Electrototalitarisme (suite 2)

Fatigué de ramer la souris en main pour récupér­er de l’in­for­ma­tion sur mon écran, je sors dans la rue, file droit sous les mûri­ers et entre chez Voda­fone, le pour­voyeur de com­mu­ni­ca­tion. Le com­mer­cial au crâne nu me reçoit. C’est encore la sieste, il vient de repren­dre, il est las.
-Quelle puis­sance ai-je acheté?
- Je l’ig­nore, dit-il.
-Con­sul­tez votre dossier ! 300 mégas! Et j’ai?
- … vous avez?
-30! J’ai 30! Bien, voici mon con­trat, lisez-le!
-Voilà, voilà…
-Dîtes-moi ce que je paie et con­firmez que j’achète bien 300 mégas!
-Inutile, cela ne fig­ure pas sur le con­trat.
-Comme vous voulez, mais sachez que je veux un tech­ni­cien dans l’heure qui suit!
-Volon­tiers, mais prêtez-moi votre télé­phone, me dit-il en me mon­trant son appareil, je n’ai pas le droit d’appeler.

Nocturnes

Cauchemars épou­vanta­bles. Comme si le monde ne suff­i­sait pas. Je passe ma nuit à maçon­ner des liaisons. Toutes sortes de per­son­nes mal con­nues occu­pent la place et me met­tent au cen­tre de leurs préoc­cu­pa­tions. Des indi­vidu croisés au Salon du livre à qui je sup­pute des rela­tions trou­bles. Con­sciem­ment, ils ne m’in­téressent pas. Je les évac­ue. Alors, ils revi­en­nent la nuit. Quand je dis cauchemar, c’est pire: je ne hurle pas, ne me réveille pas, ne peux m’échap­per — cela insiste dans des décors suin­tants d’émotion.

Réveil

Vu tout à l’heure Full Met­all Jack­et de Kubrick. Aucun sou­venir de ma pre­mière vision sinon le lieu  et l’odeur de la salle, place de la Riponne à Lau­sanne. Je n’en pen­sais rien l’an­née de sa sor­tie, je ne n’en pense tou­jours rien. Pas du tout mon image du drame que représente la guerre. Et puis, au milieu des dia­logues, la plu­part criés, cette remar­que pleine de sens: “nous sommes au Viet­nam, déclare un engagé, pour faire appa­raître dans chaque homme de ce pays l’Améri­cain qui som­meille en lui”.

Solitude

Ma voca­tion n’é­tais pas de vivre aus­si seul. En moine- en faux moine. Et pour­tant, lorsque je défile dans mes rues après une longue stase, je m’é­tonne de voire ces gens aimables assis aux ter­rasse, assis sur la prom­e­nade et dans les parcs, en groupe, entre amis, en famille. Ce qui m’é­tonne, c’est le temps qui passe à tra­vers eux. Il passe et se traduit en paroles légères, en gestes dés­in­voltes, en attentes béates. Ils n’ont pas le méti­er de vivre, mais une forme de bon­heur naturel accom­pa­g­né de drames et d’ac­ci­dents. De ces occur­rences, ils se défient à coups de bonne humeur. Je ne com­prends pas bien. Ou si je com­prends, je ne sai­sis pas. Les yeux au ciel, je cherche mon fardeau,

Dévaloir

Par­venus au plus haut degré de l’échelle de la com­plex­ité, quelques-uns lorgnant vers le sol voy­aient s’a­mass­er la foule des bran­leurs à grandes mains. A voix haute pour con­fon­dre la peur, ils se dis­aient :
“Au-dessus, rien! Nous avons tout passé au déval­oir des siè­cles! Mais alors quoi? Quoi d’autre?“
Et dans la nuit, ils cri­aient:
- Ne nous ramenez pas con­tre terre, ne nous affublez pas une fois encore d’un groin!

Pain

Ma sym­pa­thie pour le pain. Le mys­tère de sa fab­rique dans la nuit, le pétris­sage, l’eau amenée, l’ex­cep­tion de ce tra­vail mené en silence, la vente à la paru­tion du jour. Puis la dis­tri­b­u­tion, le pain rompu, la mas­ti­ca­tion autour de la table. La viande aus­si, mais il y a la mort. Le piège. La sous­trac­tion de lumière. Alors que le blé blond, vivant et vaste, forme devant le regard un hori­zon. Une promesse.

Cees Noteboom 2

Com­ment mieux dire? Il me lit! Hélas: sim­ple télé­pathie des âmes aux pris­es avec le mys­tère de l’u­ni­verselle psy­cholo­gie.
”“Le spec­ta­cle d’un écrivain seul dans son bureau a quelque chose d’indi­ci­ble­ment triste. Tôt ou tard dans la vie d’un écrivain vient le moment où il doute de ce qu’il fait. Le con­traire serait peut-être sur­prenant. Plus un indi­vidu avance en âge, plus la réal­ité devient envahissante, et en même temps moins elle l’in­téresse — il y en a tant. Faut-il encore y ajouter quelque chose? Doit-on vrai­ment entass­er de l’in­ven­té sur l’ex­is­tant pour l’u­nique rai­son que, jeune encore et n’ayant guère tâté de ce qu’il est con­venu d’ap­pel­er la réal­ité, on a imag­iné soi-même une pseu­do-réal­ité et que tout le monde, dès lors, vous a bap­tisé écrivain?”
Le chant de l’être et du paraître.

Apprentissage

L’ap­pren­tis­sage: un com­posé d’é­d­u­ca­tion, d’en­seigne­ment et d’ap­pren­tis­sage, chaque étape précé­dente étant req­uise pour accéder à la suiv­ante. Au sens étroit (sec­onde men­tion du terme dans la phrase), l’ap­pren­tis­sage est une affaire d’ex­péri­ences. Il implique une capac­ité à extraire une leçon des faits, à met­tre en mémoire ces leçons afin de les appli­quer à bon escient  Or, au vu de l’évo­lu­tion de la sit­u­a­tion, je me demande si le sens général de l’ap­pren­tis­sage n’est pas en voie redéf­i­ni­tion. Dans une société où les réflex­es et la com­pul­sion l’emportent sur l’in­tel­li­gence com­plexe, on peut imag­in­er dot­er les nat­ifs d’un appren­tis­sage dont la teneur imite la boîte à out­ils. Pra­tique­ment, cela sig­ni­fie que ces indi­vidus sont appar­iés à des cir­con­stances dont les poten­tial­ités ont été théorisées. Par voie de con­séquence, cela sig­ni­fie que cet appren­tis­sage ne per­met aucune­ment d’ap­pren­dre — il répète une con­di­tion exis­ten­tielle. Para­doxe, pareille recon­fig­u­ra­tion de l’ap­pren­tis­sage pré­sup­pose une pen­sée com­plexe acquise par un appren­tis­sage com­plet com­prenant les étapes ini­tiale­ment mentionnées.

L’élu

Et si nous avions affaire avec le nou­v­el élu des Français au pre­mier cas de lab­o­ra­toire de la généra­tion mon­tante? Un indi­vidu qui ne rêve pas, un indi­vidu qui conçoit l’avenir comme une com­bi­na­toire des élé­ments actuels? Un indi­vidu pour qui l’homme est une idée dépassée?

10000 tonnes de métal

Ven­dre­di, je suis retourné avec Mon­a­mi au Lem­my’s bar, ce caveau som­bre adossé au quarti­er des fêtes de Mala­ga dont les habitués ont pour dieu tutélaire le chanteur de Motör­head. Il était vingt-trois heures. Trop tôt pour les Espag­nols. Le serveur buvait dans son coin. Un copain est venu mon­tr­er ses derniers achats de vinyles, des albums de Amon Amarth. A Mon­a­mi, j’ai racon­té com­ment, en 1998, j’ai atter­ri dans ce bar après avoir passé un mois au Maroc sans avaler un verre d’al­cool, puis com­ment Mon­frère, opiniâtre, au terme d’une dizaine de vis­ites, a per­suadé la patronne de lui céder le T‑shirt orig­i­nal à l’ef­figie de Lem­my imprimé pour l’in­au­gu­ra­tion du lieu. Il était sous verre, dans un cadre, au-dessus de la caisse. Jaune, miteux, enfumé. Je racon­te l’anec­dote au serveur. Il finit par com­pren­dre, se verse une bière et  désigne le nou­veau T‑shirt, une exem­plaire noire et rouge. Puis racon­te:
- Seule­ment, je n’ai plus les tailles. L’autre jour, à onze heures le matin, deux mille hard rock­ers descen­dus de la croisière 10000 tonnes de métal ont tra­ver­sé la ville et se sont pointés ici. Ils ont bu  jusqu’au soir. Et ils ont tout raflé. Tu par­les si j’ai été sur­pris quand ils ont poussé la porte, je vom­is­sais les restes de la veille!