Hauteluce 4

Une demi-journée sur les pistes des Con­t­a­mines en plein soleil. Luv est à ski, Aplo et moi avons loué des snow-scouts, sorte de vélo des neiges amu­sants à la descente, lourds à charg­er sur les télésièges. Le lende­main, je me rase face au miroir quand le sol chavire. Je dois me tenir au lavabo pour ne pas tomber. Je ferme les yeux, c’est pire. Je les rou­vre, c’est pareil. Je me couche et me relève. Seule la posi­tion assise convient.

Hauteluce 3

La route est arrêtée par une coulée de neige. Je tourne la voiture dans le sens du retour, nous pour­suiv­ons à pied dans l’herbe, dans la boue, sur une neige arti­fi­cielle molle et dure. Gala désigne en con­tre­bas un gros chalet.
- Donne les clefs, je vais chercher mon livre, on se retrou­ve à la buvette.
Nous con­tin­uons. Au loin, par­fois, un skieur glisse entre deux prés ter­reux. Gala s’éloigne. J’é­val­ue la dis­tance jusqu’à la buvette. Un kilo­mètre? Deux? Le drame. Elle va dis­paraître. Je serai respon­s­able. D’ailleurs, est-ce une buvette? A mesure que nous mon­tons, Aplo s’ex­clame: “c’est beau, c’est vrai­ment beau!” Luv s’oc­cupe des ses bas­kets en toile claire et de ses chevilles nues. Une heure plus tard, nous sommes près du Col de Joly. Nous rebrous­sons chemin. Direc­tion le gros chalet, “la buvette” comme a dit Gala. Sur la ter­rasse de planch­es, chais­es ren­ver­sées sur les tables. La porte est ouverte. La salle de restau­rant est dans le noir. Une voix appelle:
-Par ici Alexan­dre!
Der­rière un rideau de cou­ver­ture, un bar de mon­tagne. Dix employés applaud­is­sent notre entrée. Aplo et Luv sont effrayés. La serveuse, les moni­teurs, le cuisinier, les aides, les saison­niers et le paysan du coin. Ivres et joyeux. Ils par­lent remonte-pentes, Laos, surf, par­lent encore de Lille d’où est orig­i­naire un bon­homme à mous­tache qui pré­cise:
- Exilé fis­cal, j’habite en Bel­gique, pour ne pas pay­er l’ISF!
Ses gens dont nous ne savons rien savent tout de nous. Et Gala par-ci, et Gala par là, des copains de tou­jours. Ils ten­dent des bières, nous félici­tent:
-Alors comme ça, vous étiez per­dus!
Et Gala:
- Je leur ai dit que tu étais un colosse!
Il est vrai; nous venons de marcher une petite heure, sur un chemin, dans le soleil, en bad­i­nant.…
Et le paysan du coin, cramoisi:
- La nature, ça ne par­donne pas.
    

Hauteluce 2

Les valis­es déposées, nous mar­chons jusqu’au vil­lage. L’auberge du Mont-Blanc a un nou­veau pro­prié­taire. Il a dis­posé des four­rures d’ours sur les chais­es en bois. Nous frap­pons. Le pan­neau dit “ouvert”, la salle est éclairée. Nous revien­drons. A l’en­trée du vil­lage, il y a cette mai­son des anci­ennes douanes. Elle est per­cée. La route passe à tra­vers la mai­son. Je me demande com­ment on y vit. Les deux jam­bages sont trop étroit pour y met­tre des lits, la par­tie supérieure est sous toit. Tout manque. La route con­tourne ensuite le choeur de l’église et dévale. Puis elle monte jusqu’à Belleville où elle finit en impasse sur un départ de téléphérique. Que pou­vaient con­trôler ces douanes? Une dame appelle son chien. Je ne le vois nulle part. Elle passe près de nous, grimpe un escalier, réap­pa­raît sur le bal­con de la mai­son per­cée. Là, un chien aboie. Une porte claque, le silence est revenu. A Luv et Aplo, je désigne une vit­rine. Un ani­mal empail­lé y était exposé. Un san­gli­er  la gueule prim­i­tive et noire. Ses crocs élancés ressem­blaient aux ivoires des éléphants. Une notice écrite à la main pendait autour du cou. L’an­i­mal, dis­ait-elle, est un spéci­men unique, incon­nu dans la région, venant peut-être de Slovénie. L’ar­cade a été ven­due, elle est repeinte. La vit­rine est vide. De retour à l’Auberge, nous frap­pons. Il y a de la musique à l’in­térieur. Nous voyons une sec­onde porte. A notre entrée, une clo­chette tinte. Un verre de vin à la main, le patron sort de la cui­sine. 
-Votre porte est fer­mée!
Il tourne la poignée et tire. Tire encore. Hausse les épaules. Tourne la clef, ouvre. Un peu de neige glisse sur le toit. Elle s’écrase sur la pavé.
-Est-ce qu’on peut encore ski­er?
-On peut, fait le patron. Jusqu’à demain après-midi. 

Hauteluce

Huit ans plus tard, nous revenons dans le chalet de Hauteluce. Les enfants sont éton­nés. Il regar­dent le pré, les pentes, le clocher, les cimes, la rue. Aplo se sou­vient du chien noir. Poussé l’un con­tre l’autre, ils bavar­daient pen­dant des heures. “Il était vieux”, lui dis-je. Le cheval, lui, est tou­jours là. Quand Gala sort, il hen­nit. La tête vers nous, près de la grange, il attend sous le soleil, puis sous la neige. 

Horloge

Je ne me pré­cip­ite pas quand la journée com­mence, mais je resterais bien quand elle finit.

Circonlocution

Demain Jésus n’est pas mort.

Avion

Jamais je n’ai aimé l’avion. Il me fascine. Enfant, je rete­nais mon souf­fle. Les hôt­esses de la Finnair, quand je voy­ageais à bord de Boe­ing 727 à moitié vide à des­tinés à Helsin­ki m’ap­pa­rais­saient comme des fig­ures surhu­maines qui me sauraient gré de demeur­er muet dans mon siège tout au long du vol. Aujour­d’hui, à l’heure de la bétail­lère générale, je me demande plutôt si le robot , au moment de me trans­porter dans le ciel na va pas chang­er d’avis. Et j’ai un volé demain matin.

Noir

Folie des grands acteurs du dark met­al. May­hem, Gor­gor­toh, Abbath. Ils la met­tent en musique et en scène pour ne pas suc­comber au quo­ti­di­en. Elle les enferme dans leur mytholo­gie satanique et recon­duit la folie.

Détacher

Sans cesse j’imag­ine une lit­téra­ture sans accroche, détachée du poids de l’in­ten­tion. Nul doute que celui-ci ne se soit allégé (par rap­port au XVI­Ième?), mais il con­tin­ue de tir­er l’écrivain vers d’oblig­a­toires con­séquences. Les  ten­ta­tives de rup­ture vio­lente ont mar­qué le siè­cle révo­lu­tion­naire, le précé­dent, mais ni les potach­es tra­vail­lant le vit­ri­ol der­rière Jar­ry ni les adeptes automa­tiques de Bre­ton ni, dans l’autre con­ti­nent, le flux de con­science des hip­pies, mal­gré les génies embar­qués dans l’af­faire n’ont réus­si à pro­duire à la fois des textes délivrés et ren­ver­sant le réel (notant cela, j’ai un doute quant à la per­ti­nence de l’af­fir­ma­tion s’agis­sant de la fausse oral­ité des beats, ludions d’une élo­quente effi­cac­ité); ce qu’il faudrait, c’est une vaste orai­son, mot pro­duisant des dis­cours pro­duisant des mots, sans quit­ter du regard ce réel ter­restre pour­ri et inféodé au puis­sant organ­i­gramme de l’élec­tron­ique dans lequel cir­cu­lent nos corps rou­tiniers. Per­son­ne moins que moi ne s’est mon­tré capa­ble d’une telle prouesse, dia­bolique­ment infor­mé que je suis par les tel­luriques de l’in­vis­i­ble académie du rationnel qui enseigne à coups de matraque (mais le recevoir per­met aus­si de vivre dans une société de paix) que l’idée bien for­mée précède l’ex­pres­sion. Eh bien, je crois le moment venu de pass­er out­re. Don­ner dans la geste, pren­dre ses out­ils d’écri­t­ure pour les jeter devant soi. Il faut essay­er. Je vais essay­er. D’ailleurs, il n’y a pas un soir que je ne me couche en essayant, cela depuis dix, vingt ans même. Mais je réser­vais cette lit­téra­ture sans accroche et des moments mar­gin­aux, je les y cantonnais. 

Nous

Nous sommes la dernière généra­tion dan­gereuse. Après, nous aurons passé le stade de l’homme.