Noire

Café des Momies, sous-gare, à Lau­sanne, nous dis­cu­tons avec Mon­frère des primes des employés en avalant des chopes de bière belge quand fait irrup­tion une femme en noir, cheveux noirs, bottes de cuir noires, grands yeux noirs avec un soupçon d’Asie, jambes dans des bas noirs et fins qui lais­sent voir la peau blanche et un mag­nifique vis­age aux lèvres maquil­lées de noir. Depuis Gala, pas une femme ne m’avait fait pareille impres­sion. Elle est entourée de col­lègues, la tablée par­le de tra­vail (pourquoi tout le monde par­le-t-il de tra­vail, de pour-cent, de chiffres, de béné­fices, bref de tra­vail?) et les autres sem­blent tassés, défaits, lents, comme si toute force avait fuit le groupe dès qu’elle est apparue. Impos­si­ble de détach­er les yeux. Je l’é­coute qui par­le de chiffres. Elle doit faire sem­blant. Elle ne peut pas s’in­téress­er à ces résul­tats, à ces mesures, à ces âner­ies! Fasciné, c’est à peine si je peux encore par­ler avec Monfrère.

Montreux

Cette année, j’ai payé. Sang pris, sang analysé, colo­scopie, abla­tion, pres­sion; arrivé au mois de décem­bre, je vois que l’as­sureur n’a pas sor­ti un franc. Donc, j’an­ticipe. Et je prends ren­dez-vous chez le der­ma­to­logue. J’ai ces mar­ques rouges et brunes le long du cou, comme des flammes sur un réser­voir de Harley-David­son. L’as­sureur pay­era. De même pour ce bou­ton qui émarge à gauche du nez. Et quelques autres con­seils, dont celui-ci:
-Doc­teur, je me grat­te.
-Vous vous grat­tez? Com­ment?
-Le jour et la nuit. Surtout la nuit. Aux par­ties, au torse, aux jambes. Les cheveux aus­si, je veux dire la tête.
-Mm.
Le cab­i­net donne sur le lac Léman, les cygnes opèrent dans les nuages. Tout de blanc vêtu, attablé devant un bureau blanc, le der­ma­to­logue finit de rem­plir la fiche puis donne son avis de spé­cial­iste:
-Pour les rougeurs sur le cou, on ne peut rien faire. On pour­rait, mais il y a peu de chances que ça marche. Bref, le mieux est de ne rien faire. Pour le bou­ton, si cela ne vous gêne pas, le mieux est de le l’ou­bli­er. Si je le brûle, vous aurez une brûlure à la place du bou­ton. Enfin, pour ce qui est de se grat­ter, con­tin­uez de vous grat­ter. Du moins si ce n’est pas insup­port­able. C’est une réac­tion nor­male de se gratter.

Roulade

Un car­ton sous le bras, je vais au parc Milan. Sous la pluie, j’ai l’air ridicule dans mes shorts. De plus, il com­mence à faire nuit. Je me chauffe près des tables de ping-pong. Moulinets de bras, squats, pom­pes. Le sable est gris dans les bacs, les bal­ançoires sont à l’ar­rêt. Un éboueur m’ob­serve. Sur les quelques cinquante exer­ci­ces que je dois présen­ter devant les experts pour le pas­sage de grade, il en est un dont je suis inca­pable: la roulade de côté. Départ debout, tourn­er sur les épaules, la tête au sol et les jambes en l’air, se relever et pour­suiv­re le com­bat. Com­ment réus­sit-on ce tour de force? Pas idée. Dimanche matin, je dois présen­ter cette fig­ure avec les autres. J’in­stalle mon car­ton dans l’herbe. Deux flics passent. Eux doivent savoir. Mieux vaut con­tin­uer de se chauf­fer. Rater sous leur yeux, c’est moche . Quand ils dis­parais­sent, je roule. Une fois, deux fois. La troisième roulade est à peu près réussie. Mais il faut la faire des deux côtés. A droite, échec total. Je m’é­tale sur le car­ton. Les pas­sants se deman­dent ce que je fais. Moi aussi.

Montchoisy

Lau­sanne — A la brasserie du Palace, le maître d’hô­tel nous pro­pose de revenir dans deux heures. Il fait nuit, j’ar­rive de l’aéro­port, il neige, Aplo sort de l’é­cole.
-Sinon, vous avez notre restau­rant lounge. Il sert de la cui­sine méditer­ranéenne.
-Méditer­ranéenne? Qu’est-ce que ça veut dire? Arabe?
-Provençal, nous répond ce Français.
L’as­censeur de l’hô­tel nous descend au niveau jardin. A l’en­trée de la salle à manger, une sorte de Richard Clay­der­man. Il fait ses gammes. Nous remon­tons.
-Cela ne vous con­vient pas? Demande le récep­tion­niste.
-Il y a un piano. Dites-moi, où peut-on manger dans le quarti­er?
-Au Romand.
-Non, non. Autre chose.
-Je ne suis jamais allé plus loin.
Le Roy­al? Mais Aplo y a emmené sa copine pour fêter la pre­mière année de leur ren­con­tre:
-Trop léger.
-On mange au Roy­al et ensuite je te fais des pâtes.
Nous aboutis­sons à la Croix d’Ouchy.
-Une table pour deux je vous prie!
-Quel nom dites-vous?
-Je n’ai rien dit.
-Pour huit?
-Deux, mon fils et moi.
-Ah, je com­prends: vous n’avez pas réservé!
-Et nous aime­ri­ons manger.
-C’est impos­si­ble. Après Noël, peut-être.
Alors me vient l’idée d’aller à la pati­noire. La dernière fois que j’y suis allé, mon oncle était cham­pi­on de hock­ey, j’avais quinze ans. Au col­lège du Belvédère, les filles de ma classe demandaient de ses nou­velles avant les matchs. Le hock­ey sur glace m’a tou­jours fasciné, mais je me dés­in­téres­sais de la com­péti­tion. Assis dans les gradins, je suiv­ais les mou­ve­ments et buvais mes bières. Que l’équipe gagne ou perde m’é­tait indif­férent. D’après mes cama­rades, j’avais un prob­lème.
La salle de restau­rant de la pati­noire a gardé son mobili­er d’époque. Sur la glace, des juniors à l’en­traîne­ment. Je com­mande une chope et une assi­ette valaisanne, puis je cherche des traces du Lau­sanne Hock­ey Club des années 1980, une coupe, des pho­tos, des médailles… Aplo mange une piz­za (ce que je voulais éviter), il me par­le de ses notes, puis, sans que je demande, de son avenir et de ses pro­jets, “parce que, me dit-il, ma copine exige que je sache ce que je vais faire”. Il me tend son télé­phone. Le mes­sage affiché est la réponse qu’il a envoyé à sa copine. Aplo écrit qu’il étudiera les sci­ences économiques s’il réus­sit le bac, puis qu’il par­ti­ra à pied, vagabon­dera, enfin “comme il le faut”, qu’il mour­ra.
-Mais ne t’in­quiète pas, me dit-il, ce n’est pas ce que je vais faire.

Rationnelles

Les per­son­nes rationnelles savent quelles sont les répons­es rationnelles aux ques­tions posées; cette ratio­nal­ité est floue dans la mesure où elle admet par principe une entorse raisonnable à la règle. Les autres per­son­nes sont celles qui n’ex­clu­ent aucune pos­si­bil­ité de réponse pour autant que cela ressem­ble à une réponse.

PPDC

On trou­ve tou­jours plus bête que soi ce qui, lorsqu’on a besoin d’être ras­suré, est rassurant.

Manolo

Manolo arrive sur sa Harley-David­son. Il l’en­fourche là-bas, au bout de la rue, et la gare ici, à cinquante mètres de l’en­trée de son immeu­ble. Trois clients atten­dent devant le salon de coif­fure. Manolo retire son casque (qui ressem­ble à une casse­role), salue, monte le rideau de fer. Il dénoue son foulard, quitte sa veste de cuir, allume le néon, passe un tabli­er.
- Voyez-vous, hier, je suis allé don­ner mon sang à Mala­ga! 460 grammes en cinq min­utes! Je ne voulais pas le croire, mais le doc­teur l’a bien dit, on se sent plus léger! Vous savez tous que j’habite au cinquième? Que je ne prends jamais l’as­censeur? D’ailleurs, il n’y en a pas. Ces march­es d’escalier, c’est mon sport. Eh bien, depuis que j’ai don­né mon sang, je vois la dif­férence: jamais je ne suis mon­té aus­si vite! Bon, qui est le premier?”

Hollywood

Autre­fois le dia­logue était por­teur d’ac­tion, aujour­d’hui il n’y a plus de langue, le sens est lim­ité à l’action.

Grade

Dimanche prochain, exa­m­en tech­nique et com­bat pour le pas­sage de grade. Avant de pren­dre l’avion, je révise une dernière fois. Coups de pieds et coups de poing sur la ter­rasse puis roulade sur un mate­las jeté en tra­vers du salon. Dans l’ar­rière-jardin de l’é­cole juive de Madrid, à l’âge de douze ans, je pou­vais sauter par dessus trois per­son­nes: aujour­d’hui, une seule suf­fit à m’in­quiéter, j’ai peur de me cass­er le cou.

Pratique

Mon­a­mi m’at­tend à l’aéro­port. J’y vais en voiture, seule­ment je ne puis aller à bout de tra­jec­toire: le park­ing est sous-dimen­sion­né. Cinq étages, des mil­liers de places, et des ram­pes d’ac­cès en col­i­maçon, des pas­sages bas, des por­tiques étroits. Si elle bloque, la voiture devra être évac­uée par une grue. Je la dépose à un kilo­mètre de la tour de con­trôle, dans un garage de plain-pied, signe un reg­istre, tend la clef de con­tact au pré­posé. Il la gare et appelle un bus. Celui-ci me con­duit devant la halle des arrivées, s’en retourne. Je trou­ve Mon­a­mi, je rap­pelle le garage. Le bus revient, nous emmène. Le pré­posé sort ma voiture du garage, la tourne et la présente. Je paie et je reprends l’autoroute.