas des déplace­ments de routard, Bermudes et bottes mil­i­taires (les seules chauss­es que j’emporte en voy­age), c’est pire. Au Musée de la Banque Nationale, une jeune fille aveu­gle avec son chien m’ex­plique aimable­ment le régime de la vis­ite. Je fixe ses yeux. L’un décroché, blanc, l’autre noir, meur­tri. Joli vis­age qu’a­gré­mente un sourire tourné vers la lumière. Je prends soin de l’é­couter jusqu’au bout et la remer­cie. Elle ouvre le cor­don, me fait pass­er. Une autre gar­di­en me reçoit. Qui me dirige vers la récep­tion. Là, un cou­ple en uni­forme me répète les con­signes. Puis une employée me dirige à tra­vers la salle d’ap­pa­rat où se déroule un col­loque. Au pre­mier étage, devant chaque salle, dis­cret, timide, un garde. Me sur­veil­lant, cha­cun à son tour me souhaite une “bue­na visi­ta señor”. Brusque mémoire de cette bar­barie nou­velle qui ani­me les esprits dérangés, la destruc­tion mil­i­tante des oeu­vres. De même qu’un sen­ti­ment de recon­nais­sance envers la fon­da­tion de banque qui donne du tra­vail à tous ces gens — il y a peu de vis­i­teurs. A la sor­tie, touché par l’aveu­gle, je la remer­cie pour son aide. Et que voit-on dans ce musée? Paysages fins, pré-impres­sion­nistes, peints à la fin du 19e, de la val­lée de Mex­i­co; une étrange série de toiles anonymes sur la morale des mélanges raci­aux (exem­ple de titre: si un Espag­nol marie une négresse cela donne un mulâtre), mais surtout — je ne m’y attendais pas — le por­trait bien con­nu de Sor Inés Jua­na de la Cruz, la mys­tique dont je lisais la poésie en 1990.