Pèche

A Guadala­jara, j’achète une canne à pèche. La vendeuse me fait l’ar­ti­cle, bien­heureux de con­stater que j’en sais aus­si long qu’elle: j’ai lu mes cat­a­logues avant d’en­tr­er dans sa bou­tique. Mais bien­tôt nous dérivons. Elle me par­le de Moos­burg an der Isar, en Bav­ière, où elle a séjourné pour appren­dre l’Alle­mand, nous regar­dons des images, je lui con­seille Lands­berg am Lech, puis nous revenons à Guadala­jara et elle me pré­pare une vis­ite com­plète de la ville, apprend que j’y suis venu un été avec Gala, que je con­nais au moins les rues anci­ennes, le parc de la Con­corde et le palais de l’In­fan­ta­do, soit, “mais la Con­caté­dral et le mau­solée?” Sauf qu’il est dix-huit heures, je viens de rouler six cent kilo­mètres et il va faire nuit. Elle m’ac­com­pa­gne sur le trot­toir, mon­tre les direc­tions, me ramène dans le mag­a­sin, sort des couteaux à pois­son, demande quand je reviendrai (en févi­er, pren­dre la canne à pèche avant de mon­ter dans les Pyrénées), et promet de m’ap­pel­er au plus vite, en fait dès qu’elle aura par­lé avec son père, pour répon­dre à mes ques­tions sur les arbalètes. Mais, étrange phénomène, à peine arrivé au bas de l’av­enue où se tient sa bou­tique, heureux de cette ren­con­tre, encore gâté par le sourire naturel de cette fille, je cherche son vis­age et ne le trou­ve pas. De retour à l’hô­tel, de même. Et le lende­main encore. Si je venais à la crois­er dans la rue, me dis-je per­plexe, je ne la recon­naî­trais pas. 

Santa-María

Pour la huitième fois depuis le print­emps, je roule à tra­vers l’Es­pagne des Pyrénées à la mer andalouse, et chaque fois je suis stupé­fait par la beauté du paysage. Sur les plateaux d’Aragon, aux envi­rons de San­ta-María del Huer­to, une cape de neige cou­vre la terre rouge, enfon­cées dans les canyons, les villes troglodytes sont pleines de ciel et de soleil. Les déserts suc­cé­dant aux déserts, ce spec­ta­cle a duré toute la mat­inée. Dans les pays étroits et courts, la Nou­velle-Zélande, la Suisse, aus­sitôt man­i­festé le paysage se dérobe. Il n’y a pas le temps de la con­tem­pla­tion. L’œil doit saisir au vol, le plaisir tient au sou­venir. Alors que face à cette immen­sité, l’e­sprit prend ses ais­es, il entre en médi­a­tion. Si bien que l’on finit par s’in­quiéter. Qu’y a‑t-il der­rière les canyons, les champs, les gouf­fres et les canyons? La route les donne à voir, mais une fois la route sup­primée? Sur les ver­sants cassés des collines, des chemins appa­rais­sent, mais leurs pentes sont impos­si­bles, on les devine tracés par des paysans pour l’usage des champs. Peut-être même ne sont ils plus emprun­tés. Des voies antiques, délais­sées après que les voitures ont rem­placé les mules. Alors, ces chemins finis, que trou­ve-t-on? Juste­ment, on ne sait pas. Der­rière, à cent kilo­mètres, ce sont d’autres déserts, ceux de Teru­el, avec ses vil­lages au ras de la terre qui ne tien­nent que par les clochers. Mais entre deux? Des matières brutes. S’il y avait des instal­la­tions humaines, elles ne sont plus vivantes: quel Espag­nol irait aujour­d’hui à pied? A l’é­tape, j’écris à Mon­frère. Qui répond: lors de ma tra­ver­sée à la course à pied de l’Aragon (qua­tre marathons enchaînés), c’est aus­si San­ta-María del Huer­to que j’ai retenu comme futur point de départ. 

César

De Paris, Mamère m’en­voie la pho­togra­phie d’une “expan­sion” de César. La plu­part des gens ignorent aujour­d’hui qui étaient les Nou­veaux Réal­istes con­sti­tués en mou­ve­ment par Mar­tial Raysse dont César était l’une des vedettes: il com­pres­sait (des voitures), répandait (du polyuréthane), autant dire qu’il ne fai­sait rien. Il pré­tendait avoir des idées, en avait peut-être, et dorait son bla­son. A notre époque, si proche pour­tant, le pro­gramme de ces grands défricheurs que j’ad­mi­rais sans mesure à mes dix-sept ans prend un relief nou­veau, et triste. J’aimerais dire à Mamère que de telles entre­pris­es, aujour­d’hui val­orisées et compt­abil­isées au nom du pro­grès des régimes esthé­tiques, con­damnent d’abord la facil­ité, ce principe de mise à sac de l’héritage, ce que Duchamp avait com­pris, génie entre tous, qui exposant le pis­soir de R. Mutt nous aver­tis­sait, “sus à la facilité!”.

Vieillesse

Sta­tique, vieil­lesse. Sta­tique et vieil­lesse. Ce n’est pas qu’on ait un rap­port aux murs, à leur fix­ité, c’est que, dans la vieil­lesse, cet envahisse­ment, la fix­ité établit un rap­port géométrique neuf. Les élé­ments de con­trainte, leur force comme leur poids, cette présence dia­bolique opposée à la vital­ité, devient refuge. C’est au solide, aux murs que va la sym­pa­thie finis­sante du vieil­lard. A force de tutoy­er ses mon­u­ments, la vieil­lesse croit avoir la clair­voy­ance ou devin­er à tra­vers leur pierre, leur bois et le noir, le vaste spec­ta­cle du pos­si­ble. Le vieil­lard sait aus­si qu’il mour­ra appuyé, que ce ciel qui rôde — ce sont les nuages — le quitte.

Futuribles

Tous ces films qui nous racon­tent l’avenir tel que nous l’imag­in­ions dans le passé.

Orizont

Ces jours, je cor­rige ORIZONT. Grand plaisir (pour une fois). J’en­tends, je ne cale ni ne raciocine, pas plus que je ne cor­rige, m’a­gace et m’ex­cite. Je tra­vaille en secré­taire con­scien­cieux et indif­férent, je retape sur mon clavier le let­trage tel que je le déchiffre en car­nets. Une hon­nête reprise. Un étranger eût-il écrit ces phras­es, l’at­ti­tude ne serait pas moins neu­tre. Sen­ti­ment que ce livre est sim­ple comme devrait l’être une lit­téra­ture qui exprime l’essen­tiel de la vie de son auteur ce qui, gageons, sig­ni­fie — ici, retour à la lit­téra­ture, à son phan­tasme — que l’au­teur vit désor­mais une vie de littérature.

Vecindad

Per­son­ne, je ne vois per­son­ne. Il y a deux rues. L’un en escaliers, elle monte à l’église, c’est la rue de l’Eglise. L’autre con­duit à la riv­ière, c’est la rue — je traduis — du Champ du vil­lage. L’église est aban­don­née. Le dernier curé préfère le ski. Il est pro­fesseur. Les cloches ne son­nent plus. Vaniel, l’an­cien bedeau, dit qu’il répar­era un jour… quand le gou­verne­ment enver­ra la somme. Tout à l’heure, je suis allé chez le voisin. Assis dans son poêle de douze mètres car­rés nous avons bu un vin de bar­rique de trente ans et grig­noté du chamois (salé, revêche). Je lui dis, “tu prends com­bi­en de vin par année?”.
-Oh, moi, je ne bois presque plus. Dans les trois cent litres.

Monde-truc

Le monde que l’on nous vend n’ex­iste pas. Il com­mence d’ex­is­ter quand on y croit.

Pieds

Il avait les pieds si longs que l’on con­fondait son corps et sa tête.

Etat

Qui veut aban­don­ner son état? Et pour­tant, c’est que nous faisons tous.