Au 482ème jour d’enregistrement de l’album Some Kind Of Monster, le psychanalyste propose une variante pour le titre I destroyed:
-Et si vous appeliez ça, I killed?
Metallica 3
Metallica
Passionnant ce film de 2004 sur Metallica, Some Kind Of Monster. Réuni dans un entrepôt californien après vingt ans de carrière et nonante millions d’albums vendus, le groupe engage un psychanalyste pour régler les conflits qui opposent ses membres. Dans Huis-clos, Sarte n’offre qu’une version toute idéale de l’enfer dans lequel dégénère les amitiés de symbiose. Or, il n’y a pas de milieu plus travaillé par les contradictions intimes, l’égotisme et la folie que celui du rock. A quoi s’ajoute les drogues, l’alcool, l’argent, la vieillesse. Les débats autour du canapé prennent des proportions surréalistes. Le professionnel de l’esprit, bientôt dépassé, balbutie. Atmosphère qui devient comique lorsqu’on la met en relation avec l’enregistrement d’un album de heavy-métal, ce que fait ce long-métrage de deux heures. Dans les années 2000, j’avais traduit pour Kerrang, une biographie alors complète des Suédois: elle comptait quelque vingt pages dans le format du magazine, mais l’économie imposait de travailler sur le cumul de dates et les anecdotes, plutôt que sur la nature profonde des membres, ce mélange d’animalité, de bêtise et de génie. Il est difficile pour quelqu’un qui n’a jamais frayé avec le milieu rock de se représenter combien l’amitié qui fait le talent unique d’un groupe est à la merci incessante des dissensions intérieures.
Pari
Le pari est lancé. Avec un enjeu: nous. Les termes du pari sont: le peuple, partiellement ou totalement (dans quel cas il sera recréé après dévastation), peut-être sacrifié, il y aura toujours assez de consommation pour détourner une plus-value. Motif de ce calcul confiant: les techniques de captivité commerciale progressent de manière inversement proportionnelle aux principes d’organisation de la liberté. Reste une question. Qui lance le pari? A chacun sa réponse. Il y en a qui sont meilleures que d’autres.
Poussière
Occupé à monter des meubles en poussière de bois. Je me souviens. La première fois que j’ai vu ce type de meubles, c’était chez l’écrivain O.T, à Genève, la veille d’une examen de philosophie. Il m’avait demandé son aide. Nous avons démonté une penderie dans sa chambre à coucher. Je n’en revenais pas: c’était donc ainsi. Des vis de métal blanc dans des écrous de pastique, le tout livrant sa quantité de sciure lors du retrait! La scène se déroule dans les années 1990. A l’époque j’avais toujours vécu chez mes parents, et donc porté des meubles de brocanteur et d’antiquaire d’un poids phénoménal. Plus tard, quand je me suis installé à Gimbrède, j’ai juré qu’il n’entrerait dans la maison ni plastiques ni panneaux d’aggloméré. J’ai tenu. Ces jours, devant la mer, je monte des chaises, un bureau, une table de salle à manger commandés sur internet. Cela prend des heures. Rien que pour la table, vingt pages de manuel. Rien de mieux que cet exercice pour mesurer l’humiliation à laquelle nous condamne la société surindustrielle. Dégoûté, je promettais hier à Gala: “dans la maison d’Agrabue, il n’entrera ni plastique ni aggloméré!”
Knut
“L’occasion me serait belle, ici, de m’exprimer sur l’incinération en général. J’ai des livres, oh! j’aurais pu faire le malin et trouver beaucoup de choses sur l’incinération dans mes livres. Pourquoi ne le fais-je pas? Pour la raison que je ne peux pas mettre la main sur mes livres. Je les ai à portée de la main, mais je ne peux pas les atteindre, ils sont dans leur propre maison, de l’autre côté de la colline, et la neige et l’hiver rendent le chemin impraticable jusque là. Quelle vie!“
Ce superbe passage des confessions de Knut Hamsun liées à son procès après-guerre intitulé “Sur les sentiers où l’herbe repousse”, quel morceau de littérature!
Etat des lieux
Ramon récupère les clefs de son appartement. Barbe claire, chemise lignée, pantalons à plis et mocassins, il porte le costume du retraité qui a fait carrière et mérite le respect de la société. Il ouvre son dossier, pose une feuille de papier quadrillé sur la table de verre, décapuchonne son stylo. Il n’y a pas d’état des lieux, pas de liste des meubles, juste de la vaisselle, des draps, des bibelots en vrac. Gala et moi avons nettoyé comme des Suisses (autrefois, les Suisses agissaient avec méticulosité), l’appartement est impeccable. Il en fait le tour, pointe sur les têtes de lit vertes, bleues, dorées, sur une applique, une coupe à fruits, constate que j’ai remplacé mes supports de douche métalliques, à peu près sobres, par les siens, des nœuds papillons en faux cuivre.
- Tu as les modes d’emplois des machines?
Que je me souvienne, je ne les ai jamais tenu en main. Miracle: j’ouvre une armoire, ils y sont. Ramon se promène dans les pièces. Il est épaté. Jamais le logement ne faut aussi net. Nous avons peaufiné. Même les vingt natures mortes chinoises, dont une à double, broc d’eau avec citrons, sont accrochées au mur. Puis il pointe sur un bougeoir de château en laiton à branches multiples que j’ai recalé sur le balcon.
- Et les bougies?
Ce sont de grosse bougies rouges, à demi-coulées.
- Oui, je les ai vu quelque part.
- Peu importe.
Car en fait, il n’en a cure. Il parcourt une liste fictive, comme s’il visait réellement l’ensemble des propriétés liées à l’appartement. De fait, il ne sait pas ce qu’il contient. Dès mon entrée, il avait mis les choses au clair:
“Là, il y a des bouteilles, du vin et des alcools, tu peux les boires; ça, c’est peut-être utile? Et un fer à repasser? Ah, regarde, il faut que je te montre, ces assiettes sont pratiques…”.
Maintenant, nous montons sur le toit. Les chiens du voisin se jettent contre la treille de séparation.
- Les chiens, fait Ramon.
En effet, j’ai insisté. Comme il me demandait pourquoi je partais, j’ai répondu: “les chiens, insupportables!” D’ailleurs, je n’ai pas menti, et si, même après mon départ, pour le principe, on pouvait les passer à la moulinette, je n’y verrais pas d’inconvénient.
Pour finir, Ramon me demande la clef de la piscine. Je lui tends la clef de la piste de paddle. Il me remercie.
-Bon, eh bien voilà, je te tiens au courant, moi je vais rester un peu.
Triptyque
Dernières corrections apportées au Triptyque de la peur. Plus je relis, plus je trouve cela lisible. Pour un texte difficile, veux-je dire. Flynn Maria Bergman a dessiné le titre en caractères tremblés et superposés. Nous sommes plus proches du film d’horreur que des cochons-taureaux vettons, mais le livre y gagne une esthétique. Et puis, dans cette collection, il sera petit et transportable.
Appartement de mer
Devant les yeux, trois bandes de couleur: ocre le sable, gris bleu la mer, bleu azur le ciel. De ce quatrième étage, on ne voit ni les baigneurs ni les promeneurs. Du moins hors-saison. Sentiment d’être posé sur le vide. Si de plus, il y avait dans l’appartement de quoi s’asseoir, ce serait parfait.