Bilan

Lire l’ar­ti­cle que vous con­sacre un jour­nal­iste est une drôle d’ex­péri­ence. Surtout s’il pré­tend établir une por­trait psy­chologique pour définir l’œuvre plutôt que l’in­verse. Se des­sine alors sous vos yeux une fig­ure du dou­ble et force est d’ad­met­tre que c’est peut-être bien celle-ci dont vous êtes affublé lorsque, faisant irrup­tion sur la scène du monde (le moins pos­si­ble), vous échangez avec autrui le lot de gestes et de paroles qu’im­pose la bien­séance, con­fir­mant de la sorte l’ex­is­tence d’un auteur dont le car­ac­tère fan­tas­ma­tique tient à l’élab­o­ra­tion partagée entre des ayant-voix au chapitre.

Criminels

Dans le jar­gon des mon­di­al­isa­teurs encra­vatés, “migrant” désigne de pau­vres hères qui, inté­grés à la société occi­den­tale au titre d’esclaves, ali­mentent les fil­ières de pro­duc­tion indus­trielle et sex­uelle selon le principe du jeu de l’avion. La citoyen­neté leur est d’emblée recon­nue puisque le statut d’é­gal­ité n’a plus de sens là où l’ar­gent est le critère unique de hiérar­chi­sa­tion. Que ces indi­vidus corvéables soient sans alpha­bet importe peu. Seule compte leur capac­ité énergé­tique con­for­mé­ment au mod­èle ancien du métèque d’empire. Ils sont jugés renta­bles par les mon­di­al­isa­teurs s’ils font remon­ter les avan­tages de leur débauche de force au som­met de la pyra­mide. Leur pro­gramme d’emploi est bref; après usure, ils seront rem­placé par d’autres “migrants” iden­tique­ment prélevés sur le stock des pays périphériques. Ensem­ble ces indi­vidus ont pour tâche de garan­tir que les priv­ilèges des mon­di­al­isa­teurs seront con­servés intacts jusqu’au point de rup­ture du système.

Festin

Hier, comme je courais le long de l’Is­ar sous une pluie bat­tante les canards échap­pés du canal se gavaient de limaces.

Article de supermarché

Au super­marché local d’Un­ter­föhrin­gen, le papi­er toi­lettes s’ap­pelle “Hap­py end”.

En quoi Monpère

En quoi Mon­père a‑t-il con­tribué à mon tra­vail lit­téraire? Il me mon­trait un monde fer­mé. Il le dis­ait impos­si­ble à ouvrir. Il ajoutait qu’il fal­lait l’ou­vrir, qu’il n’y avait même que cela qui comptât.

Carnet

La plu­part des car­nets offerts sur l’é­ta­lage étaient endom­magés. Soit la tranche était décousue, soit le rouge de la cou­ver­ture pas­sait. Cepen­dant, en prévi­sion d’un long voy­age, il me fal­lait en acheter trois. Je choi­sis les meilleurs. C’est alors que je recon­nus mon écri­t­ure. Un petit texte, tracé de ma main, au sty­lo, fig­u­rait en pre­mière page du car­net le mieux con­servé. Avec ce titre: Prison.
J’ap­pelle la vendeuse. Elle se saisit du car­net, comme moi con­state:
-Vous l’au­rez per­du lors d’une précé­dente vis­ite !
-C’est impos­si­ble, il y a un instant, j’ig­no­rais tout de cette papeterie!
La vendeuse, per­sua­sive:
-Quelqu’un l’au­ra volé à votre domi­cile pour le plac­er ici…
Je garde le silence et raisonne: d’abord, per­son­ne ne sait l’adresse de mon domi­cile; moi-même, je ne suis pas cer­tain d’en avoir un; enfin, si quelqu’un s’é­tait avisé de me sous­traire un car­net, je n’au­rai pas tardé à m’en apercevoir — ces derniers temps, j’ai peu écrit.
Comme la vendeuse s’en retourne, je manip­ule le car­net incrim­iné. Je m’aperçois alors que le texte n’a pas été tracé au sty­lo, il s’ag­it de la repro­duc­tion imprimée d’un frag­ment du  man­u­scrit original.

Mesure du temps

Son­der­meier­strasse, cette bar­rière devant laque­lle je cours. Il y a trois ans, son pro­prié­taire repeignait. L’été dernier, comme je la longeais une fois de plus, je me sou­ve­nais de l’homme, accroupi, le pinceau à la main, un pot à ses côtés. Cette année, des clo­ques com­men­cent de mar­quer les planch­es hautes. Si je reviens dans le quarti­er l’an­née prochaine et que ma course m’amène ici, nul doute que je ne retrou­ve le pro­prié­taire, le pinceau à la main, occupé à rénover sa barrière.

Phrases 2

Quand pas­sait l’en­fant prodi­ge, les souris aboy­aient der­rière la palissade.

Phrases

Le roi pria les Suiss­es de me faire bon accueil. L’in­vite me ras­sura car je n’avais pas un sou.

Rêve 3

Le long du lac, à pied, à l’aube, en com­pag­nie de mon ami juif de Madrid, Daniel Ben­sadom. Je me jette à l’eau. Avant de m’éloign­er à la brasse du quai, je revêt mes lunettes de de nata­tion. Après plusieurs ten­ta­tives, je vois qu’elles sont trop ser­rées et pren­nent l’eau. Je me propulse sur quelques mètres. Bien que l’eau soit trans­par­ente, les coques et les quilles des bateaux au mouil­lage dans la rade m’ef­fraient. Un livre appa­raît sur ma droite. Son titre est: C pas comme C. Or, il est en espag­nol. Je fais quelques brass­es en direc­tion du large quand j’aperçois qui arrivent vers moi deux class­es d’élèves précédées de leurs maîtres. Les enfants marchent sans peine, droit dans l’eau. Ils se ren­dent à l’école.