Si trois personnes tombent d’accord sans discuter c’est qu’une quatrième se cache sous la table.
Possibilités
Si je disposais du talent nécessaire, cela dit sans fausse modestie car je crois la tâche périlleuse, à moins qu’elle soit impossible, j’écrirais volontiers une histoire comparée de la liberté, entendant ici la liberté comme l’étude des possibilités pratiques, donc sans égard pour le concept de philosophie. Je traîne cette idée depuis quelque temps, mais c’est aujourd’hui, qu’elle prend forme. Des grands romans, souvent épiques tels les récits de Traven, de Dos Passos ou de Saint-Exupéry, mais aussi des autobiographies, dont celle de Kessel lu récemment, me suggèrent qu’à discuter de la liberté sur un plan théorique, en général constitutionnel, nous passons outre l’analyse des faits, alors qu’ils sont seuls à même de dire notre expérience de la liberté. Il s’ensuit des paradoxes: les sociétés les plus riches qui sont aussi les mieux organisées, Europe du centre et Scandinavie, rejoignent par la pression administrative qui s’exerce sur la personne des sociétés désordonnées, démembrées, dangereuses. Mais la comparaison m’intéresse d’abord sur le plan de la génétique des sociétés. Est-on plus libre dans l’Amérique des années 1920, celle du Grand Gatsby ou dans l’Amérique d’Obama? Plus libre dans le Paris de Degas, celui de Soulages ou celui de Buren? L’exercice est périlleux pour bien des raisons; d’abord, une époque qui n’est plus, est une époque qu’il faut reconstituer et le point d’Archimède manque; ensuite, à la nostalgie collective qui encense arbitrairement certaines époques s’ajoute l’illusion rétrospective qui confond la qualité d’une époque avec la nature des événements vécus par l’auteur de la comparaison; enfin, il y a les attentes: comment savoir ce qu’elles étaient et donc, comment juger de la de l’approche qui fut celle des gens d’une autre époque face aux possibilités que leur offrait la société? Cependant, une comparaison de ce genre révélerait peut-être le piège dans lequel nous a enfermé un siècle de production industrielle en soulignant le remplacement des possibilités réelles (ce que je pense vouloir peut-être fait) par des possibilités de commande (ce que je fais est ce que je pense vouloir).
A l’aube 2
A l’instant, je prenais mon café dans la salle à manger. La terrasse est en prolongation, puis la mer. Assis, on ne voit ni la cime des palmiers ni le sable. Les vagues montent, roulent, écument. Lorsqu’elles se cassent, elles semblent s’abattre contrela barrière de la terrasse, alors que je vis au quatrième étage, sous le toit. L’architecte, amateur de kitsch, a cru bon de pourvoir cette barrière de verres bleus, ainsi, vue de la salle à manger, la mer est toujours bleue.
Extorsion 2
Dans la même logique, celle de l’extorsion financière: un gendarme se présente à mon domicile, je n’y suis pas. Il se présente un autre jour, je n’y suis toujours pas. A la fin, il me joint par téléphone. Je suis à Paris. L’affaire réglée, me parvient une facture pour deux déplacements. J’ignorais que la gendarmerie était une entreprise privée.
Extorsion
La loi n’étant pas le droit, j’aimerais que l’on m’explique de quel droit l’on paie, chaque jour un peu plus, dans nos États, ce que l’on a déjà payé. Ainsi, dans la commune dont je relève en Suisse, je paie par la contribution directe la levée des ordures, je la paie par une taxe indirecte, et enfin par la somme versée l’année durant pour l’achat de sacs de l’État. Sommes qui permettent à la caisse d’État de sous-traiter à une multinationale. Un procédé abouti d’extorsion financière.
Libre et bon
Rousseau dans l’Emile raisonne en homme libre, éduqué, complet. Il a donc raison. Mais ces qualités sont acquises. La nature fait bien les choses, comme aimaient à dire les philosophes, qui avaient de la nature une notion toute philosophique. Car pour ce qui est du bon sauvage, les élucubration d’un Lévi-Strauss nous ont surtout caché la nature véritable de ce qui, primitif, ne peut au contact de la civilisation que se pervertir infiniment.
Rois
Le vocabulaire idéologique s’étoffe. Mots-anathèmes, mots-vendeurs, antiphrases, expressions figées, néologismes de marchandisation. La liste s’allonge. Il y faudrait un dictionnaire de la mondialisation. Ce vocabulaire, fabriqué à dessein, diffusé par les moyens de presse, repris par la publicité, est bientôt adapté par le commun. La parole de l’individu le vivifie. Je mets au défi quiconque d’expliquer le sens de “populisme” sinon par l’usage. Historiquement, les fabriques conceptuelles ont toujours précédé les manœuvres guerrières. La guerre n’est pas que réunion de canons et de corps. Elle peut prendre bien des formes. Dans cette phase descendante du capitalisme, l’idéologie vise prioritairement à conserver les acquis du système, ce qui en situation de récession implique leur concentration sur une minorité. Analysée à l’aune de ce principe, l’immigration est avant tout un vecteur de lutte anti-critique et un outil de démolition des libertés sociales. Chaque immigré importé sur le territoire européen renforce la tiers-mondisation. Or, toutes les sociétés du tiers-monde ont ceci en commun: la coexistence sur leur territoire de groupes antagoniques, l’un majoritaire et misérable, l’autre minoritaire et privilégié. Le rapport entre les deux groupes est arbitraire. La minorité, proclamée élite, joue le rôle de l’arbitre. Les capitalistes les plus endurcis de notre vieux monde, entérinant un modèle post-libéral américain, se projettent aujourd’hui en rois nègres. Le vocabulaire transforme activement nos esprits afin de les plier à l’avènement de ce nouveau paradigme social.
Mer
Toujours cette battue des vagues contre la rade. Là où des murets de soutènement ont été construits pour faciliter la passage de la route, l’eau éclate à la verticale et retombe en gerbes sur le capots des voitures. Devant l’appartement, les rouleaux ont transformé la plage. A force d’être drainé, le sable est lisse comme un miroir. Quelques promeneurs se hasardent. Les traces de pas sont visibles depuis le balcon. Les perroquets volent la tête en bas.
Perfection
De la perfection, qui est une recherche sans atteinte, au perfectionnisme, qui est un dépassement par l’échec. Ainsi pourrait-on résumer l’entreprise monstrueuse de Metallica travaillant laborieusement son album de moitié de carrière. Cela me fait penser au Jeu des perles de verre de Hermann Hesse. L’écrivain allemand est persuadé d’écrire un texte qui contient toute son esthétique alors qu’il perd son lecteur et rompt avec la facture classique, proche de l’exposition, des livres qui ont fait le succès de son œuvre, Demian ou encore Narcisse et Goldmund. Et puisqu’il s’agit avec Metallica de musique, il faut revenir sur le cas exemplaire de ce groupe de néo-folk, parmi les meilleurs du genre, Midlake. Trois disques exceptionnels paraissent, puis le groupe exclut son chanteur. Motif: après une année de travail sur la maquette du nouvel album, le jugeant imparfait, celui-ci refuse de le laisser paraître. Les autres membres du groupe finissent les enregistrements et publient sans son accord.