Rêve 2

Dans quelques min­utes, je vais don­ner une con­férence sur la Chine devant un audi­toire nom­breux. Bien que je n’aie rien pré­paré, je crois pou­voir m’en tir­er. Je réca­pit­ule: les réformes de Deng Xiao Ping, l’é­conomie de marché et le monopar­tisme, les régions franch­es, la pol­lu­tion, la recon­fig­u­ra­tion urbaine de Pékin, les émeutes, les enjeux de la robo­t­i­sa­tion, le ralen­tisse­ment de la crois­sance… Pour m’apercevoir que l’en­jeu est ailleurs. Le chargé de rela­tions me place face à un gâteau épais for­mé de pièces molles telles que ham­burg­ers de chew­ing-gum, toasts, crêpes ou spi­rales de régliss­es. Chaque pièce est à dou­ble. En les agençant dans le bon ordre, elles for­ment cet édi­fice par­fait qui évoque un gâteau. Je m’at­taque au prob­lème, lorsque l’in­ter­prète chi­nois vole à mon sec­ours: “vous avez de la chance Mon­sieur Friederich, le par­ti a décidé de vous laiss­er la nuit pour réfléchir!”

Rêve 1

Accroché au-dessus du vide, mes mains se crispent sur le bord de fenêtre. Il suf­fi­rait que l’homme qui boit dans le salon, à l’in­térieur de l’im­meu­ble, fasse couliss­er le van­tail pour que je puisse grimper et me sauver, mais il ne me fait pas cas. 

Shopping à Munich

-Quel dom­mage, fais-je remar­quer à ma fille Luv, la façade de la cathé­drale est en réno­va­tion!
-C’est comme moi, mes deux mag­a­sins favoris sont en rénovation!

Homme nu

Au jardin anglais, au milieu de la grande pelouse qui flanque le Schwabinger bach, mais a vue des touristes, un homme nu, bien fait. Les mains sur les côtes, il toise les promeneurs, il se mon­tre. S’il est vu, je ne sais pas, car sa sim­ple présence suf­fit à créer le vide. Cepen­dant, il s’é­coule de tous hori­zons des cha­lands de vingt nation­al­ités, par­mi lesquels ces touristes du pét­role, noires comme des cor­beaux, peinant der­rière leur mâle. Nous l’avons vu cet homme nu ven­dre­di et same­di. Il tient son rôle, par moment il décap­sule une bouteille de bière et boit avec ostentation. 

Pommes

Au super­marché du vil­lage, devant ces pommes jaunes, cal­i­brées, bril­lantes, ven­dues par lot de dix, je retiens Gala:
-Elles n’ont pas l’air bonnes!
Trop tard, les voici dans notre cad­die. Peu après, elles sont dans la coupe à fruits. La semaine suiv­ante, nous quit­tons l’An­dalousie pour les Pyrénées — avec les pommes. Tou­jours aus­si jaunes et ron­des, elles occu­pent le plan de tra­vail de notre cui­sine, puis embar­quent dans le cof­fre de la BMW à des­ti­na­tion de Toulouse. Six jours passent, elles sont de retour dans les Pyrénées. Je les compte: il y en a tou­jours dix. Je ne me reproche rien, ma pre­mière réac­tion pré­fig­u­rait mon atti­tude: je n’en mangerai pas. Gala s’é­tait récrié: tu dois manger des fruits! Sonne l’heure du départ pour la Suisse. Comme Gala ne veut rien amen­er chez son fils, elle fourre les pommes dans un sac à com­mis­sions avec un chou, du céleri, un pot de miel, un demi paquet de café. Celui-ci reste chez Mamère, dans l’en­trée de la ferme, pen­dant qua­tre jours, après quoi il regagne le cof­fre de la voiture. Depuis sept jours que nous sommes à Munich, les pommes sont là, dans un panier d’osier, inchangées, ron­des et solides comme le pre­mier jour. Nul doute, ce sont d’ex­cel­lentes pommes, elles font illu­sion. L’avenir dira si elles tien­dront le retour en Andalousie

Visibilité

Concierge-jar­dinier (donc ni l’un ni l’autre), per­son­nage au car­ac­tère iden­tique où qu’on le ren­con­tre à tra­vers le monde. Trait par­ti­c­uli­er, en manque de vis­i­bil­ité. Voilà cinq jours qu’il n’y a ni bruit ni mou­ve­ment autour de l’im­meu­ble. Je sors dans le jardin faire du sport. Quelques min­utes plus tard, le concierge-jar­dinier démarre la ton­deuse et traîne les poubelles sous mon nez. 

Voix 2

Nous écou­tons de la musique au salon, lorsqu’Ap­lo remar­que:
-Tu entends?
-Quoi?
-Un son aigu, minus­cule!
-C’est dans le morceau.
-Non, ça vient d’ailleurs.
Luv se con­cen­tre. Elle n’en­tend pas. Moi non plus. Aplo nous fait lever du canapé, il le déplace, trou­ve une malle à jou­et, retire le cou­ver­cle, fouille, exhibe un valise à bou­tons col­orés, la tient devant nous. Au bout de quelques sec­on­des, une mes­sage sort du ven­tre de la valise. J’éteins la musique. Même dans ce silence, j’ai de la peine à percevoir le son.
-Petit déjà, tu cap­tais les ultra-sons.
De mon côté, depuis qu’a explosé le pavil­lon de mon oreille gauche, j’en­tends moins bien. Cepen­dant, chaque fois que j’ai réal­isé un audio­gramme à l’hôpi­tal, le médecin m’a assuré que j’avais une ouïe par­faite. Dans l’im­mé­di­at, le prob­lème est que le son émis par la valise, quand bien même aurais-je pu l’en­ten­dre depuis la cham­bre à couch­er — ne ressem­ble pas à la voix de fille que j’ai enten­du pronon­cé l’autre nuit “I AM AWAY”.

Electrototalitarisme (suite)

La déca­dence cal­culée des moyens cri­tiques que promeu­vent les écoles d’É­tat s’ac­com­pa­gne du per­fec­tion­nement de lan­gages math­é­ma­tiques réservés. Sont prélevés sur le stock des apprenants les esprits aptes à faire pro­gress­er les recherch­es sci­en­tifiques mis­es au ser­vice des visées finan­cières et tran­shu­maines d’une minorité au détri­ment du tra­vail général de la pen­sée conçue comme une méth­ode de réduc­tion des risques et d’amélio­ra­tion du bien-être. Ce trav­es­tisse­ment du pro­jet libéral d’é­gal­ité réelle tel que défendu par les Droits de l’homme des deux révo­lu­tions améri­caines et français­es témoigne de l’as­cen­dant abso­lutiste du groupe marc­hand sur les représen­tants poli­tiques. Tenus une fois de plus dans l’his­toire par ses créanciers, les États se voient assign­er pour tâche l’en­tre­tien d’un dis­cours de pro­pa­gande autour des valeurs libérales qui lim­ite dans le peu­ple la per­cep­tion de l’en­tre­prise d’ex­clu­sion dont il fait l’ob­jet de la part de la minorité marchande. Celle-ci, comme tout pou­voir venu à matu­rité, conçoit sa rela­tion avec le reste des vivants sur le mod­èle de la secte, le tout du corps social devant être sac­ri­fié pour l’as­somp­tion des élus. Quand les maîtres de la finance et de l’élec­tron­ique auront épuisée les pos­si­bil­ité de la vie dans le temps et l’e­space, ils pour­suiv­ront leur exis­tence sous une forme syn­thé­tique. Alors que pour un Con­dorcet, le souci de mis en com­mun des con­nais­sances des savants était une con­di­tion néces­saire de l’aboutisse­ment du pro­jet de citoyen­neté uni­verselle, ce même pro­jet, van­té au quo­ti­di­en par la doc­trine offi­cielle des États con­tem­po­rains (et par­ti­c­ulière­ment les plus anciens — Hol­lande, Angleterre, Alle­magne, France — qui se revendiquent du social­isme tech­nocra­tique), leur per­met d’ap­pa­raître aux yeux du peu­ple, au sein même de cette rela­tion dia­bolique nouée avec le le groupe marc­hand, comme le père pro­tecteur face au père fou­et­tard. Devant l’é­ten­due de la cat­a­stro­phe sociale qui s’an­nonce, une telle phrase de Con­dorcet sem­ble plus que jamais révo­lu­tion­naire: “Les savants (pour éten­dre le champ séman­tique du terme, mieux vaut écrire “les sachants”) ont pour fonc­tion d’é­clair­er l’opin­ion d’un peu­ple qui délibère et croit à l’ef­fi­cac­ité démoc­ra­tique de la parole échangée sur la place publique” (Frag­ment sur l’At­lantide ou Efforts com­binés de l’e­spèce humaine pour le pro­grès des sciences) 

Facebook

Entre­prise d’écri­t­ure du passé.

Voix

Silence éton­nant de ce faubourg. Ce sont les vacances. D’ailleurs, les stores bais­sés témoignent de l’ab­sence d’une par­tie des locataires, mais tout de même, pas un écho de voix, à peine quelques moteurs loin­tains: de grosse cylin­drées glis­sent à seize kilo­mètres heures à tra­vers l’ur­ban­i­sa­tion (à cette vitesse, le feu affiche un “smile”). Des sap­ins géants immo­biles dans l’air chaud, un coq qui chante, une éoli­enne qui brasse au-dessus de l’hori­zon. Avec la nuit, le sen­ti­ment d’isole­ment spa­tial s’ac­croît. Je dors douze heures. Au milieu de cette longue tra­ver­sée, vers trois heures du matin, une voix me tire de mon som­meil. Je me dresse dans le lit. J’es­saie de savoir d’où cela peut venir. Impos­si­ble à dire. Pas de l’ap­parte­ment, certes. Ni de l’ex­térieur: la dou­ble-fenêtre ne laisse pas pass­er le moin­dre son et pour ce qui est de l’iso­la­tion ver­ti­cal et hor­i­zon­tale, elle est par­faite. Or, une voix de fille a chu­choté: I AM AWAY.