Chose

Regardez une chose de près, regardez-la de loin! Savons-nous ce que c’est? Com­ment savoir si ce qu’on nous appris de cette chose, ce que nous savons d’elle, n’est autre que le résul­tat de l’apprentissage?

Géométrie

A nou­veau dans la géométrie du démé­nage­ment. Depuis juil­let, j’ai passé une heure avec Gala, dans une pizze­ria de gare de Lau­sanne. Dans ces con­di­tions, vais-je rester en Andalousie? Il y a vingt jours, je ter­mi­nais une péri­ode en moine: horaire strict, séances d’en­traîne­ment matin et soir, flo­cons d’avoine, film, sobriété, puis, ren­tré en Suisse, pour la pre­mière fois, je ratais un exa­m­en (Krav Maga — comme dis­ait Mon­a­mi qui étudie les plantes et passe lui aus­si des éval­u­a­tions: “ce la na va pas chang­er notre vie!”); oui, sauf que cette année, j’au­rai tout raté: l’es­sai d’abord, à réécrire, le roman ensuite, refusé, le réc­it enfin refusé — placé chez un nou­v­el édi­teur, il est désor­mais en attente. Voilà, cette péri­ode se ter­mine. Il y a un mois, j’é­tais dans le trou, aujour­d’hui je sif­fle et je fre­donne (il fait beau dans la mon­tagne (je note cela à Agrabuey), Noël, ma fête préférée, approche et Gala annonce sa venue). Cepen­dant, j’hésite à rester seul en Andalousie. Cet apparte­ment sur la mer est onéreux, les enfants n’y vien­nent que trois fois de l’an et Gala “n’aime pas par­ler l’es­pag­nol”. Alors je prévois, je récupère des car­tons le long de l’av­enue de la Méditer­ranée et j’en­ferme une fois de plus des livres (les vol­umes sur le tran­shu­man­isme étudiés pour l’es­sai, ils servi­ront lors de la réécri­t­ure), puis un mate­las, le vélo sta­tique, le canoë… En effet, si je donne mon con­gé en mars, devra être jeté tout ce qui n’en­tre pas dans la voiture.

Retour

A pied à l’aéro­port. Il neige, le trot­toir est gelé. Je patine. Le trot­toir tra­verse une zone indus­trielle. Deux kilo­mètres, toute la zone. Et j’ai oublié, je porte ces chaus­sures de chantier achetées à Southend l’an dernier. Elle trô­naient sur la bib­lio­thèque de mon arrière-bou­tique, elles ne sont pas for­mées. Au bout de dix min­utes, je saigne. Trop tard pour rebrouss­er chemin. Ma valise sur le dos, je pour­su­is. Ensuite, il faut pass­er les con­trôles. Ivre, c’est dif­fi­cile. Toutes ces choses que l’on porte sur soi, qu’il faut retir­er, pos­er dans le plateau et repren­dre, je perds le compte. La sécu­rité est aimable, elle m’aide. Je fais bonne fig­ure, dès fois que l’on m’in­ter­dise l’ac­cès de l’ap­pareil. Seul avan­tage de mon état, le vol de deux heures ne dure qu’une minute. La minute d’après, je suis en Espagne et je déguste un “mix­to on hue­vo” sur une ter­rasse ensoleillée.

Juge 2

Fri­bourg — mille per­son­nes sur le quai de gare, dans le souter­rain et sur l’e­s­planade. A vingt mètres, une ville silen­cieuse aux trot­toirs enneigés. Le rue de Romont, éteinte. Plus bas, place Georges-Phy­ton, une auto­mo­bile me laisse pass­er. D’un geste, je remer­cie. Si tôt, cet homme a déjà les bons réflex­es! Il y a des héros. Je passe devant le mag­a­sin biblique. A gauche, à l’en­trée de la rue de Lau­sanne, je vois que le Libanais à décroché nos cadres d’af­fichage. La bou­tique est vide. Un ancien mil­i­taire de l’ar­mée d’Aoun. Bon gars, mau­vais cuisinier. Il a dû par­tir. Ou alors, lui aus­si a été con­vo­qué. Com­ment peut-on? Con­vo­quer ain­si, en pleine nuit, quand il neige, au milieu de ce décor de molasse? Ajouter un peu de lumière ! Eclairez-moi! C’est sin­istre et froid et som­bre. Pour­tant, c’est réel. Suisse. Un Espag­nol prendrait les jambes a son cou. Il fuirait. Pour peu qu’il ait vu des films, il ten­terait le sui­cide. Et puis, je dois chi­er. Or, il s’ag­it d’ar­riv­er à l’heure. Man­querait plus que ça: prou­ver d’en­trée que l’on est voy­ou. Mais boire un café serait trop long. D’ailleurs, il n’y en a pas. Sous les enseignes, les salles sont plongées dans le noir, les chais­es tournées sur les tables. Ce n’est pas que j’aie mal au ven­tre, mais je ne suis inqui­et. Etre con­vo­qué, on sait ce que ça sig­ni­fie: jouer selon des règles incon­nues. Mon pays, j’en dit: “rien de plus beau!” Puis à part moi, “quand on le regarde ou s’y promène, de préférence : près des som­mets”. Oui, triste mécanique morale. Impec­ca­ble et inadap­tée — à jeter aux orties. Mais qui a ses servi­teurs. En pan­tou­fles. Puis je me ravise. L’E­tat fait bien les choses. Dans une ruelle médié­vale, der­rière le Tri­bunal, je trou­ve des toi­lettes éclairées, chauf­fées et pro­pres. De plus, elles fer­ment. Je m’in­stalle. Quel meilleur endroit pour révis­er son texte?

Juge

Les wag­ons man­quent de places. Les col­légiens encom­brent le couloir, s’ac­crochent et s’ig­norent. Cer­tains salu­ent. Deux filles dis­cu­tent l’ho­raire de leur bus: “…il avait cinq min­utes de retard, tu te rends compte! Com­bi­en? Cinq. Enfin, qua­tre et demie. Et j’é­tais seule avec le chauf­feur. C’est impos­si­ble! Cinq min­utes je te dis! Incroy­able! Le 123? Non, le 5679! Mais oui, le 123! Mon bus, celui du jeu­di. J’ai dû courir. Et attend, hier… quel jour c’é­tait? Mar­di. Enfin hier, il avait de l’a­vance… C’é­tait un nou­veau. Un nou­veau quoi? Le chauf­feur, il était nou­veau!” Dehors, nuit noire. Au pas­sage des gares, on voit qu’il neige. Eton­né d’être là, mon sac entre les jambes, les genoux ser­rés, les mains sur les cuiss­es, le regard bal­lotant. Ras­suré aus­si : la seule fois de l’an­née où je suis obligé — ici par un juge; il est sept heures, je suis con­vo­qué au tri­bunal. Man­dat de com­paru­tion. Le juge — on dit “prési­dent” — me fait venir à lui, au besoin me fera chercher; pour le reste, quel droit? Devant ce rap­port de force et avant qu’il ne se défasse (il tient à l’il­lu­sion que la société de l’avenir accom­plit la société passée — mais encore à la cré­dulité de ces étu­di­ants que l’on pré­pare à tomber dans le piège), il faut céder, mon­ter dans le train, se laiss­er con­duire, partager le wag­on avec d’autres vic­times, descen­dre à l’heure, se ren­dre aux ren­dez-vous oblig­a­toires, eux l’ap­pren­tis­sage con­traint de la réal­ité, moi l’im­po­si­tion de la voie juste, et nul doute qu’à force de pra­ti­quer la réal­ité de cette façon, elle ne se referme puis devi­enne néces­saire, et les étu­di­ants fer­ont et refer­ont le chemin jusqu’au moment où le train les débar­quera dans le monde adulte, alors ils n’au­ront plus qu’une idée, mon­ter dans le bus 123 en espérant qu’il n’ait pas de retard, car il ne faut pas rater le train. Les plus dégoûtés s’écrieront : “allez-voir si c’est mieux ailleurs!”

Lierre

“Non!” dit l’in­fir­mière à la gitane.
-Oui, mais…
-Oui, mais non, pré­cise l’in­fir­mière.
-C’est que… c’est urgent!
-Nous sommes pleins! Et ces gens-là atten­dent!
-Si je monte? Je crois­erais le médecin…
-Impos­si­ble.
-Je monte!
L’in­fir­mière se saisit du télé­phone, elle appelle le médecin, il ne répond pas. L’air dépité, elle repose le com­biné, quitte la cab­ine, jette un œil dans l’escalier, con­state: la gitane a dis­paru dans les escaliers.
Cette atti­tude anti-con­struc­tive a ses béné­fices. La gitane obtient ce que les Espag­nols peinent à obtenir. Mais parce que ces derniers dif­fèrent le besoin, ils con­stru­isent. Ils étab­lis­sent des normes et les respec­tant, tien­nent le sys­tème. Ils obti­en­nent par les règles alors que la gitane se fau­file. Sa règle ce sont les failles. Le lierre file autour du tronc. Et il faut un arbre. Héri­ti­er du temps. De l’in­ten­tion. De la mise en retard du besoin.

Dissolution

Le pro­pa­gan­diste ignore délibéré­ment le réel, puis il ne le voit plus. La vic­time de la pro­pa­gande, prend celle-ci pour le réel. L’e­sprit cri­tique apprend à déjouer la pro­pa­gande, au point de démet­tre le réel.

Ils

Qui “ils”? Trois cent pages n’y suf­fi­raient pas. D’ailleurs, je viens de les écrire ces trois cent pages et je con­tem­ple le même hori­zon, en aveu­gle. Une chose est sûre: pas moi, pas vous. Ils tien­nent la nour­ri­t­ure. Elle tran­site par des tubes. Les routes:  hachées menu au moyen de péages, de satel­lites et de per­son­nel armé. L’in­for­ma­tion, l’e­space hab­it­able et le sys­tème de troc des act­ifs, de même. Arrivé à ce point, véri­fi­able, réel, vio­lent et point de départ, pas d’ar­rivée, pour lequel nous payons notre quo­ta de tra­vail quo­ti­di­en, men­su­el , année après année, sans fin, la meilleure révolte est encore de tomber malade, de boire, de se droguer, de dériv­er, de se faire pren­dre — ce que met­tent en pra­tique — si je regarde bien nos villes d’Eu­rope — des cen­taines de mil­liers d’ex-citoyens.

Castration

De la cas­tra­tion générale de l’homme blanc, sex­uelle, psy­chologique et morale; pour l’in­tel­li­gence, elle est réduite aux dimen­sions d’un cerveau cir­cu­lant dans un réseau de puis­sance labyrinthique orchestré par des sons sub­lim­inaux. Jamais per­son­ne issue d’une race bien con­sti­tuée — encore saine veux-je dire — n’eut imag­iné pareil scé­nario de liq­ui­da­tion. Les Africains par exem­ple, mais les Arabes encore dont le tal­ent sim­plifi­ca­teur, leur car­ac­tère baig­nant dans une reli­gion prim­i­tive, bloque ab intio ce genre de per­ver­sités. Quoiqu’il en soit, nous ne sommes plus au pied du mur, mais dedans,  à remuer la matière, usant de notre dernier souf­fle pour jur­er (du moins pour les vic­times auto-fla­gel­la­toires) que “tout va bien! pas du tout! qui suf­foque? moi je tiens?”

Grade 2

A sept heures, je vois que les rues sont blanch­es et qu’il con­tin­ue de neiger. L’ex­a­m­en de cein­ture verte a lieu à dix heures, j’ig­nore si la voiture à des pneus d’hiv­er. Je cherche un bon­net, je n’ai pas de sac de sport. La veille, j’ai pré­paré vingt car­tons de livres ( des­tinés à Agrabuey). Ils for­ment une muraille devant l’ar­moire des habits. Je tasse mon matériel dans un sac de super­marché, gants de boxe et pro­tec­tions, chaus­sures plates, pro­tège-dents, et de l’eau, des bar­res de céréales. Mais com­ment les pro­tégés de la neige. A la fin, je me décide à pren­dre une valise. A Clarens, un ouvri­er casse les con­gères. Il m’indique le gym­nase. Les exa­m­ens de pre­mier niveau sont en cours. Je lorgne. Les experts sont instal­lés aux qua­tre coins de la salle. Cent per­son­nes font les exer­ci­ces en silence. Assis au sol, un Por­tu­gais révise. Lui aus­si passe la verte. A l’heure dite, nous sommes douze. Des gens de Fri­bourg que je con­nais, cer­tains sont des amis. Nous plaisan­tons — à vrai dire, nous ne sommes pas ras­surés.
Salut en ligne.
-Sortez les tapis, on va com­mencer par les roulades!
Sauter par-dessus un per­son­ne roulée en boule — bon. A gauche, à droite… Une fois je manque per­dre l’équili­bre, mais dans l’ensem­ble, le résul­tat est présentable.
-Main­tenant, plus haut!
Et que vois-je? Un escogriffe grand comme un réver­bère se posi­tionne devant le tapis, il se plie. Plié, il a le dos à la hau­teur de ma poitrine.
-Non, ça je ne peux pas.
Le type der­rière me pousse, c’est mon tour.
Je fais un pas, et bloque. C’est psy­chologique bien sûr, mais psy­chologique ou pas, je vais me rompre le cou. Alors, un des can­di­dats m’en­cour­age de quelques mots bien sen­tis — j’ou­blie lesquels- cela finit par …“suf­fit de se propulser avec les deux pieds!”. Mir­a­cle, je saute et je passe. Déjà les tapis sont retirés, la série des coups de pieds com­mence. Avec les parades, les dégage­ments d’étreinte et les étran­gle­ments, une heure et demi de fig­ures.
-Décon­tractez-vous, ce n’est qu’un exa­m­en.
La voix de l’ex­pert me parvient comme s’il s’agis­sait d’un écho. Je ne suis pas décon­trac­té, d’ailleurs je ne sais pas ce que ça veut dire “décon­trac­té”. “Détends-toi!” me dit mon parte­naire, alors que nous mon­trons les retourne­ments au sol. Il a rai­son et je suis désolé de faire un aus­si mau­vais parte­naire. Dur comme une planche, je ne lui facilite pas les démon­stra­tions. Force est d’ad­met­tre: je suis né con­trac­té et con­trac­té je suis, d’ailleurs ce n’est pas tout, je suis aus­si à court de souf­fle et suant, autant dire épuisé; vais-je tenir les deux heures? Ce n’est que vers la fin, quand com­men­cent les com­bats, que je me relâche quelque peu, mais alors la fatigue me sub­merge.
Peu après midi, nous sommes dans les douch­es. Un des can­di­dats panse son nez, un autre soigne sa lèvre; nous sup­pu­tons nos chances. Per­son­ne en crie vic­toire, mais cha­cun pense avoir ses chances. Une fois rha­bil­lés, les experts nous font met­tre ne ligne.
-Messieurs, la déci­sion est sim­ple et unanime… Nous n’avons pas vu ce que nous voulions voir.  Per­son­ne n’ob­tient le grade. Des questions?